Zéro passoire énergétique d’ici 2050 : qui va payer la note ?

En 2050, tous les logements devront avoir été rénovés. Mais les autorités devront convaincre - ou contraindre - les propriétaires d’en assumer le prix. Et résoudre la pénurie de main-d’œuvre dans la construction.

rénovation d'une passoire énergétique
Il faut 100.000 euros pour faire passer un logement de 150 m2 d’un label G à A. © Adobe Stock

Selon les performances énergétiques de votre logement, vous ne vivez pas la crise du pouvoir d’achat avec autant d’intensité. Les propriétaires (et les locataires) de biens au PEB A ou B restent relativement sereins. À l’autre bout de l’échelle, les occupants d’appartements et de maisons au PEB G ou F, soit la moitié des logements wallons et bruxellois, ont les dents qui grincent. “L’enjeu est essentiel. D’une part, il faut interroger nos besoins réels en termes notamment de température ambiante. D’autre part, il est nécessaire de mieux isoler les habitations pour que la chaleur reste à l’intérieur et que l’on doive chauffer moins. Ce travail est colossal, tant les passoires énergétiques sont nombreuses en Belgique”, pose le professeur Sergio Altomonte.

En charge du laboratoire Architecture et Climat de l’UCLouvain, il chapeaute deux sites web pour les particuliers et les professionnels (slowheat.org et energieplus-lesite.be). “On tord le cou aux idées reçues. Vivre avec 16 degrés peut être selon les moments de la journée et les activités suffisamment confortable. L’humidité, par contre, ne l’est jamais. De la même manière, quand vient le moment d’isoler, les techniques à privilégier sont différentes selon l’exposition de la façade.” Techniquement, le secteur de la construction serait donc capable de rendre pratiquement tous les logements passifs. C’est pourquoi les objectifs du Green Deal européen sont ambitieux. Les passoires énergétiques ne devront plus qu’être un mauvais souvenir en 2050.

21.000 € de travaux

En pratique, la situation est plus complexe qu’elle n’y paraît. Rénover le parc immobilier belge a un coût que BNP Paribas Fortis vient d’estimer: 21.000 euros par logement. D’autres experts estiment en outre que pour passer d’un label G à un label A, cela peut coûter 100.000 euros pour un bâtiment de 150 mètres carrés. La note est salée, et cela saute davantage aux yeux lorsque l’institution bancaire évoque les estimations globales. En Wallonie, 99 % du 1, 3 million d’habitations nécessiteraient une rénovation. Cela représente une enveloppe de 103 à 120 milliards d’euros. À Bruxelles, 570.000 logements sont concernés pour un montant estimé de 31,5 milliards. En Flandre, la problématique est similaire: 2,7 millions de maisons et appartements doivent faire l’objet de travaux pour un budget situé entre 150 et 162 milliards d’euros.

Face à de tels investissements, seule la moitié des propriétaires ont l’intention d’améliorer l’efficacité énergétique de leur bâtiment au plus tard en 2027, sont en train de le faire actuellement ou l’ont fait depuis 2017. Ceux qui ne l’envisagent pas évoquent le coût élevé de la rénovation, les difficultés liées au suivi de la planification et l’exécution des travaux trop contraignants ou encore les négociations nécessaires avec les différentes parties et les risques de perdre de la surface dans le logement. Dès lors, comment convaincre les propriétaires? Pour Julien Aniset, conseiller Énergie au sein de Embuild, nouveau nom de la Confédération Construction, la crise pourrait servir de déclic. “Soit elle va pousser les gens à investir en raison des factures d’énergie, soit l’appauvrissement de la population conduira à un ralentissement des investissements.”

une maison en construction

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Rénover maintenant, payer plus tard

Heureusement, des aides publiques existent. Les Régions wallonne et bruxelloise octroient dans ce cadre différentes primes (voir page suivante). “Les propriétaires doivent être conscients que rien ne sert d’attendre. Demain, les matériaux seront probablement encore plus chers. Or le logement représente en Wallonie 36 % de la consommation totale d’énergie et 18 % des émissions de gaz à effet de serre. Il y a une réelle responsabilité individuelle”, avertit Julien Aniset. D’autant que le monde politique pourrait bientôt opter pour une obligation de rénovation. Le gel des loyers des logements inefficaces représente un pas dans cette direction.

Arnaud Dawans, senior project manager au Centre scientifique et technique de la construction (CSTC), défend, lui, une autre amélioration essentielle: alléger les processus de rénovation. Dans ce cadre, il gère le projet Reno+. L’objectif est triple: accroître la demande de travaux, structurer l’offre en informant au mieux les propriétaires sur les possibilités (entreprises spécialisées, primes existantes, incitants fiscaux, etc.) et faciliter l’exécution.

Actuellement, le taux de rénovation annuel est de 1 %. Pour atteindre les objectifs politiques, il faudrait être à 3 ou 4 %. Reno+ devrait devenir concret au début de l’année 2024 et répondre si possible à tous les freins rencontrés par la population afin de permettre la rénovation totale du parc immobilier d’ici 2050”, explique Arnaud Dawans. Il serait possible d’accompagner encore davantage la population. “D’autres mécanismes existent comme les prêts auprès de la Société wallonne du crédit social pour ceux dont les revenus sont insuffisants. Il faut mieux communiquer à ce sujet.” Il propose aussi d’innover. “À l’étranger commence à apparaître le “bullet loan”. Le propriétaire ne rembourse que les intérêts du crédit et non pas le capital. Celui-ci n’est payé qu’à la revente du bien ou au moment de l’héritage.

Manque de main-d’œuvre

La bonne volonté des propriétaires ne suffira cependant pas à mettre les passoires énergétiques au tapis. Édouard Francq, conseiller Emploi chez Embuild, utilise les données du Forem pour appuyer son propos. À l’heure actuelle en Wallonie, il manque 6.000 à 7.000 ouvriers dans le secteur de la construction. D’ici cinq ans, ce dernier devra embaucher 30.000 personnes pour répondre à la demande croissante. “Au niveau national, le secteur de la construction a l’intention d’embaucher 100.000 nouveaux travailleurs au cours des cinq prochaines années, dont 20.000 immédiatement”, appuie Édouard Francq qui ajoute que 41 métiers de la construction sont en pénurie de main-d’œuvre.

La demande est trop importante. Les entreprises de la construction sont débordées et les délais d’attente pour les clients sont longs. Le secteur commence néanmoins à se structurer. Le problème est que les formations techniques, professionnelles ou de l’IFAPME sont délaissées. Des écoles doivent fermer des classes, par manque d’élèves inscrits.” Michel Gérard, responsable du secteur Bois-Construction au sein de la cellule de soutien et d’accompagnement de la Fédération de l’enseignement secondaire confirme: attirer les jeunes dans la filière de la construction représente un défi. Selon lui, cela doit devenir une priorité face aux défis énergétiques et climatiques. “L’image du secteur chez les jeunes est parfois mauvaise, car ces métiers sont perçus dans l’inconscient collectif comme des métiers sales, lourds et pénibles. Or, par exemple, si le métier de maçon est connu, celui de technicien en construction qui travaille avec l’informatique, des drones l’est moins. De plus, toutes les facettes des métiers de la construction sont plus utiles que jamais. Ce sont des opportunités à saisir et un enjeu pour notre société.

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