Mouvement Don’t Pay : ces Belges ont décidé de ne pas payer leurs factures d’énergie

Assaillis par leurs factures d’énergie, des groupes de citoyens se fédèrent pour les contester. Focus sur ces Belges tombés cet automne dans la désobéissance civile.

mouvement don't pay contre la hausse des prix d'énergie
Le mouvement Don’t Pay est né en Grande-Bretagne, où il compte déjà plus de 200.000 membres. © Isopix

Je ne comprends pas comment notre ­gouvernement peut laisser autant de citoyens dans une telle dèche. Cela va plonger des millions d’entre nous dans la pauvreté.” C’est l’un des visages de Don’t Pay en Belgique, ce mouvement né en Grande-Bretagne qui appelle les citoyens à brûler leurs factures d’énergie. Instigateur d’un groupe sur Facebook comprenant 6.000 membres à l’heure actuelle, David Schiepers vit en région liégeoise dans une petite maison mitoyenne de deux chambres. L’homme de 47 ans partage cette habitation récemment rénovée et isolée avec sa fille de 15 ans dont il a la garde alternée. “Il y a un an, ma facture mensuelle d’énergie se chiffrait à 120 euros. Aujourd’hui, Luminus me demande 3.200 euros de régularisation et une nouvelle mensualité de 745 euros. L’électricité me coûte désormais plus cher que mon loyer.” Comédien, notamment en théâtre d’entreprise, David a vu ses revenus plonger lors de la crise sanitaire. “Je suis passé d’un salaire entre 2.000 et 2.500 euros net à 1.500 euros. Et ce ne sont pas les coûts exorbitants en énergie qui vont pousser les entreprises à rattraper tous les colloques, conférences ou fêtes du personnel annulés pendant la crise ni les inciter à de gros frais pour les événements de fin d’année.

Cette situation lui a finalement permis de bénéficier du tarif social durant un an. “C’est déjà une grande chance, même si ce tarif-là augmente aussi.” En revanche, il a catégoriquement refusé de payer la régularisation de 3.200 euros. Le voilà donc en litige avec Luminus. Pour récupérer cette somme, son fournisseur d’électricité a mandaté un cabinet d’avocats spécialisé dans le recouvrement. “Ils pratiquent un véritable harcèlement! En une seule journée, on peut recevoir deux e-mails, un SMS et un coup de fil. Et par des robots en plus! Quand vous décrochez, vous entendez une voix de synthèse qui vous dit “Monsieur Schiepers, vous nous devez 3.200 euros”… C’est 1984 de George Orwell.” Et de souligner que les fournisseurs d’énergie n’ont pas adapté leurs courriers. “Ils vous demandent des ­sommes astronomiques à payer dans les délais habituels. Cela aurait été bienveillant de rappeler les ­possibilités d’échelonnement, les aides sociales ou de glisser un petit mot pour dire qu’ils savent que la situation est difficile. Mais non, rien.” Le Liégeois a contre-attaqué. “Je les ai mis en demeure d’arrêter ce harcèlement et ils ont stoppé. Nous ne communiquons plus que par courrier maintenant. Et j’irai jusqu’au bout, jusqu’aux huissiers.

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" C’est du vol "

Najoi semble tout autant déterminée. Avec son mari, ils habitent une maison trois façades, rénovée et isolée il y a dix ans, avec leurs cinq enfants. “On n’a pas encore reçu la douloureuse mais avec nos revenus de 2.600 euros, le prix de l’essence ou des courses au supermarché, nous ne pourrons pas payer”, assure-t-elle. Au risque de s’exposer à des poursuites? “La crise sanitaire nous a déjà mis à terre car mon mari a perdu son job dans l’événementiel. La flambée des coûts de l’énergie, c’est donc le couteau sous la gorge. Notre fournisseur peut nous réclamer ce qu’il veut, on reçoit déjà la visite d’huissiers…

Loïc non plus n’honorera pas ses factures. Père de deux préados, il travaille à plein temps comme ­conducteur d’engins. Avec le job de sa femme dans les titres-services, leurs revenus se montent à 3.200 euros net. “Notre acompte mensuel pour le gaz et l’électricité passe de 230 euros à 1.100 euros. Je ne paierai pas car je trouve inconcevable de “donner” les économies que nous avons réalisées ces dix dernières années à des compagnies qui font des profits gigantesques. Honnêtement, je pourrais payer ce montant durant quatre ou cinq mois, pas davantage. Et après? Je serai obligé de vendre ma voiture!” Pour cet Hennuyer de 34 ans, la coupe est pleine. “On travaille tous les deux, on ne sort plus, on ne part plus en vacances et, malgré cela, on est incapables d’assurer un avenir à nos enfants. Je ne suis pas extrémiste, mais si nos gouvernements ne prennent pas rapidement des mesures fortes, on va aller les chercher par la peau du cul.

contrat engie

© Belga Image

Don’t Pay Belgium appelle ses membres à ne plus payer leurs factures d’énergie mais les encourage néanmoins à être le plus proactifs possible. “Il n’est pas question de dormir dessus, tempère David. Il faut répondre à tous les courriers, trouver des erreurs pour faire durer, contester les tarifs.” Quels sont ses arguments? David s’oppose principalement à la régularisation annuelle en arguant que Luminus se base sur le dernier tarif en cours pour lui facturer des kWh consommés il y a des mois à un prix beaucoup plus bas à l’époque. “C’est du vol! En France, le compteur Linky permet de payer chaque mois ce que l’on consomme au tarif en vigueur. Mais chez nous, cette régularisation annuelle n’a aucun sens.” Est-ce vraiment le cas? Si les compteurs connectés, qui offrent une bien meilleure précision de l’énergie consommée en temps réel, ne sont pas légion en Wallonie et à Bruxelles, les fournisseurs sont néanmoins censés estimer la consommation moyenne de chaque mois et la facturer au prix en vigueur à cette période. On constate cependant que ces clés de répartition sont loin d’être par­faites et, pour l’électricité, varient fortement d’un gestionnaire à l’autre.

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Marges abusives

Ces groupes de contestation avancent des arguments techniques, mais aussi juridiques. Né il y a quelques mois dans un bistrot de Louvain, le mouvement Wij betalen niet (“Nous ne payons pas”) tente de fédérer les différents groupes belges et organise des assemblées populaires à Anvers, Gand, Liège, Bruxelles, Namur. “On a fait appel à un cabinet d’avocats, explique Peter Terryn, activiste flamand d’extrême gauche et figure du mouvement. Ils vont réaliser une fiche juridique que les gens pourront télécharger, afin de se renseigner sur les conséquences d’un non-paiement, et un modèle de lettre à envoyer aux fournisseurs. Selon leurs conseils, les Belges peuvent très bien refuser la nouvelle proposition d’acompte, ­continuer à régler ce qu’ils payaient auparavant et entamer des discussions avec leur fournisseur. Dans ce cas, la loi interdit à ces sociétés de vous couper le courant ou de résilier votre contrat.”

Le mouvement mise tout sur la loi du nombre. “Si je suis seul à ne pas payer, poursuit Terryn, j’ai des problèmes. Mais si nous sommes nombreux à ne pas honorer ces factures, ce sont les fournisseurs qui auront des problèmes.” Invité sur le plateau de LN24, l’activiste flamand a évidemment subi les foudres de Stéphane Boqué, le porte-parole de la Fédération belge des entreprises électriques et gazières (FEBEG). Celui-ci lui reprochant de cibler les fournisseurs d’énergie, plus exposés à la crise, et non les producteurs. “Mais ce sont souvent les mêmes!, réfute Peter Terryn. Comme Engie, dont les profits ont doublé au premier semestre de cette année, ou TotalEnergies qui annonce un dividende extraordinaire de 2,6 milliards d’euros. Certains fournisseurs ont des problèmes, c’est vrai, mais Tinne Van der Straeten, la ministre de l’Énergie, vient de leur octroyer une garantie d’État. Comme pour les banques en 2008. On prend donc à nouveau le contribuable en garantie alors que ces compagnies font des profits énormes.”

À l’usure

Le groupe réfléchit d’ailleurs à porter plainte contre ces sociétés pour usure, c’est-à-dire la réalisation de marges jugées abusives, ce qui est interdit. “L’article 23 de la Constitution nous garantit également le droit à un logement décent. Mais comment peut-il être décent si on ne peut pas le chauffer? Le Code flamand du Logement, lui, est encore plus précis et rappelle que chaque habitation mise sur le marché doit pouvoir être chauffée à un prix raisonnable.” Voilà pourquoi ce mouvement n’exclut pas non plus d’attaquer l’État belge en justice, comme le font les associations Affaire climat (Klimaatzaak) – qui a gagné son procès contre la Belgique pour non-respect de ses engagements en matière environnementale – ou ­Woonzaak, son équivalent sur la question de la crise du logement. “Notre action n’est pas un one shot. Nous, on organise des consultations populaires pour réfléchir en profondeur et sur le long terme aux surprofits, à l’usure ou à la possibilité de nationaliser au moins un producteur d’électricité en Belgique. L’énergie sera très certainement l’une des questions centrales des élections communales et provinciales de 2024 et on réfléchit aussi au poids que l’on pourrait avoir sur ce scrutin.

Ces différents mouvements de désobéissance civile pourront-ils changer la donne? Difficile à dire. À elles seules, ces branches fédèrent chacune de 5.000 à 15.000 Belges. Soit peut-être 50.000 au total. En Grande-Bretagne, le mouvement “Don’t Pay” annonce que ses membres ne paieront pas leurs factures dès qu’ils seront un million. Ils sont aujourd’hui 210.000. “Dans On n’est pas des pigeons!, poursuit Peter Terryn, 37 % des téléspectateurs sondés ont déclaré être prêts à ne pas payer. Bon, c’est juste un sondage réalisé pour l’émission, mais le chiffre est énorme.” Mais arriveront-ils à ­parler d’une seule voix? On l’a vu lors de la crise sanitaire, fédérer tous les mécontents du système n’est pas une sinécure. L’hiver rude annoncé, du moins d’un point de vue économique et social, refroidira-t-il les velléités?

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