Quand l’inflation tourne à l’arnaque: certains fabricants profitent de la situation

Les distributeurs aussi ont un problème avec la hausse des prix. Surtout quand ils voient des grands fabricants gonfler leurs marges sans raison, au détriment de leurs clients.

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En Belgique, le taux d’inflation record date d’octobre 1982. Elle atteignait alors 9,87 %. Quatre décennies ans plus tard, il devrait être battu. D’ici la fin de l’année, voire de l’été. C’est que les prix n’ont jamais augmenté comme ils augmentent aujourd’hui. “À titre de comparaison, les cotations des matières premières sont déjà bien au-dessus des prix au moment de la crise alimentaire en 2008-2009”, précise l’Observatoire des prix. D’ailleurs, les hausses pourraient encore se poursuivre longtemps. “Les contrats sur plusieurs mois ou l’existence de stocks entraînent un décalage entre l’augmentation des prix des matières premières et des autres coûts de production, la hausse des prix industriels et la hausse des prix à la consommation.

Chacun essaie donc de s’organiser, traque les bonnes affaires, chasse les promos. Et finalement, même si on râle, on fait avec, comme on peut et avec fatalisme. Après tout, c’est la faute à la guerre en Ukraine et aux conséquences de la pandémie, non? Sauf que récemment, Michel-Édouard Leclerc est venu lâcher un pavé dans la mare. Sur le plateau de RMC, le patron du groupe de supermarchés Leclerc demandait une commission d’enquête parlementaire sur les origines de l’inflation. “La moitié des hausses de prix demandées ne sont pas transparentes, elles sont suspectes. Quand vous voyez que tous les fournisseurs arrivent avec des factures de transport en augmentation de 15, 20, 30 %, et notamment les prix des conteneurs qui ont augmenté de 30 %, et qu’en même temps, vous voyez que les sociétés de transport sortent des bénéfices par milliard l’année dernière, on voit bien que ce n’est pas l’indisponibilité des conteneurs qui a fait que ce qui est rare est cher.

Le fameux cacao ukrainien

Autre exemple suspect: le cacao, dont les fabricants mettent l’augmentation des prix sur le dos de la guerre en Ukraine, pourtant peu réputée pour son climat tropical. Alors, les augmentations de prix que nous constatons dans les magasins sont-elles artificiellement gonflées par les fabricants qui profitent de la situation? C’est ce que pense également la fédération des distributeurs belges, Comeos. “C’est effectivement le sentiment de nos membres, explique Nathalie De Greve, directrice du développement durable de la fédération. Certaines hausses de prix proposées par des grands fabricants ne seraient pas transparentes et justifiées. C’est surtout le cas avec des multinationales, pas avec des PME.

Une fois par an, les distributeurs négocient les prix avec les fabricants pour l’année à venir. Des discussions parfois intenses. “C’est le rôle du détaillant de négocier et de ne pas accepter n’importe quelle hausse de prix, au risque sinon d’alimenter encore l’inflation. C’est un moyen de protéger le consommateur, de lui éviter de payer trop un produit en supermarchés.” Les discussions sont évidemment plus ardues cette année. “Avec l’inflation due à la guerre. Les prix de tous les maillons de la chaîne (énergie, matières premières, emballages, logistique…) ont augmenté.” Mais les rapports de force sont différents selon qu’on discute avec un petit fournisseur ou une multinationale. “Les multinationales essayent de préserver leurs marges pour satisfaire les actionnaires, elles mettent donc plus la pression et ont d’ailleurs plus de pouvoir pour imposer des hausses de prix. C’est beaucoup moins le cas des PME. Au sein de nos membres existent d’ailleurs deux services d’achats différents. Une équipe négocie avec les multinationales, une autre équipe négocie avec les PME.

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Grâce à leurs marques propres, les détaillants peuvent se faire une bonne idée des marchés. En fabriquant certains produits eux-mêmes, ils peuvent comparer l’évolution des prix des matières premières ou d’autres facteurs et comparer avec ce que leur proposent les multinationales. “Parfois, ils constatent de sérieuses divergences. Il y a alors des discussions pour demander de la transparence. C’est le jeu entre fournisseurs et détaillants, et c’est la raison pour laquelle l’augmentation des prix en supermarché est pour le moment inférieure à l’inflation générale.” Selon Nathalie De Greve, proposer des produits plus chers n’est d’ailleurs pas à l’avantage des distributeurs. “Le consommateur irait chercher ses produits chez un concurrent, voire à l’étranger. On est un petit pays, s’il estime que les prix sont trop chers, il ira en France ou aux Pays-Bas.

14 milliards de perdus pour le consommateur

Comeos cible un autre facteur impactant les prix: les restrictions territoriales de l’offre. “La moitié des détaillants et grossistes interrogés ont fait face à diverses restrictions (refus de livraison, ajustements d’emballage et de contenu, obligations de destination) lors de l’achat de produits de marques internationales.” Autrement dit, les fabricants les plus puissants forcent les distributeurs à se fournir dans le pays où le produit sera vendu aux consommateurs, et non dans celui où les distributeurs pourraient se le procurer moins cher. “Une étude de la Commission européenne indique que si les détaillants pouvaient s’approvisionner en produits dans le pays où ils sont les moins chers – au lieu des prix d’achat en vigueur dans leur propre pays -, les consommateurs européens pourraient économiser environ 14,1 milliards d’euros (ou 3,5 %) sur leur panier d’achat.

C’est la règle dans un marché dérégulé, où les prix sont l’affaire de négociations annuelles mais aussi de spéculations, sans intervention publique. “En Belgique, il existe un marché libre dans toute la filière alimentaire, ce qui signifie que les prix sont négociés entre les entreprises concernées”, confirme l’Observatoire des prix. Nathalie De Greve reprend: “La Belgique est un des rares pays à avoir une interdiction de vente à perte pour le secteur du commerce”. Mais c’est tout. Donc si un fournisseur forçait un distributeur à vendre une boîte de céréales dix euros plus cher, aucun organisme ne pourrait l’en empêcher. Pour Comeos, ce n’est d’ailleurs pas un problème. “On n’est pas demandeur d’une réglementation et d’un cadre strict, il faut préserver la liberté commerciale.

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