Inflation: risque-t-on vraiment une crise économique?

La crainte de voir une crise financière émerger grandit, que ce soit en Europe mais aussi dans les autres grandes économies mondiales.

Billets en dollar, euro, yuan et yen
De gauche à droite, des billets en dollar, euro, yuan et yen, le 30 novembre 2015 à Pékin ©BelgaImage

Alors que les tensions s’accroissent sur le marché de l’énergie, l’inflation ne ralentit pas. Elle atteint environ 10% dans plusieurs pays européens, comme la Belgique, voire plus (avec près de 23% en Estonie). Dans ce contexte, des responsables politiques ne cachent plus leurs craintes d’une "crise financière". C’est notamment ce qu’a déclaré la Première ministre suédoise, Magdalena Andersson, qui redoute un "désastre monétaire", tout en dénonçant "la guerre énergétique de la Russie". Quant à savoir si cela peut déboucher sur une vraie crise, il faut prendre en compte plusieurs paramètres, y compris au niveau mondial où les nuages ne cessent de s’amonceler.

Croissance en berne et inflation: mauvais cocktail

À l’heure actuelle, les projections ne sont pas aussi pessimistes, que ce soit du côté du FMI, de l’OCDE, etc. L’heure est pour l’instant à la stagflation (peu de croissance combinée à une inflation) en Europe, et au ralentissement de la croissance au niveau mondial. Un fait déjà problématique en soi pour le Vieux Continent. La raison: pendant des années, les politiques économiques ont pu compter sur une faible inflation et des taux d’intérêts très bas. C’est ce qui a par exemple permis les États à aider massivement la population pendant la crise du Covid. Un équilibre confortable qui a persisté jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cela met l’économie européenne en difficulté, celle-ci n’ayant que peu d’outils pour contrer une crise énergétique qui n’est que peu de son ressort. Sans une baisse des prix de l’énergie, elle est à la merci d’un éventuel emballement des marchés, ce qui serait pour le coup vraiment problématique.

La suite sera donc cruciale. Or, pendant ce temps, la probabilité de récession en Europe au troisième trimestre augmente, l’inflation plombant toute une série de secteurs économiques (consommation, énergie, immobilier, etc.). Est-ce que cela arrivera ou pas? Les analystes sont divisés, à l’image de ceux interrogés par le journal économique français Les Échos. Quand l’un prévoit que "la croissance stagne au second semestre", un autre note que "les indices PMI (qui jauge la confiance des chefs d’entreprise, ndlr) d’août indiquent que l’économie de la zone euro se dirige rapidement vers une récession, si elle n’y est déjà".

Les groupes énergétiques sous tension

Ce contexte n’est pas pour rassurer les grands groupes énergétiques européens, qui sont dans l’œil de la tempête. Certes, ils devraient faire de beaux profits du fait de l’inflation. Mais d’ici là, ils doivent surtout se frotter aux règles du marché de l’énergie qui leur impose des garanties énormes sur les transactions opérées, notamment sur les appels de marge. Des demandes auxquelles certains ont bien du mal à répondre sans aide étatique. C’est pour cela que plusieurs pays sont récemment intervenus en ce sens. En témoigne le prêt finlandais à Fortum, celui autrichien à Wien Energie, l’extension de la ligne de crédit à Uniper en Allemagne, etc. Sans cela, les contrats énergétiques seraient en péril et des groupes pourraient couler littéralement, avec par la suite de fâcheux ricochets sur le reste de l’économie. De quoi réveiller le fantôme de Lehman Brothers.

En Belgique, les craintes sont limitées, fait savoir Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Business School. "Les appels de marge élevés concernent plutôt les gros producteurs qui sont vendeurs d’énergie. Or, chez nous, beaucoup d’entreprises sont des acheteurs. Engie Electrabel, EDF Luminus ou TotalEnergies, en tant qu’entreprises de distribution de gaz et d’électricité, sont plutôt acheteurs à terme", assure-t-il à L’Écho. Reste maintenant à voir ce que réserve la suite. Les prix de l’énergie sont encore assez fluctuants et cela aura une importance quand les fournisseurs belges devront acheter en vue de l’hiver. Une demande hivernale dont l’importance est extrêmement difficile à prévoir et qui mérite de faire des achats bien réfléchis dans le contexte actuel. Les soubresauts de la guerre en Ukraine peuvent encore réserver des (mauvaises) surprises et il va falloir vraisemblablement diminuer la consommation d’énergie, ce qui complique encore l’équation.

La multiplication des risques au niveau planétaire

Ça, c’est pour l’Europe. Mais notre continent n’est pas une bulle. Ce qui se passe dans le reste du monde est tout aussi important. Or là aussi, le climat n’est pas des plus sereins. En témoigne la situation en Chine, où une bulle immobilière menace d’exploser. En témoigne la panique générale créée en 2021 par la faillite évitée in extremis du géant Evergrande. Depuis, la tension est restée élevée. L’Empire du Milieu a multiplié les confinements pour rester fidèle à sa stratégie "zéro Covid" et l’économie a fortement ralenti. Vu depuis l’Europe, la croissance reste louable, avec une prévision de 4,3% en 2022 selon la Banque mondiale. Mais pour un pays encore en développement comme la Chine, c’est très peu pour soutenir l’exode rural vers les grandes villes, où le régime a investi énormément dans l’immobilier. "Le problème c’est que les stimuli budgétaires créent un afflux de liquidité et donc des bulles sur les matières premières et l’immobilier", explique au média français Public Sénat Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste au cabinet BDO. Cela pourrait créer un équivalent de la crise immobilière espagnole, mais avec "un risque systémique" vu la taille de la Chine, ce qui "menacerait la stabilité monétaire internationale et pourrait créer une crise de liquidités et enfin une récession". L’experte craint aussi que dans ce contexte Pékin attaque Taïwan, ce qui "serait encore plus catastrophique" que la guerre en Ukraine.

Enfin, en parallèle, il y a le cas américain. Comme en Europe, les États-Unis ont du mal à limiter l’inflation, à la différence près qu’ils auraient dû a priori être bien mieux protégés du chantage russe. Le problème ici, c’est que l’État et la banque centrale, la Fed, ont mal coordonné leurs actions. Des plans de relance énormes ont été mis en place alors que la Fed a grandement freiné sa politique monétaire. Résultat: cette dernière n’a pas l’effet régulateur escompté sur l’inflation. Selon Anne-Sophie Alsif, les marchés pourraient s’inquiéter de voir la Fed perdre le contrôle et "le risque de récession apparaît à ce moment-là". Si cela devait arriver, voire en parallèle d’une autre crise comme celle en Europe ou en Chine, la situation pourrait rapidement déraper. "On n’en est pas encore là, mais ça serait catastrophique", prévient-elle.

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