Nouveaux OGM ou avenir de l’agriculture? Doit-on s’inquiéter des "NBT"?

Les “nouvelles techniques de sélection végétale” prétendent offrir la seule solution pour renforcer les végétaux dans un contexte de sécheresse et de changement climatique. Sauf que les ONG s’inquiètent pour la biodiversité et notre santé.

tomates OGM
Vous prendrez bien un gène de poivron avec vos tomates… © Adobe Stock

“Nouveaux OGM: Silence = complicité”. En avril dernier, Greenpeace France a scandé ce slogan devant le ministère de la Transition écologique à Paris. L’ONG lançait sa campagne “Non aux OGM masqués” et une pétition qu’il est encore possible de signer via le site web de l’organisation. L’association belge Nature & Progrès la soutient. Catherine Wattiez, docteure en sciences biologiques, y est chargée de projets. Elle résume le combat: “Les nouveaux OGM sont des OGM et doivent être réglementés comme tels, conformément au principe de précaution. Tous les OGM doivent faire l’objet d’une évaluation stricte de leur sécurité et être étiquetés comme génétiquement modifiés, afin de garantir la transparence de toute la chaîne d’approvisionnement pour les citoyens et les agriculteurs.

Les nouveaux OGM sont pourtant sur le point d’échapper à la réglementation actuelle. Sous cette appellation se cachent les nouvelles techniques de sélection et de modification végétale. Au niveau européen, on les nomme les “New Breeding Techniques” ou plus souvent “NBT”. Elles mènent à la création de nouvelles espèces. Un exemple: des scientifiques peuvent améliorer le gène d’une tomate pour accélérer sa culture, augmenter sa teneur en vitamine D ou la rendre plus grosse et plus belle en imitant le gène d’un autre légume plus résistant comme le poivron. Sa résistance aux virus et contre certains insectes pourrait également être boostée. La différence avec les OGM traditionnels? La modification génétique n’est pas inventée pas des industriels apprentis sorciers. Il ne s’agit que de l’introduction d’un gène extérieur existant dans une semence via un procédé ciblé sur un gène en particulier et non plus au hasard comme avec les OGM de première génération. Bref, on prend l’ADN du poivron et on l’insère dans un génome de la tomate.

Un intérêt économique

Deux arguments sont mis en avant par les défenseurs des New Breeding Techniques. Premièrement, elles renforcent la résistance des céréales, fruits, légumes, arbres et autres végétaux aux aléas du changement climatique et en particulier à la sécheresse. Deuxièmement, via cette nouvelle réglementation, la Commission veut soutenir l’innovation et permettre aux entreprises européennes de rester compétitifs face à une industrie américaine qui accumule les dépôts de brevets en la matière. De nombreux pays non européens, dont la Grande-Bretagne, les autorisent en effet déjà, ou prévoient de les autoriser très prochainement.

Si des ONG et associations comme Greenpeace et Nature & Progrès s’y opposent, c’est toutefois parce que le monde des NBT n’est pas aussi beau qu’il n’y paraît à la lecture des arguments des industriels. Avant sa décision d‘assouplir les règles, le gouvernement britannique a consulté sa population: 87 % des citoyens et 64 % des entreprises estiment que l’édition génétique pose un plus grand risque pour la santé humaine ou l’environnement que des modifications génétiques intervenues naturellement. Mais 63 % des établissements universitaires et 82 % des organismes publics ayant participé à la consultation publique du gouvernement pensent que le risque n’est pas plus élevé dans le cas de ces nouveaux OGM.

Greenpeace contre les nouveaux OGM

Action de GreenPeace contre les nouveaux OGM, en février 2022. © BelgaImage

Des effets néfastes pourraient toucher l’environnement et la santé humaine. “Les mutations dirigées peuvent induire des erreurs génétiques au site d’intervention ou plus loin sur le génome. Ces erreurs génétiques ne sont pas maîtrisées. Cela peut avoir des effets délétères, supprimer la synthèse d’une protéine, synthétiser une autre protéine, la rendre toxique. Cela peut perturber la chaîne alimentaire et impacter la santé humaine et de l’écosystème, ajoute Catherine Wattiez. Selon moi, il importe d’assurer la liberté aux consommateurs et aux agriculteurs de choisir en connaissance de cause.

On a toujours le choix du bio

Pour Greenpeace, il s’agit surtout d’agir au nom du principe de précaution: “L’impact environnemental et sanitaire des nouveaux OGM est méconnu, et les plantes ainsi modifiées sont susceptibles d’être disséminées de manière incontrôlée dans la nature. Et ainsi, se retrouver dans nos assiettes… Le fait de cultiver et disséminer dans la nature des plantes génétiquement modifiées dont on ne peut donc pas anticiper les effets menace la biodiversité et la pérennité de notre agriculture, en plus d’en favoriser l’industrialisation.” L’ONG appelle les gouvernements à se positionner en faveur d’une réglementation stricte de NBT. En 2018, la Cour de justice de l’UE s’est positionnée dans le sens des opposants. Elle avait jugé que ces produits étaient bien des organismes génétiquement modifiés. À ce titre, ils devaient, selon elle, se soumettre aux mêmes règles strictes que les autres OGM, à savoir le parcours autorisation, traçabilité, étiquetage et surveillance.

Pour l’heure, les NBT ne sont donc pas autorisées sur le marché européen. Cela pourrait changer d’ici quelques mois. La Commission européenne a publié un rapport où elle se positionne en leur faveur. Elle estime que la directive actuelle “n’est pas adaptée aux progrès scientifiques et technologiques”. Pour la Commission, la nouvelle législation doit différencier les mutagenèses, c’est-à-dire les modifications du génome via des mécanismes naturels de sélection et de croisement, des autres techniques chimiques ou par radiations. En effet, la directive européenne de 2001 ne nomme pas directement ces nouvelles techniques de biotechnologie. Une proposition de réglementation au niveau européen est attendue en 2023.

Le professeur de l’UCLouvain Philippe Baret, spécialiste des OGM, estime de son côté qu’il n’y a pas de raisons de revoir la loi européenne. “En soi, elle n’est pas mauvaise. Son application doit par contre être améliorée, notamment au niveau de l’évaluation des risques. Par exemple, on ne connaît pas aujourd’hui l’impact des OGM sur les allergies malgré les suspicions.” La révision législative serait surtout portée par les lobbys qui prétendent avoir la solution à tout. “En soi, les OGM ne sont pas forcément problématiques. Ce qui importe, c’est la façon dont on les utilise. Or l’utilisation industrielle actuelle pose problème. Elle contribue à un modèle agricole très dépendant des engrais chimiques et des pesticides. Mais certains peuvent avoir un intérêt, notamment pour mieux prévenir les contaminations à certains virus.” Cela dit, il est rare que les New Breeding Techniques soient la seule solution. Il prend l’exemple de la sécheresse. “On peut utiliser les OGM, mais aussi de l’ombrage et du compost. Au lieu d’agir sur la plante, on peut agir sur l’écosystème.” Il conclut: “La question est donc la suivante: quelle agriculture veut-on en Europe: une agriculture industrielle ou bio?” Ce qui implique qu’on ait donc encore le choix…

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