Coprosain à l’agonie : le circuit court est-il en danger ?

Coprosain faisait figure d’exemple à suivre. Pourtant, la coopérative agricole joue actuellement sa survie. Les modèles alternatifs seraient-ils déjà dépassés?

COprosain, exemple de circuit court est à l'agonie
La coopérative Coprosain a jusqu’au 15 septembre pour trouver un repreneur. © EDA

Ils étaient des pionniers, voire des avant-gardistes. Il y a 35 ans, Coprosain naissait à Ath, avant de rapidement rayonner dans toute la Wallonie, puis dans tout le pays. L’idée: rassembler une multitude de petits producteurs pour raccourcir l’accès à leurs services pour les clients. De quoi garantir un niveau de qualité élevé pour les consommateurs et un revenu équitable pour les fermiers. En tout, ce sont 55 producteurs locaux qui com­posent aujourd’hui le réseau de Coprosain. ­Boucherie, fromagerie, maraîchage… Une formule gagnant-gagnant qui perdure depuis plus de trois décennies et qui s’inscrit dans notre époque.

Pourtant, la structure est aujourd’hui fortement menacée. En réorganisation judiciaire depuis le mois de janvier à cause de difficultés financières, elle a jusqu’au 15 septembre pour trouver un repreneur. Au début de l’année, la nouvelle avait surpris les ­clients, plutôt convaincus de la solidité de la coopérative. Mais les temps sont durs et Coprosain le paie. Pol Frison tient avec son frère et sa fille la ferme Frison, à Gibecq, qui fait partie du réseau de coopérateurs. Son papa fait partie des fondateurs de Coprosain. “D’après le nouveau patron, il y aurait un repreneur, mais qui ne reprendrait peut-être pas tout. Ils laisseraient notamment les marchés. Enfin, pour le moment ce n’est pas très clair.” On sent une pointe de désenchantement dans sa voix. “Cela fait trente ans que je travaille avec eux. Je ne suis pas très optimiste. Il faut des sous et les fermiers ne veulent plus investir, ­certains ont perdu beaucoup d’argent avec tout ça. Il faudrait un investisseur plus gros car le matériel de Coprosain devient vieillot.”

Plus d’alternative?

Heureusement, selon Pol Frison, la majorité des fermiers ont élargi leurs marchés de vente. Ils ont leur propre magasin ou livrent ailleurs. Mais Coprosain demeurait un acteur essentiel; 45 % de la production à la ferme Frison. La fin de la coopérative représenterait donc un manque à gagner loin d’être marginal. D’autant que la famille ­Frison avait également mis une partie de son capital dans Coprosain, qu’elle ne retrouvera jamais. Mais Pol Frison ne dramatise pas. “Ça me rendrait triste mais on ne va pas en mourir, on passera à autre chose. On a vécu grâce à la coopérative au départ, mais on a trouvé des débouchés ailleurs.” Il estime que Coprosain a grandi très vite, sans évoluer en parallèle sur les questions de gestion de personnel et d’achats. “On n’a pas le matériel pour tout ça. Il y a quarante ans, on travaillait entre amis. Maintenant, il faut un vrai patron qui dirige. Et dès le départ, on n’a pas eu assez de capital. Alors, même si Coprosain a toujours bien vendu, la coopérative a constamment été à la limite.”

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La situation actuelle de cette structure vieille de 35 ans pose tout de même question. À l’heure où le local et le circuit court sont appelés à devenir la norme, voir Coprosain à l’agonie laisse songeur face à l’avenir des modèles alternatifs d’agriculture. “Les gens sont revenus vers les fermes au début de la pandémie, mais depuis, ils sont retournés dans les grandes surfaces. Si tu as gardé 5 % des clients, c’est déjà bien. Je vois des fermes qui ont ouvert un magasin, avec le Covid, ça marchait très bien. Puis maintenant, il y a beaucoup de coopératives, ou de choses dans ce ­genre-là, qui se sont lancées mais qui se sont rapidement arrêtées. Il faut savoir gérer.” Les ­consommateurs, enclins ces dernières années à ­privilégier la qualité, feraient-ils marche arrière? “Je le pense. Quand tu vois les prix que les grandes surfaces proposent, les promotions… Nous, on ne peut pas ­suivre. Alors oui, tu peux manger moins et de meilleure qualité. Mais ce n’est pas possible pour tout le monde.

Le paradoxe de la côtelette

Sur le chemin vers Ath, on croise Dominique ­Jacques. Il est le président de l’Union nationale des agrobiologistes belges. Depuis des années, il garde à l’œil le travail de Coprosain, et suit la situation actuelle de près. “C’est quelque chose qui a fait avancer le secteur bio en Wallonie, en faisant le lien entre agriculteurs et consommateurs. Pour moi, son impact a été très positif.” Selon lui, les clients ont développé une sorte d’exigence de qualité basée sur les habitudes issues de l’agriculture conventionnelle. “Avec des produits où il n’y a pas de “défaut”. Par exemple, pour les côtelettes, le consommateur reçoit toujours la même côtelette, la même taille, le même poids. En bio, c’est plus difficile de répondre à ça. J’ai aussi vu des maraîchers du côté de Liège qui n’ont pas pu vendre leurs carottes bio parce qu’il y avait une tache.”

Ces modèles alternatifs sont-ils pour autant en danger? “C’est difficile de répondre. Vous avez Coprosain qui est en difficulté, alors qu’à côté, la ­coopérative Paysans Artisans va bien et continue de grandir. Mais il est clair que le consommateur regarde aujourd’hui l’achat facile et le moins cher. Les agriculteurs dépendent évidemment du pouvoir d’achat des clients.” Une piste pour relancer l’intérêt des produits locaux s’oriente vers les restaurants et les collectivités, telles que les cantines scolaires. Intégrer des produits wallons dans le réseau ­professionnel aurait déjà un impact. Mais l’enjeu principal se situe dans la communication que l’on peut faire sur les produits bio, locaux, et le circuit court. Il y a actuellement un court-circuit entre les producteurs et les clients.

Petites marges, grandes surfaces

C’est en tout cas le postulat de Dominique ­Jacques. “Je voyais il y a quelques jours une communication d’un agriculteur qui expliquait qu’il était moins cher en circuit court et en bio que les grandes surfaces, mais que derrière ça, le consommateur va quand même en grande surface.” Le client ne voit probablement pas assez la plus-value dans le fait de payer un peu plus cher. “On doit resensibiliser les consommateurs à acheter des produits dans des structures comme Coprosain, où on leur garantit une ­qualité et une provenance locale. Quand on a une viande de 100 g et qu’on la cuit, on mangera une pièce de 95 g. Si elle est produite n’importe comment, elle ne fera que 75 g. C’est là-dessus qu’on doit ­communiquer.” C’est peut-être aussi via la ­communication et la sensibilisation que passera le salut de Coprosain. Verdict ce 15 septembre.

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