Embargo sur le pétrole russe: "On est obligé de se tourner vers ces solutions imparfaites"

L’embargo sur le pétrole russe force l’UE à s’approvisionner dans d’autres pays pas toujours plus éthiques que Moscou. Une perspective qui devrait forcer l’Europe à innover.

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Cela n’a pas été simple, mais l’UE est enfin parvenue à un accord: d’ici la fin de l’année, elle se passera de 90 % du pétrole russe. Un effort considérable vu que le quart de ses importations en provenait. Seuls quelques rares États (Hongrie, Slovaquie, Tchéquie) seront exemptés de la mesure. Mais le plus difficile reste à venir. Il va falloir chercher le pétrole manquant ailleurs, et vite. La question, c’est où?

Si l’Europe n’est plus dépendante de ­Moscou, elle pourrait le devenir par rapport à d’autres États. Tant qu’à faire, autant se tourner vers des pays démocra­tiques. Cela tombe bien, la Norvège représente déjà le deuxième pays exportant le plus vers l’UE (8,7 % du total). Les USA sont bien classés dans la liste, avec également 8 %. Mais comme l’explique Michel Liégeois, professeur de relations internationales à l’UCLouvain, il ne sera pas possible de ne compter que sur les rares pays jugés irréprochables. L’option principale pour remplacer le pétrole russe reste les pays du monde arabe. Des États qui ne brillent pas toujours par leur respect des droits humains, qui sont eux aussi impliqués dans des guerres, comme l’Arabie saoudite au Yémen, voire qui sont soupçonnés d’alimenter une part du ­terrorisme anti-occidental. En attendant, l’Opep, mené par Riyad, vient d’accepter d’augmenter sa production pour satisfaire la demande, notamment européenne.

On est obligé de se tourner vers ces solutions certes imparfaites à bien des égards. L’Europe n’a pas le choix, à partir du moment où nous ne pouvons pas être autosuffisants”, déclare le politologue. Il est donc probable que l’Europe fasse des concessions vis-à-vis d’enjeux chers aux nouveaux pays exportateurs. Est-ce que cela mettrait pour autant à mal son indépendance? Pas forcément. “Il faut rester attentif, mais cela ne veut pas dire qu’il faut s’empêcher d’avoir des relations commerciales avec les autres pays. Ce n’est pas parce qu’on achète du pétrole à quelqu’un qu’on lui décerne un brevet d’honorabilité. Cela n’empêche pas d’avoir un aspect critique à son égard”, explique le politologue.

L’UE a d’ailleurs un plan pour ne pas répéter les mêmes erreurs qu’avec la Russie. Au lieu de se reposer essentiellement sur un pays, l’objectif serait vraisemblablement de diversifier les sources. Au moins, s’il y a un problème avec un État, il sera beaucoup plus simple de s’en détourner. L’Europe se prépare également à affronter un autre problème. Si certains pays pourront compter sur le nucléaire ou le renouvelable, d’autres n’auront pas cette chance et devront obligatoirement importer beaucoup de pétrole pour faire fonctionner l’économie. Pour qu’ils ne soient pas laissés à leur sort, le marché énergétique européen se chargera de diluer cette dépendance au niveau du ­continent. L’UE dans son ensemble devra donc se partager la charge de cette nouvelle relation gagnant-gagnant, en limitant au maximum les effets négatifs.

Plus de renouvelable?

Face à ce défi du pétrole, une solution serait de baisser notre consommation pour diminuer notre dépendance. Plusieurs pays accélèrent ainsi leurs programmes de développement du secteur, y compris des mauvais élèves comme la Pologne. Pour autant, le renouvelable ne pourra pas tout régler à lui seul. “Les énergies vertes sont intermittentes et elles ne pourront jamais produire 100 % de nos besoins. Elles assumeront une part croissante de notre consommation mais pas une autonomie complète. En l’état, il faudra se tourner vers d’autres pays”, rappelle Michel Liégeois.

Et le nucléaire?

Autre option sur la table: redévelopper la filière nucléaire pour produire plus d’électricité et importer au final moins de pétrole. Plusieurs pays y pensent sérieusement, dont la Belgique qui compte finalement quitter le nucléaire en 2035 et non en 2025. En France, Emmanuel Macron voudrait construire plusieurs nouveaux réacteurs. Attention toutefois: là aussi, l’Europe doit importer des matières premières pour faire tourner la machine. L’uranium par exemple est produit à 40 % par le Kazakhstan, encore une fois un pays loin d’être démocratique. Le problème de dépendance vis-à-vis d’autres États parfois peu recommandables ne pourra donc pas non plus être réglé par le nucléaire.

Un grand bouleversement

L’embargo sur le pétrole russe “fera indéniablement bouger les choses” sur le marché mondial du pétrole, estime Michel Liégeois. Moscou va probablement vendre une plus grande part de son stock à la Chine et à l’Inde, même à bas prix, ce qui va créer de nouvelles relations économiques entre ces États. L’Occident pourrait pour sa part être tenté de conclure plus rapidement un accord avec l’Iran pour lever les sanctions frappant Téhéran en échange de son pétrole. “Mais il y a des limites sur la question du nucléaire ­iranien. Il faudra de sérieuses garanties pour cela”, juge le politologue de l’UCLouvain.

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