Des billets pour Bruce Springsteen à 5.000 euros: l’arnaque des "prix dynamiques"

C'est la nouvelle mode aux Etats-Unis : des tickets de concerts dont le prix est fixé par la main invisible du marché. Une dérive inquiétante.

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Les fans de Bruce Springsteen se sont réveillés avec une sacrée gueule de bois. Alors que les tickets pour sa tournée 2023 était mis en vente, les prix pour les meilleures places ont commencé à grimper en flèche. A vue d’oeil, ils sont passés de 500 à 1.000, puis 2.000 euros pour arriver au tarif exorbitant de 5.000 euros. Certains tickets au tout premier rang atteignant même la somme astronomique de 12.290 dollars après cinq jours de mise en vente !

Comment expliquer cela ? Par le principe commercial de la "tarification dynamique" ou "prix dynamiques". En gros, un prix fixé par l’offre et la demande sans aucun garde-fou. Plus la demande augmente et l’offre diminue, plus les prix augmentent. C’est la théorie pure et simple du libre marché. Une mine d’or pour les promoteurs de concerts de stars ! Un foutage de gueule pour les fans ?

Le manager du Boss, lui, ne comprend pas la polémique. " On a regardé ce que faisaient nos pairs et on a choisi des prix qui étaient moins chers que certains et au même niveau que d’autres. Sans prendre en compte les commentaires sur quelques tickets qui sont montés à 1.000 dollars, le prix moyen est de 200 dollars. Je pense que c’est assez juste pour voir quelqu’un qui est considéré comme l’un des plus grands artistes de sa génération ".

Sans prendre en compte le fait que 200 dollars semble pour Jon Landau un prix " correct " pour assister à un concert dans un stade – ou équivalent -, comment en est-on arrivé à des prix de tickets aussi exorbitants? Et à des manières de faire franchement douteuses qui ne semblent pas choquer l’industrie musicale, et encore moins des artistes qui défendent les pauvres et les orphelins dans leurs chansons…?

Le Boss revient à Broadway le 26 juin. Copyright Sony

Des prix qui flambent depuis 20 ans

Les prix des tickets de concerts n’ont cessé d’augmenter depuis vingt ans. La raison principale est, évidemment, la dématérialisation de la musique et la chute des ventes de CD qui ont mis toute une industrie par terre. Les artistes ne pouvaient plus compter sur les disques, ils se sont concentrés sur les concerts. Leurs cachets n’ont cessé d’augmenter et, avec eux, les prix des billets. A tel point que ça devient problématique pour certains organisateurs…

" Les gros vendeurs, ceux qui remplissent Forest National trois fois, viennent aujourd’hui avec des demandes de cachets exorbitants, nous disait récemment Denis Gerardy du Cirque Royal et du festival Les Solidarités. C’est à se demander s’ils ont conscience que le secteur a été fragilisé par le Covid ".

D’autres, pourtant, se frottent les mains. Les promoteurs géants que sont AEG ou Live Nation, par exemple. Ou les agences de billetterie comme Ticketmaster – qui appartient à Live Nation. Pour ceux-là, les gros concerts sont des mines d’or. La demande reste forte, surtout pour voir des artistes qui – les gens en sont convaincus depuis la mort de David Bowie – ne sont pas éternels. Il y a une forme d’exclusivité à aller voir Bruce Springsteen en 2023. Il ne reviendra pas si souvent. Or, il est plus populaire que jamais. L’offre et la demande. La "tarification dynamique" n’est que la dernière évolution – ou dérive – d’un secteur musical qui se financiarise de plus en plus.

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Qu’est-ce que la " tarification dynamique " ?

D’où sort cette "tarification dynamique" ? Vous en faites régulièrement les frais ! Quand vous achetez un billet d’avion ou réservez une chambre d’hôtel. Moins il y a de place, plus c’est cher. Uber fonctionne aussi comme ça. Aujourd’hui, l’industrie des concerts s’empare du concept. Mais pas pour tous les tickets, ce serait – vraiment – exagéré. Ainsi, le manager du Boss insiste bien sur le fait que " seulement " 11% des tickets vendus l’étaient en mode dynamique et "seulement" 1% des billets a été vendu à 1.000 euros. Grand Seigneur !

En vérité, la "tarification dynamique" se développe en même temps que les entreprises récoltent des données sur leurs clients. Selon un rapport McKinsey cité par le Guardian, Amazon change les prix de millions de produits toutes les minutes. Selon un autre rapport de Deloitte et Salesforce, 40% des marques qui utilisent l’intelligence artificielle pour personnaliser leurs offres ajustent leurs prix et promotions en temps réels. En clair, si Ticketmaster a vendu 11% de ses billets via la "tarification dynamique", c’est parce qu’il savait que 11% des fans du Boss allaient payer n’importe quoi pour voir leur idole.

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© Unsplash

Contrer le marché noir ?

Bien sûr, officiellement, les agences de billetterie vous diront que c’est pour contrer le marché noir. Rien n’est plus faux. Déjà parce que, depuis une dizaine d’années, le marché noir se résume à quelques sites web véreux bien connus : Viagogo ou StubHub, par exemple. Des sites qui auraient " poussé " Ticketmaster à ouvrir son propre marché de seconde main en offrant des "verified resale tickets", à savoir des tickets revendus par des parties privées ayant fixées eux-même le prix, mais sur une plateforme Ticketmaster. Qui empoche une commission (les frais de service) au passage. En gros, Ticketmaster gagne en vendant par devant et par derrière…

Pourtant, il existe aujourd’hui une plateforme d’échange sécurisée, régulée et quasiment officialisée : TicketSwap, compagnie hollandaise qui permet de revendre/racheter des billets au prix d’achat et en toute sécurité. L’Ancienne Belgique et le Botanique travaillent avec TicketSwap et il n’y est pas question de main invisible.

Et en Belgique ?

En Europe, on est un peu plus regardant au sujet des droits du consommateur. En 2013, devant la problématique des reventes de tickets à prix exorbitants, l’Etat belge a légiféré. La revente régulière de billets est interdite et la revente occasionnelle à des prix trop élevés l’est également. Evidemment, il est difficile de contrer tout cela. C’est pour ça qu’un système comme TicketSwap, qui met en liaison des personnes privées revendant des tickets de manière occasionnelle au prix d’achat, est particulièrement intéressante.

Mais tout cela n’empêchera pas les promoteurs de concerts de vendre leurs billets sur le marché primaire à 200, 500 ou 1.000 euros. En fin de compte, comme pour le concert des Stones qui n’a pas été complet, c’est au public de décider s’il accepte le tarif ou non. C’est le seul moyen de calmer les ardeurs de certains. L’offre et la demande, toujours…

Mick Jagger and Keith Richards au Stade Roi Baudouin, Bruxelles, " Stones Sixty Europe 2022 Tour " REUTERS/Yves Herman

Qu’en pensent les artistes ?

Voilà une question intéressante. Qu’en pensent les artistes? Il se dit qu’ils ont récupéré le pouvoir sur l’industrie du disque. Très bien, mais il semblerait que ce soit avant tout pour s’en mettre plein les fouilles en profitant de l’aveuglement de leurs fans. La guitare à gauche, le portefeuille à droite. Une chose est sûre, Bruce Springsteen n’a qu’un mot à dire pour annuler cette pratique du "prix dynamique". Il n’a (toujours) rien dit, malgré les critiques. En même temps, on parle de quelqu’un qui vient de vendre ses droits d’auteur pour 500 millions de dollars…

Il n’est pas le seul à avoir accepté ce nouveau modèle. Paul McCartney, Taylor Swift, The Weeknd s’y sont essayés. Et on peut imaginer qu’ils vont continuer. Seuls quelques groupes s’y sont opposés, comme les oubliés Crowded House. Chez nous, Indochine ont toujours surveillé le prix de leurs billets de concerts afin qu’ils restent abordables.

Enfin, il y a le cas Pearl Jam. En 1995, le groupe de Seattle avait intenté un procès à Ticketmaster. La bande à Vedder, qui voulait maintenir ses prix à 20 dollars, considérait que la compagnie de billetterie utilisait sa position de monopole pour exiger de forts frais de service et, donc, augmenter le prix des billets. Pearl Jam a perdu son procès. Aujourd’hui, Tickemaster s’occupe toujours de vendre les tickets de concerts du groupe. Au prix du marché.

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