Pourquoi nous payons un prix de l’électricité dopé… par celui du gaz

Aujourd'hui, le prix de l'électricité est calqué sur celui du gaz qui est lui-même élevé. Cela peut paraître contre-productif mais il y a une logique derrière.

Compteur électrique à Paris
Un compteur électrique chez un particulier, à Paris le 3 octobre 2014 ©BelgaImage

Dans la continuité des mois précédents, le prix de l’énergie a encore grimpé en août. Selon Test-Achats, la facture d’électricité est aujourd’hui équivalente à 2.200€ par an en moyenne. Pour le gaz, cela monte à 3.800€ par an. L’association de consommateurs affirme même qu’il n’est plus impossible de voir des montants approchant les 10.000€ apparaître. Pour l’augmentation du prix du gaz, la guerre en Ukraine et le tarissement du gaz russe pèsent pour beaucoup. Ce vendredi 2 septembre, Wall Street a par exemple terminé en baisse d’environ 1,1% à cause de l’arrêt du gazoduc Nord Stream qui alimentait l’Europe. Mais pour l’électricité, comment cela s’explique-t-il? On peut citer l’arrêt temporaire de plusieurs centrales nucléaires françaises, notamment à cause de la sécheresse, mais surtout, si le prix de l’électricité suit une courbe parallèle à celle du gaz, ce n’est pas non plus par hasard. En réalité, les deux sont reliés.

La loi de la dernière unité produite

Interrogé par RTL Info, l’économiste Bruno Colmant donne quelques explications pour mieux comprendre. "C’est la dernière unité d’électricité produite par une centrale à gaz qui va déterminer le prix de gros de toute l’électricité en Europe. Si la demande est trop forte par rapport aux conditions de production, c’est le gaz qui détermine le prix de l’électricité", fait-il savoir. Car il faut rappeler que pour fonctionner, les sites produisant de l’électricité fonctionnent parfois au gaz. Vu que le prix de ce dernier monte, celui de l’électricité fait de même.

Pourtant, et c’est là qu’est la subtilité, c’est que toutes les centrales électriques ne tournent pas au gaz. Il y a évidemment celles nucléaires mais aussi celles solaires ou encore les éoliennes. Puisque le prix du gaz mène pour l’instant la danse dans tout le secteur, ces centrales vendent leur électricité plus cher que si cela n’était pas le cas. En découle des surprofits "énormes qui sont des anomalies qui montrent bien que le modèle du marché n’est pas opérant dans ces circonstances-ci", explique Adel El Gammal, expert en géopolitique à l’ULB.

Comment le gaz en est arrivé à faire sa loi aujourd’hui

Pourquoi un tel système existe-il? Pour le savoir, petit retour en arrière. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, le marché de l’électricité était bien différent. En Belgique, Electrabel produisait la grosse partie de l’électricité et collaborait avec les intercommunales pour en assurer la distribution et la facturation. Mais ce système entrait en conflit avec des logiques de marché. En 2007, il a ainsi été décidé de libéraliser le secteur au niveau européen. L’idée était de limiter le rôle de l’État pour laisser la concurrence faire baisser les prix et inciter à l’amélioration des services. Jusqu’à nos jours, cette réforme était souvent vue comme plutôt profitable à plusieurs points de vue.

Depuis, le prix du marché de l’électricité est unifié pour tous les producteurs d’électricité, qui se calquent sur le coût de la dernière unité nécessaire pour égaliser production et consommation. "Il en va ainsi sur le marché spot dit “day-ahead” [la veille pour le lendemain] de l’électricité: on appelle [sur le réseau] les centrales par ordre de coût de fonctionnement croissant et, pour chaque heure de la journée, le prix s’aligne sur le coût de la dernière centrale appelée, dite marginale", expliquent sur le site du groupe de réflexion Confrontations Europe les économistes de l’énergie Christophe Béguinet et Jacques Percebois.

Plus concrètement, les premiers producteurs sollicités pour satisfaire la demande sont ceux qui doivent payer le moins pour produire une unité supplémentaire (c’est le coût marginal). En l’occurrence, il s’agit de l’éolien. Puisque le vent est gratuit, ils ont un coût marginal extrêmement bas et quand les parcs éoliens fonctionnent à plein régime, cela peut faire baisser drastiquement le prix de l’électricité. Suivent ensuite tous les autres producteurs jusqu’à celui qui permettra de voir la demande en électricité complètement satisfaite. C’est ce que l’on appelle le "merit order". Selon les acteurs du secteur, cela permet de garantir le prix le plus bas possible mais aussi de s’assurer que les investisseurs seront intéressés à financer le secteur, puisqu’il est rentable, et donc d’avoir une bon approvisionnement en électricité. Dans le pire des cas, c’est la très polluante centrale à charbon qui est mise à contribution. C’est ce que veut justement aujourd’hui éviter la Première ministre française Élisabeth Borne qui met aujourd’hui la pression sur EDF pour que les centrales nucléaires françaises soient toutes opérationnelles cet hiver, quand la demande en électricité augmentera fortement. Pour l’instant, on n’en est pas là et la dernière unité nécessaire pour faire tourner le marché, c’est celle qui dépend du gaz.

Dans le contexte actuel, que faire?

En temps normal, l’Europe peut compter sur les fournisseurs de gaz qui font fonctionner ces centrales, puisque ces derniers sont intéressés à vendre leur énergie à un bon prix. Mais suite aux tensions résultant de la guerre en Ukraine, la Russie, grand exportateur gazier vers l’Europe, n’est plus motivée par ces logiques de marché. Pour des motifs purement politiques, elle ferme le robinet du gaz. Bien sûr, cela la prive d’une bonne source de revenus mais côté européen, le marché se tend. Le gaz se raréfie donc son prix monte et celui de l’électricité aussi.

Vu que le marché est parasité par des paramètres non pas économiques mais politiques, certains analystes proposent d’adapter ce système à ce type de circonstances. Comment? C’est la grande question. En Espagne et au Portugal, l’État a décidé de subsidier le gaz utilisé dans les centrales. Résultat: là-bas, l’électricité est trois fois moins chère qu’en Belgique. Est-ce que cela pourrait être appliqué ailleurs en Europe? Comme l’explique à la RTBF Charles Cuvelliez, professeur à l’École Polytechnique de Bruxelles à l’ULB, l’équation est plus compliquée qu’elle n’en a l’air. "L’Espagne et le Portugal ont une particularité, c’est qu’ils sont assez peu interconnectés avec le reste de l’Europe. L’interconnexion avec la France est limitée et c’est ce qui permet de faire en sorte que les subsides espagnols profitent presque exclusivement aux Espagnols et aux Portugais. Sans cela, par effet mécanique, par les lois du marché et par le fonctionnement des réseaux, la France ferait venir de l’électricité de l’Espagne. Donc, on aurait le gouvernement espagnol qui subsidie le gaz pour de l’électricité consommée en France. Si je transpose à la Belgique, la Belgique ne peut pas le faire seule, elle doit se mettre d’accord avec les pays voisins fortement interconnectés pour que tous ensemble subsidient ce gaz".

Cette solution pourrait néanmoins être discutée lors de la réunion extraordinaire des ministres européens de l’Énergie qui doit avoir lieu ce 9 septembre. La président de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a ainsi annoncé "une intervention d’urgence et une réforme structurelle du marché de l’électricité". Des notes préparatoires ayant fuité dans la presse évoquent aussi un plafonnage des surprofits, ou encore des tarifs réglementés pour aider les consommateurs les plus sensibles à l’inflation. Le président du Conseil européen, Charles Michel, s’est montré ce vendredi pressant pour qu’une solution soit trouvée: "Nous avons besoin de propositions concrètes, en extrême urgence".

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