Ces drogues qu’on ne peut plus cacher en Belgique

On ne parle que du cannabis et de la cocaïne en Belgique. Les autres stupéfiants sont pourtant très présents et touchent toutes les générations, tous les lieux. À tel point que certains voudraient les légaliser.

drogues illicites comme la kétamine et l'héroïne
2,7 % des Belges de 55-64 ans ont consommé une drogue illicite autre que le cannabis. © BelgaImage

Tous les ans, parfois plusieurs fois, un député fédéral ou régional relance le débat de la légalisation du cannabis dans le pays. Parallèlement, le port d’Anvers s’invite régulièrement dans l’actualité à cause des larges quantités de cocaïnes qui y transitent. Cette plaque tournante, et les violences régulières qu’elle génère, jusqu’au projet de kidnapping du ministre Vincent Van Quickenborne par un baron de la drogue, ferait de la Belgique un “narco-État”. Pourtant, le sujet des drogues illégales ne se résume pas à ça chez nous. Tout comme l’exposition restreinte de cette thématique permet à de vieux clichés de continuer de circuler, surtout chez ceux qui n’en voient jamais : le cannabis pour les bobos, la coke pour les riches cadres d’entreprises surmenés, une problématique de grandes villes…

Panique au village

Les substances illicites touchent toutes les strates de la population et toutes les régions du pays. D’après la dernière enquête de santé belge (2018), plus d’habitants des milieux ruraux (5,4 %) ont déclaré avoir fumé du cannabis au cours de l’année précédente que ceux des communes citadines (2,1 %) ou des banlieues résidentielles (2,8 %). Pour les autres drogues, on retrouve également plus de consommateurs dans l’année écoulée en milieu rural (2,3 %) que dans les petites villes (1,4 %). “On peut clairement en retrouver partout”, explique Michaël Hogge, de l’ASBL Eurotox, observatoire socioépidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles “Les stats de consommation sont plus élevées en milieu urbain, car elles sont plus faciles d’accès et comme il y a plus d’opportunités, les prix sont plus intéressants. Mais en milieu rural, toutes sortes de produit circulent, y compris dans les petits villages.” “Bien sûr, comme partout ailleurs”, renchérit Anne-Sophie Charneux, directrice de l’ASBL Solaix, qui accueille et accompagne les personnes souffrant d’addictions en province de Luxembourg. “En 11 ans, nous avons ouvert 2.700 dossiers. Et encore, il ne s’agit que de ceux qui ont fait la démarche de venir vers nous.”

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Comme dans les grandes villes, tous types drogues, des plus douces aux plus dures, y sont consommés, et vendues. “On a déjà entendu les récits de personnes avec des problèmes d’addiction à l’héroïne qui fuient Liège, par exemple, pour la campagne, en se disant que ça ira mieux, mais qui replongent en quelques mois.” La grosse différence avec la ville? Souvent, dans ces petits milieux, tout le monde se connaît. “Du coup, il y a moins d’anonymat, moins de tolérance, on juge vite par peur ou méconnaissance. Face à ces mentalités, il faut rappeler que ce sont des citoyens comme les autres, qui souffrent”, précise Anne-Sophie Charneux.

joint de cannabis

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De 7 à 77 ans

De la même façon, tous les genres, âges ou niveaux socio-économiques sont concernés. “Et s’il y a plus d’hommes que de femmes qui se droguent, on ne peut pas dire non plus qu’elles n’en consomment pas”, explique Michaël Hogge. Par exemple, l’enquête Santé 2018 montre que 2,7 % des Belges de 55-64 ans ont consommé une drogue illicite autre que le cannabis au cours de leur vie. Idem pour les plus jeunes, selon l’enquête HBSC 2018 (enquête de santé chez les enfants scolarisés en Belgique), un élève de secondaire sur 10 entre la 3e et la 6e avait déjà expérimenté avec d’autres substances que l’herbe. Gaz hilarant, poppers, cocaïne et ecstasy se partageant le haut de la liste.

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Ce spécialiste rappelle aussi que drogue n’est pas synonyme de “défonce”. Les explications sont nombreuses: des raisons culturelles d’intégration, d’appartenance ou d’anticonformisme, mais également le besoin de soulagement de l’anxiété ou de la souffrance, pour se doper physiquement ou intellectuellement, ou même pour une quête spirituelle ou de transcendance. “Dans les représentations sociales et politiques, la drogue répond à des motifs de recherche d’euphorie ou d’entretien de dépendances. Ce sont pourtant les deux extrêmes d’un long continuum d’usages variés.” Car même si les fameux joints forment la drogue illicite la plus répandue, les autres, plus “dures”, ne sont pas en reste. D’après l’enquête Drug Vibe de Sciensano en 2022, un utilisateur de drogue sur 4 a déclaré avoir pris de la cocaïne et/ou de l’ecstasy (ou un dérivé) sur le mois précédant le sondage ; 1 sur 8 environ a également affirmé avoir consommé de la kétamine. Les résultats démontrent en outre que les fumeurs de cannabis n’ont principalement qu’une seule drogue de prédilection, alors que les usagers de cocaïne, ecstasy, kétamine et/ou d’amphétamines font en grande majorité des mélanges ou alternent les substances.

Compléments de két’

La kétamine, en Belgique, c’est relativement nouveau. D’ailleurs, elle n’est apparue dans les données policières sur les saisies qu’en 2015, une statistique qui n’a fait que croître jusqu’à 2019. Cette substance, utilisée en médecine comme anesthésiant, se prend sous diverses formes (comprimés, liquides, gélules, mais surtout poudre). Toujours d’après le rapport Drug Vibe, plus d’usagers en consomment hebdomadairement par rapport à la coke ou l’ecstasy, même si, comme celles-ci, la fréquence est plus souvent une ou plusieurs fois par mois. “C’est un produit qui induit une tolérance assez importante et avec une utilisation régulière, on prend petit à petit des doses plus intenses, explique-t-on chez Eurotox. Mais si on consomme de plus grandes quantités, on peut se retrouver dans un état dissociatif, similaire aux expériences de mort imminente. Des effets pas forcément bienvenus chez ceux qui en utilisent en contexte festif.” La méthamphétamine, cette fameuse “crystal meth” mise en avant par la série télé à succès Breaking Bad, absente du pays il y a peu, est désormais bien présente chez nous également, mais surtout, se popularise et sort des milieux confidentiels. Entre 2015 et 2019, le nombre de fois où elle a été citée par les personnes souffrant d’addiction en demande de traitement entre 2015 et 2019 a augmenté de manière croissante.

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Drogue Store

Pour Antoine Boucher, le porte-parole de l’ASBL Infor-Drogues, cette hausse des psychostimulants va de pair avec l’évolution de notre société contemporaine. “Depuis 20-30 ans, on exige toujours plus de performance de la part des individus et une baisse de régime n’est pas tolérée. Les travailleurs ont vraiment beaucoup de pression sur les épaules, certains en ont vraiment de trop… La drogue est donc parfois un moyen de lâcher prise par après ou de trouver de l’assurance, de se dépasser physiquement. Pas étonnant que les substances calmantes, les sédatifs, se popularisent pour contrebalancer cela. Cette société de la performance, des tas de gens ne s’y sentent pas bien et ne s’y intégreront jamais.” Début d’année, une échevine anversoise s’était déclarée favorable à la légalisation de la cocaïne, une opinion largement jugée inaudible. Pourtant, selon les spécialistes des drogues et addictions interrogés, légaliser la cocaïne, et même les drogues dures, serait quelque chose de très positif. “A minima, on peut commencer par le cannabis, mais on peut aller beaucoup plus loin. La société a assez évolué pour ça. Avec de l’éducation à la précaution, un marché régulé et des produits contrôlés, il y aurait une vraie diminution des risques. Il serait aussi plus facile de rentrer en contact avec les personnes qui ont besoin d’aide sociopsychologique ou d’encadrement”, répond Michaël Hogge d’Eurotox, qui suggère même d’en fournir gratuitement aux personnes souffrant de dépendances fortes dans des lieux réglementés. “Cela contribuerait à réduire la mendicité, petite criminalité et prostitution chez les usagers qui n’ont plus d’autre choix pour avoir accès à leurs produits.

Comprendre pourquoi

L’interdiction ne règle jamais rien et relègue à une consommation privée, où personne ne vous voit, ne peut vous aider ou vous conseiller. C’est pour ça qu’après la prohibition, on vendait l’alcool dans les bars”, détaille Antoine Boucher, d’Infor-Drogues, pas opposé à une vente libre en supermarché, sous conditions. “L’important, face aux drogues, est de savoir les utiliser, à quoi elles servent, connaître les risques. Légaliser, c’est bien si c’est encadré, si les gens maîtrisent ces produits. Je peux acheter du whisky librement, ce n’est pas pour ça que j’en bois matin et soir. Pourquoi quelqu’un qui sait parfaitement à quoi sert l’héroïne, ses effets, le dosage, etc. ne pourrait pas s’en procurer pour faire face une douleur immense ? S’il sait ce qu’il fait, il ne deviendra pas toxicomane. Mais avant cela, il faudra que la société comprenne pourquoi toutes ces drogues sont consommées et puisse réagir aux excès, aider ceux qui en ont besoin avec une aide sociale, psychologique, un accompagnement.

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