Génération sans permis ou sans voiture : mythe ou réalité ?

Les jeunes roulent moins qu’auparavant. Mais ils sont encore des milliers à avoir besoin d’un véhicule pour se sentir libres et intégrés. Ou au moins pour mener une vie confortable.

Trottinette remplace la voiture chez la jeune génération
Chez les 18-34 ans, le nombre de kilomètres parcourus en voiture est tombé sous les 50 %. © BelgaImage

Entre les parents qui fonctionnent encore selon l’adage “ma voiture, ma liberté” et leurs enfants qui souhaitent baisser leur empreinte carbone à tout prix, la mobilité est devenue dans les familles un sujet sensible. Pourtant, observe la géographe de l’UCLouvain Isabelle Thomas, ­spécialiste des questions de mobilité, la réalité et les chiffres prouvent que les générations se rejoignent plus qu’on ne le pense dans les actes du quotidien. D’un côté, les plus âgés font ­clairement un effort malgré des dizaines d’années d’habitudes. De l’autre, la majorité des jeunes ­passent encore le permis de conduire et uti­lisent la voiture très souvent même s’il ne s’agit plus forcément de leur véhicule propre et individuel. “La génération sans permis ou sans voiture est un mythe, assène Isabelle Thomas. Malheureusement, on ­manque de statistiques sur le sujet. Le discours politico-médiatique qui prétend que les jeunes tournent le dos à l’automobile ne semble pas se vérifier dans les familles. Ils y sont de toute évidence encore très attachés.

Cet été, l’institut Vias a sondé les jeunes. Ces derniers utilisent effectivement de moins en moins la voiture. Sur l’ensemble des kilomètres parcourus par les 18-34 ans au premier semestre 2022, un peu moins de la moitié (45 %) ont été réalisés en quatre-roues. En 2019, cette proportion était de 55 %. La proportion actuelle n’en demeure pas moins encore importante. D’autant que les raisons sondées par Vias ne sont pas celles que l’on croit. L’institut évoque le ras-le-bol des embouteillages, le risque d’accidents trop élevé, l’accès plus complexe au permis et la hausse des prix des véhicules et des carburants. Dans ce baromètre, l’institut n’évoque pas du tout la conscience environnementale. “Les valeurs écologiques peuvent probablement jouer un rôle, mais ce n’est pas ce qui ressort en premier dans les véritables raisons”, justifie Benoît Godart, porte-parole de Vias.

Plus d’enfants, plus de voitures

La géographe insiste: “Il faut se méfier des chiffres nationaux. C’est facile pour les citadins, surtout bruxellois, de se passer d’une voiture car des alterna­tives existent. La réalité est totalement différente en Flandre et en Wallonie. Par ailleurs, le maillage urbain est plus dense dans le nord du pays que dans le sud. C’est un fait historique. Se rendre d’une ville à l’autre en Flandre prend moins de temps qu’en ­Wallonie. Il est plus aisé de le faire à vélo. Dans le sillon Sambre-et-Meuse, c’est évidemment une autre réalité. On a beau être jeune et vouloir réduire son empreinte carbone, on est rattrapé par la réalité territoriale et géographique. Et les dénivelés wallons”…

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La chargée d’études Mobilité à la Ligue des familles Alexandra Woelfle est d’accord sur ce point: l’aspect pratique de la vie quotidienne reste la priorité des jeunes, surtout lorsqu’ils deviennent parents. “Quand ils fondent une famille, ils pensent encore à acheter une voiture. Plus il y a d’enfants, plus on constate que la famille possède de véhicules, parfois deux ou même trois lorsque les ados ont le permis. La raison est celle des “chaînes de trajets”. Un parent ­conduit l’enfant à l’école, se rend au travail, va rechercher l’enfant, le conduit au sport, rentre à la maison… La voiture reste le mode de déplacement le plus pratique”, constate-t-elle.

la jeune génération refuse d'utiliser la voiture?

Le permis est encore utile pour les jeunes, même s’ils n’utilisent une voiture qu’à l’occasion. © BelgaImage

Moins de véhicules personnels

Les intentions vont par contre clairement dans le sens d’une génération sans voiture. Une enquête de la Ligue des familles démontre que 3 adultes sur 4 sont prêts à moins recourir à leur véhicule motorisé personnel pour les transports en commun en cas d’amélioration notable du réseau collectif. 7 sur 10 accepteraient de délaisser l’automobile pour le vélo si les pistes cyclables devenaient meilleures et que davantage de parkings sécurisés étaient mis à disposition. Dans les villes et les zones périurbaines, un peu dans les campagnes, le succès des services de voitures partagées est une preuve par l’exemple du changement des mentalités en cours. Cambio, l’entreprise la plus populaire à ce jour, compte plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs. Certes, ce type de service a des ­limites notamment pour les familles, regrette Alexandra Woelfle qui pointe le fait que les véhicules ne sont pas de base équipés d’un siège pour enfants, mais il convient tout de même à de ­nombreux usagers occasionnels de la route.

Audrey Lebas est chargée de recherche au Smart City Institute (HEC Liège). “La façon de penser des jeunes est clairement en train de changer et c’est cela qui est probablement le plus intéressant à observer”, ­commence-t-elle. Les concepts de multimodalité (un jour en train, le lendemain à vélo, le jour suivant en voiture selon l’emploi du temps ou la météo) et d’intermodalité (on se rend à la gare en auto, on prend le train, puis on marche jusqu’au bureau) sont de plus en plus acceptés. “Il y a quelques années, se rendre au travail à vélo représentait un acte de marginaux. Aujourd’hui, ce moyen de transport est valorisé. Une des problèmes majeurs est que l’offre d’alternative à l’usage de la voiture individuelle n’est pas toujours ­suffisante.” Elle insiste: il faut dissocier le fait d’avoir un permis de l’usage intensif de la voiture. “Le permis est utile et les jeunes veulent encore l’avoir, notamment lorsqu’il faut acheter des meubles chez Ikea ou rendre visite à la famille installée à la campagne. Le permis est aussi important pour la location de véhicules partagés.”

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Il faut accepter des comportements qui peuvent sembler contradictoires ou paradoxaux. Le statut social passe désormais par d’autres aspects de la vie que la voiture. Pour beaucoup de jeunes, elle reste le bien du paraître, de l’image par excellence. Ils ­veulent l’afficher sur les réseaux sociaux. On est par contre moins dans la logique utilitaire, moins dans le principe du “ma voiture, ma liberté”. Une même personne peut être tiraillée encore sa conscience ­écologique et son image publique. “Bien que l’écologie soit de plus en plus présente, il faut aussi admettre qu’une partie de la jeunesse n’a pas développé cette ­sensibilité. Avec l’inflation, on remarque aussi que les jeunes, tout comme les moins jeunes, utilisent moins l’automobile. Ce n’est pas un choix, mais une obligation financière.

Réaménager le territoire

La génération sans voiture ne sera donc jamais une réalité? “Une génération qui ne possède pas de voiture personnelle peut exister. Grâce au télétravail, les déplacements sont réduits. Tant les pouvoirs publics que les opérateurs privés doivent soutenir cette façon de vivre. Par exemple, en incitant davantage à l’usage du vélo ou en développant des transports autonomes comme solution des derniers kilomètres dans les villages. Cela existe à l’étranger.” Revoir l’aménagement du territoire et l’emplacement des services est aussi indispensable. “En Wallonie, Il y a un fort phénomène d’étalement urbain. Un aménagement qui permet plus de proximité de services pour les personnes habitant en dehors des centres urbains ou périphériques serait plus optimal. Cela revient toutefois à réviser 50 ans d’histoires basées sur l’usage de la voiture individuelle. Le travail est colossal.

Sans voiture ou sans permis?

Les statistiques de Statbel démontrent que, depuis 1930, jamais le nombre de voitures particulières n’a baissé au cours de l’histoire, pour atteindre près de 6 millions de véhicules aujourd’hui sur l’ensemble du pays. Cela malgré le fait, rappelle la géographe ­Isabelle Thomas, que de nombreux jeunes diplômés uti­lisent une voiture de société et ne possèdent donc pas de véhicule privé. Malheureusement, les statistiques par tranche d’âge ne sont pas disponibles. Les données concernant les permis de conduire sont malgré tout révélatrices (bien qu’un peu vieilles, elles datent d’avant la pandémie). En 2000, 53 % des candidats à l’examen théorique du permis avaient moins de 20 ans. Aujourd’hui, le taux serait tombé autour des 40 %.

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