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À qui profite l’inflation?

Absente de nos économies pendant près de 10 ans, elle signe un retour fracassant. Si elle réduit le pouvoir d’achat de beaucoup, elle fait aussi quelques heureux. Parmi les entreprises, mais aussi les particuliers…

inflation

© Adobe Stock

Oui, c’est l’idée. Vos 100 euros de la Noël 2020 ne vaudront plus que 87,80 euros à la fin de cette année”. Le professeur Guillaume Vermeylen donne cours de macroéconomie, de finance et d’économie internationales à l’UMons. Clair, net, direct. L’inflation en 2021 s’élevait à 3,2 % et celle de 2022 est estimée à 9 %, 8,97 % précisément. “Ce dernier pourcentage est une tendance. Si cette tendance reste la même, on sera effectivement à 12,2 % d’inflation sur deux ans. Il faut donc retrancher 12,20 euros à 100 pour obtenir la valeur actualisée de ce montant, soit 87,80 euros. Mais c’est un indice global. Dans certains secteurs, c’est beaucoup moins. Pour d’autres c’est beaucoup plus. Il suffit de se référer aux courbes de prix de certains secteurs pour visualiser ces différences.” Une pente de plus en plus douce lorsqu’on passe de l’énergie aux métaux puis à l’alimentation. Il y a une grande disparité entre les factures de gaz qui ont doublé, les châssis de fenêtre qui ont pris 30 % et les pâtes alimentaires, 20 centimes. De manière marginale, il y a même quelques curiosités. Ainsi, les prix que nous avions relevés il y a quelques mois dans le cadre de notre dossier consacré à “la guerre des prix” se sont stabilisés. Et même, pour certains, ils ont diminué. Si l’inflation est à l’œuvre, la guerre des prix qui en résulte et que se livrent certaines ­enseignes réserve d’heureuses surprises…

Avant d’aborder les secteurs ou les particuliers qui ­profiteraient de l’inflation, je voudrais insister sur une chose, objecte le Pr Vermeylen. L’inflation c’est de l’huile dans les rouages d’une économie. Il faut bien entendu se garder de tomber dans une hyperinflation – un pain qui serait, par exemple, 500 fois plus cher – qui alors serait destructrice. Mais une inflation contenue n’est pas mauvaise, puisqu’en théorie, elle stimule la demande. Mais en pratique, 15 % des ménages belges ont dû limiter leurs dépenses en matière de loisirs et de vacances. Malgré un système d’indexation plutôt favorable aux citoyens.” Ce système belge est unique en Europe. Ou presque. “L’indexation automatique des salaires en Europe, ça concerne quatre pays. La ­Belgique, le Luxembourg, Chypre et Malte, rappelle Charlotte de Montpellier, Senior Economist chez ING Belgique. En Belgique, les salaires augmentent – pas tous au même rythme – en fonction de l’évolution des prix. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres pays européens. Il faut se rendre compte quand même que, par exemple, en France et en Allemagne, on a un pouvoir d’achat en très forte baisse. On a une inflation en Allemagne à 8 %, mais les salaires n’ont augmenté que de 1 %. En France, ils ont un tout petit peu de cette indexation automatique “belge”: seul le SMIC, le salaire minimum, est indexé automatiquement. Mais par exemple, pas les fonctionnaires.

Pas tous à la même enseigne

Notre pays n’est pas parfait. Mais à part les indépendants actifs dans des secteurs où la demande est trop sensible à une augmentation de prix, tous les autres revenus sont indexés automatiquement. Il y a ceux qui sont indexés tous les six mois ou tous les deux mois. En janvier 2023, tout le monde aura été indexé sur l’inflation de l’année 2022. Sans dédramatiser outre mesure, il faut être de bon compte. Les Belges, en termes de perte de pouvoir d’achat, sont parmi les mieux lotis de l’UE.

" Votre salaire est indexé, vos emprunts sont à taux fixe? L’inflation peut vous être favorable. "

Il faut nuancer aussi ce propos, reprend Guillaume Vermeylen. Si vous êtes haut fonctionnaire, votre salaire est indexé, et si vous avez fait des emprunts il y a quelques années à taux fixe très faible, pour vous ­constituer un patrimoine immobilier, là, l’inflation peut vous être favorable. Puisque donc l’indexation ­rattrape l’inflation, vous ne perdez pas ou peu de pouvoir d’achat. Vos remboursements ne varient pas et, par contre, les loyers que vous touchez peuvent être indexés. De ce fait, votre pouvoir d’achat peut même être en ­augmentation. A fortiori si vous possédez des actions Total… En revanche, si vous vivez juste d’une petite pension, c’est nettement moins confortable, même avec l’indexation automatique. Entre autres parce qu’il y a toujours un temps de latence entre l’inflation et l’indexation.” Mais les grands bénéficiaires de l’inflation ne se comptent pas parmi les quelques particuliers bénéficiant d’un haut salaire indexé à haute ­fréquence, touchant des loyers en hausse de leurs propriétés payées avec des remboursements qui ne varient pas et possédant par ailleurs un portefeuille d’actions de pétroliers. “Les grands bénéficiaires, ce sont les producteurs de matière première, particulièrement ceux de combustibles fossiles.

Profits en fumée

Le producteur de pétrole, de gaz, de charbon fonctionne comme dans une situation d’oligopole – un marché où il y a peu de vendeurs et beaucoup d’acheteurs. Il peut ouvrir ou fermer le robinet. Et donc, c’est très facile de faire monter les prix. C’est ce que font par exemple les exportateurs de pétrole: lorsqu’ils limitent leur production, les prix explosent. Pour l’électricité, c’est assez similaire. C’est une question d’offre et de demande. Réduire la possibilité d’aller acheter de l’électricité à l’étranger, limiter sa production, cela fait grimper les prix. Et, on le voit bien, cela pose actuellement un problème chez nous. Si on n’intervient pas sur les marchés, on arrive à la situation de prix actuelle.” On sait que les résultats d’Electrabel en 2021 lui ont ­permis de faire remonter plus d’1,2 milliard d’euros à sa maison mère, Engie. Le géant français attend désormais un résultat net récurrent pour 2022 situé entre 3,8 et 4,4 milliards d’euros, contre 3,1 et 3,3 milliards auparavant. Electrabel justifie ce bénéfice revu à la hausse par une “réévaluation des hypo­thèses, portant notamment sur l’évolution du prix des ­commodités”.

© Kanar

L’inflation fait clairement des heureux en Belgique, en France et ailleurs en Europe. En Grande- Bretagne, Boris Johnson, pourtant tout sauf un gauchiste, a instauré une taxe temporaire de 25 % sur les “bénéfices extraordinaires” des géants du pétrole et du gaz britanniques pour lutter contre l’inflation. Pourquoi ne pas faire la même chose en Belgique?

Une taxe belge sur les bénéfices exceptionnels?

C’est l’ultime débat. Mais il faut faire très attention aux représailles. Si un pays taxe un opérateur de telle manière à ce que celui-ci ne puisse venir enrichir sa maison mère qui dépend d’un autre pays, cela peut entraîner une cascade de conséquences, une nouvelle situation de tension. Mon avis d’économiste est que l’on doit faire quelque chose par rapport à ces prix de l’énergie. Mais quels leviers utiliser? Cela passera par des négociations avec les pays producteurs. Et cela ne va pas être la Belgique qui sera en mesure de mener ces négociations, mais l’UE. Taxer Engie? Ça peut être une solution. Mais ce peut être extrêmement dangereux. On peut imaginer qu’Engie diminue la production d’électricité dédiée à la Belgique. Ça pourrait être encore plus dramatique.” On le constate actuellement avec l’embargo annoncé par l’UE sur le pétrole russe: la Russie est l’ultime profiteur de l’inflation. Les prix du gaz et du pétrole ont quadruplé en moins de deux ans, maximisant les profits – et le sous-sol – de la Russie et lui offrant les capacités de financer sa guerre en Ukraine. L’annonce de l’embargo que beaucoup appelaient de leurs vœux a eu, pour l’instant, un seul effet: celui d’augmenter les prix de l’énergie donc d’accroître encore les profits russes…

Mais il y a sans doute pire. La situation des prix et des profits extrêmes sur l’énergie crée des opportunités de business pour certaines firmes qui ne reculent devant aucune objection morale pour maximiser leurs bénéfices. Ainsi, le quotidien britannique The Guardian s’émouvait récemment qu’une douzaine de géants pétroliers investissaient une moyenne de 103 millions de dollars par jour dans de nouveaux projets d’extraction d’énergie fossile. Loin d’investir dans la transition énergétique, ceux-ci font le choix “full CO2”, une forme de pari contre l’humanité. “C’est la malheureuse conséquence de la situation actuelle. Ce que je n’achète pas d’un côté, je dois aller le chercher ailleurs, commente le Pr Vermeylen. Ainsi, aux États-Unis, il y a de nouveaux forages en Alaska. Il est clair que ce qui pousse certaines firmes à développer de nouveaux puits, ce sont les opportunités de profit. Le basculement de l’arrêt de l’approvisionnement auprès de la Russie va se faire au profit des Américains. C’est le prix à payer pour aller jusqu’au bout de notre volonté de ne plus financer la guerre de Poutine. Si l’inflation va dans ce cas profiter aux États-Unis, elle fera, clairement, une victime: l’environnement…

Retour à la case départ

De cette vision globale, géostratégique, on revient, grâce à Roland Gillet, à une belle synthèse. Roland Gillet est professeur d’économie financière à la ­Sorbonne et à la Faculté Solvay. “À qui profite l’inflation? Par rapport à cette problématique, il y a trois acteurs: l’État, les entreprises et les particuliers. L’État en profite à différents niveaux. Par rapport à ses dettes – et la Belgique est très endettée – il en profite parce qu’en termes réels, l’inflation rogne une partie de ce qu’il a emprunté. Tant sur le principal que sur les intérêts, l’inflation lui permet de payer moins. Ensuite, si on n’indexe pas les barèmes fiscaux des ­particuliers – c’est-à-dire si on n’augmente pas les plafonds au-delà desquels on paie un impôt plus important -, l’État y gagne également. Puisque mécaniquement les indexations font passer les contribuables à des catégories supérieures. L’impôt prélevé est donc plus élevé.” Enfin, l’État y gagne également en ­termes de TVA puisque celle-ci s’applique à des montants plus importants. Il faut préciser que si d’un côté, l’État en profite, d’un autre, il y perd. Par exemple, dans les salaires plus importants – puisque indexés – qu’il doit verser aux fonctionnaires.

Quant aux entreprises, c’est plus difficile à dire. Il y a celles qui vont pouvoir répercuter cette inflation dans leurs prix de vente. Voire pousser leur marge un peu plus loin en prétextant un rattrapage de l’inflation. On pense à des secteurs où la demande est très forte comme celui de l’énergie ou des entreprises à tendance monopolistique comme Google. “Et puis il y a toutes celles qui ne pourront pas répercuter cette inflation dans leurs prix en raison notamment de l’exigence de compétitivité. Enfin, on a le particulier qui, lui, généralement ne profite pas de l’inflation qui mange une partie de son pouvoir d’achat (même si notre système d’indexation automatique amortit cet effet).”

Le professeur Gillet introduit une nuance importante dans le type d’inflation auquel notre société doit faire face. “Une bonne partie de l’inflation en Europe et notamment en Belgique – aux alentours des 60 % – provient de l’augmentation du coût de l’énergie (du gaz et du pétrole russes en particulier) et donc l’inflation nourrit Poutine. Tout ce que les ménages belges avaient mis de côté ou avaient à disposition et qu’ils auraient pu dépenser en biens de consommation et de services et ainsi nourrir l’économie réelle – induisant une “bonne” inflation – est parti dans le carburant, le chauffage. Et donc ailleurs qu’en Belgique. C’est donc une “mauvaise” inflation parce que cela ne vient pas nourrir une croissance intérieure mais bien, in fine, l’économie russe.” Globalement pour l’économiste, il n’y a qu’une solution, pour que l’Europe et la Belgique maîtrisent et profitent de l’inflation. Celle de devenir indépendantes énergétiquement.