Alimentation : est-ce qu’acheter des 1ers prix impacte forcément la qualité de ce qu’on mange ?

La baisse du pouvoir d’achat pousse les consommateurs  à surveiller le prix de ce qu’ils mettent dans leur assiette.  Et les distributeurs, à proposer des aliments moins chers.  Avec quelles conséquences  sur leur qualité?

Caddie dans un supermarché niçois
Un caddie de supermarché, à Nice le 18 août 2022 ©BelgaImage

Auderghem, chaussée de Wavre, un jour de semaine, 14h30. Les ­magasins s’y succèdent mais ne se ressemblent pas. Sur la droite, une moyenne surface bio Färm, sur la gauche, un Aldi. Deux concepts, deux gammes de prix. Chez le premier, le litre de jus d’orange coûte, minimum, 4,52 €, dans le second, 0,99. Tandis que l’Aldi bénéficie d’une clientèle assez nombreuse, nous sommes deux dans le Färm. Le jus qu’on y vend est-il meilleur que le “1er prix” de chez Aldi? A priori, oui. Mais comment l’objectiver? Il faudrait idéalement faire analyser ce produit par un laboratoire spécialisé. Peu réaliste. Mais le monde numérique est à portée de main. Sous la forme d’un smartphone. L’application Yuka ­permet de scanner les codes-barres présents sur l’emballage des aliments et indique ainsi leur score nutritionnel. Elle n’est pas financée par un groupe alimentaire… Verdict: le jus bio “Pajottenlander” de chez Färm à 4,52 € est noté “bon” à 69/100, celui de l’Aldi, non bio, à 0,99 € est noté “bon” à 59/100. Une différence minime…

Les rayons d'un supermarché Aldi ©BelgaImage

Les rayons d’un supermarché Aldi ©BelgaImage

Nous avons réitéré l’expérience en comparant les premiers prix avec des produits plus coûteux voire bio au sein d’une même enseigne (chez Aldi, Lidl, Delhaize et Färm) et puis entre enseignes. Les résultats allaient globalement dans le même sens. Une différence minime. Le pain 1er prix d’Aldi est à ­quelques points en deçà de son voisin de rayon beaucoup plus cher. Le gouda 1er prix de chez Delhaize, à 33/100 contre les 44/100 du gouda bio de chez Färm. Le jus 1er prix de Colruyt, à quelques points du jus Colruyt bio. On est tombé sur quelques surprises. Ainsi, le meilleur pain emballé qu’on aura trouvé se vendait chez Lidl à 1,49 € le kilo et atteignait les 90/100 devant les 88/100 du pain de chez Färm à… 11,18 € le kilo!

" Le meilleur pain emballé qu’on aura trouvé se vendait chez Lidl à 1,49 € le kilo et atteignait les 90/100 devant les 88/100 du pain de chez Färm à… 11,18 € le kilo! "

De quoi remettre en ­question pas mal d’idées reçues. Les “1ers prix” ne ­semblent donc pas souffrir d’une corrélation négative avec la qualité. Cela semble être aussi le cas pour les aliments cuisinés. Les pizzas surgelées 1er prix de chez Lidl (3 pizzas salami pour 3,99 €) cotaient un étonnant 66/100 contre les 63/100 de la pizza bolognaise fraîche à 5 € de chez Delhaize. Les représentants les plus radicaux de la “malbouffe” (madeleines industrielles, saucisses ou pâtés industriels) plongent de manière égale – peu importe leur prix – vers le 0 sur 100. Saucisses fumées Delhaize “bio”: 11/100. Saucisses viennoises de Lidl: 9/100. Frangipane 1er prix de Colruyt: 1/100. Pâté d’hiver aux airelles: 0/100. Une boîte de cassoulet de 840 g nous a particulièrement interpellé. Vendue 1,65 € soit 1,96 € le kilo, elle représente la nourriture “complète” la moins chère rencontrée. Ce niveau de prix se pra­tique dans l’alimentation animale… Mais ce cassoulet obtenait, malgré tout, un surprenant 45/100. Cependant, à ce prix-là, on s’interroge sur les ­ingrédients utilisés pour cuisiner la spécialité de ­Castelnaudary…

La définition de la mayonnaise

“On ne peut pas y mettre n’importe quoi, fort heureusement, rassure Aline Van den Broeck, la porte-parole de l’AFSCA, l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire. “Une préparation alimentaire produite dans une usine belge est vérifiée par l’Afsca dans le cadre de son programme de contrôle. L’usine a par ailleurs tout un système d’autocontrôle et de traçabilité. Et toutes les agences alimentaires des autres pays sont interconnectées. S’il y a un problème alimentaire dans un pays, les autres pays le savent pratiquement immédiatement. Si l’on pointe la boîte de cassoulet Machin distribuée à tel endroit, à tel moment, l’usine a l’obligation de pouvoir justifier la provenance de la sauce tomate, de la viande, etc. Et elle ne peut la mettre sur le marché avant de faire des tas de contrôles. Et ­spécialement pour les matières premières les plus fragiles (viandes, poissons, œufs…).

Cependant, nous revient le souvenir des conserves et surgelés de plats préparés “premier prix” – d’autres marques plus ­prestigieuses étaient également concernées – cuisinés, il y a quelques années, à partir de viande de ­cheval… “Remplacer le bœuf par du cheval, c’était de la fraude économique… Qui a impacté des tas de produits de toute gamme à partir de quelques fournisseurs ­malhonnêtes qui ont été condamnés. Il ne faut pas ­laisser supposer aux consommateurs que la boîte de ­cassoulet à deux euros, elle arrive comme ça, sans ­contrôle, sans garde-fou. On peut manger cette boîte de cassoulet sans crainte d’être malade…

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Faire passer une matière première pour une autre est une fraude. Ce qui suppose une définition de certaines matières premières. Si du cheval n’est pas du bœuf, les frontières entre certains produits sont, a priori, plus floues. Il pourrait être tentant, pour des producteurs peu scrupuleux, d’utiliser un “beurre végétal” (de la margarine) ou un miel “fait maison” (du caramel citronné). “Quand on affirme quelque chose, quand on mentionne un produit, il ne faut pas que ce soit trompeur, énonce Étienne Mignolet, porte-parole du SPF Économie. Il existe une série de produits alimentaires qui sont définis légalement soit dans une réglementation nationale, soit dans une réglementation européenne. On peut citer le miel, la confiture, le beurre, le pain, la limonade, la mayonnaise, et j’en passe, qui sont soit définis, soit dont les caractéristiques essentielles, mini­males ou indispensables sont mentionnées dans le texte légal.” Le règlement européen “FIC” – pour Food Information to Consumer – détaille en effet, depuis 2011, le qui, le quoi, le comment de l’étiquetage alimentaire. “Si les caractéristiques légales ne sont pas respectées et que le produit est appelé par cette définition légale inappropriée, il y a infraction et donc potentiellement une intervention de l’Inspection économique. Par exemple, on ne peut appeler un produit “miel” s’il s’agit d’un sirop de sucre ou d’un mélange de miel avec une autre substance.

Local, label, lekker

Les produits “1er prix” bénéficient, comme les autres, d’organismes de contrôle et de réglementations contraignantes. Quel est le point de vue ­académique en matière d’une éventuelle conséquence sur la santé à cause de leur consommation?Ça dépend de quel 1er prix il s’agit, avance Marie-Louise Scippo, professeure à l’ULiège au département des Sciences des denrées alimentaires. Ceux qui ne sont pas ou peu transformés – le lait, le jus d’orange – auront à peu près les mêmes qualités nutritionnelles que ceux d’autres marques. Pour moi, en termes de contamination ou qualité chimique, il n’y a pas ou peu de différence. Ce sont finalement les mêmes produits que les autres. Maintenant, si on va vers des produits plus transformés, on pourrait avoir un peu plus de différences. Sur le plan nutritionnel, du moins. Car d’un point de vue sanitaire, les exi­gences sont les mêmes.

Les rayons d'un supermarché Aldi ©BelgaImage

Les rayons d’un supermarché Aldi ©BelgaImage

Les saucisses de Francfort que nous avons croisées dans les rayons de différentes enseignes, premiers prix ou premium, ressortaient, pourtant, dans une même fourchette très basse de score ­alimentaire. “Oui, sur les produits très transformés, peu importe la marque, il y aura trop de points communs: trop de sucres, trop de sel, trop de ­graisses, etc. Au final, il n’y a pas de raison de croire que les premiers prix seraient plus mauvais pour la santé que les autres marques. Cependant, certains producteurs proposent du local, de l’artisanal, des petites productions, du label de qualité… qui ne peuvent être comparés avec les 1ers prix.” Ce dernier point trouve un écho dans l’application Yuka. Les produits “locaux” ou “artisanaux” ne sont pas reconnus par l’application.

Le Dr Nicolas Paquot, professeur en médecine spécialisé en diabétologie, nutrition et maladie métabolique, a la même conclusion. “La qualité nutritionnelle des premiers prix n’est pas nécessairement moins bonne. C’est la composition du produit qu’il faut juger. Produit par produit.” Ainsi, se nourrir de fruits et légumes frais, de produits peu ou pas transformés, limiter le sel, les sucres, les ­graisses, bref adopter un régime alimentaire équilibré favorise une bonne santé. Et acheter les produits moins chers de leur catégorie n’implique pas une dégradation de la qualité des repas familiaux. Moins cher ne veut pas dire moins bon. Plus cher ne veut pas forcément dire meilleur. Local et ­artisanal ne veut pas forcément dire plus cher, mais souvent différent et meilleur.

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