Pourquoi le prix du blé augmente autant

Les nuages s'amoncellent sur le marché du blé, avec toujours plus de problèmes à l'horizon et un prix appelé à augmenter.

Champ de blé dans l'Isère
Champ de blé dans l’Isère, le 11 mai 2022 @BelgaImage

Après des prix records pour l’essence, ce sont ceux du blé qui suscitent de plus en plus l’inquiétude. Alors que la guerre fait rage en Ukraine, l’Inde vient d’édicter pour cette précieuse céréale l’arrêt temporaire de ses exportations. Un défi de plus pour le marché du blé qui doit aussi faire face à d’autres problèmes qui ne cessent de s’accumuler.

En quête d’un nouveau champion du blé

Déjà avant la guerre en Ukraine, les prix augmentaient déjà. De manière globale, cela fait depuis 2018 que le cours du blé est à la hausse. D’environ 150€ la tonne il y a quatre ans, on est passé à 270€ début 2022. Mais avec l’invasion russe, les prix ont explosé d’un coup. Ils dépassent désormais les 400€. En cause: la Russie est le premier exportateur mondial (et le troisième producteur), l’Ukraine le cinquième.

Les regards se sont tournés vers les plus grands producteurs de la planète: la Chine et l’Inde. De base, aucun de ces deux pays n’exporte de grandes quantités de blé, la principale destination étant le marché national. La Chine en dépend tellement qu’elle est obligée de suppléer sa propre production. Il s’agit, après l’Égypte, du plus grand importateur mondial de blé.

La désillusion indienne

L’Inde est dans un cas de figure différent. New Delhi se permet même de vendre un peu à l’étranger, essentiellement en Asie du Sud. Dans le contexte actuel, une aide de sa part ne serait donc pas de refus. L’Inde semblait ainsi en position de pouvoir prendre la relève, au moins en partie. Le Premier ministre Narendra Modi déclarait même que les agriculteurs indiens pourraient "nourrir le monde" si l’OMC l’autorisait à le faire. Pas de chance: une grave sécheresse frappe ces semaines-ci le nord du pays, avec par endroits 50°C au thermomètre. Une baisse de 5% de la production est redoutée comparé à 2021 et les prix commençaient à monter drastiquement.

Depuis, rétropédalage. Le samedi 14 mai, l’Inde a interdit toute exportation de blé, sauf autorisation spéciale, afin d’assurer la "sécurité alimentaire" de sa population. Une décision critiquée par le G7 de l’Agriculture. "La crainte du G7, c’est que, si de nombreux pays suivent cet exemple, les marchés vont paniquer", analyse Olivier de Schutter, professeur de droit international à l’UCLouvain et ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation aux Nations-Unies. "C’est ce à quoi on a assisté en mars 2008. La crise du blé alimentaire, du maïs avaient augmenté de 300% sur les marchés internationaux suite à une série de restrictions. Les marchés paniquent ne sachant pas si on pourra à l’avenir importer des quantités suffisantes. Ces restrictions d’exportation provoquent ainsi de la spéculation et une hausse des prix et nous fait rentrer dans une spirale négative".

Une sécheresse qui tombe bien mal en Europe

Ces difficultés touchent en premier lieu les pays du Moyen-Orient et d’Asie du Sud qui dépendent fortement du blé russe, ukrainien ou indien. En Belgique, les prix vont augmenter mais la donne est un peu différente. Chez nous, selon l’Observatoire de la complexité économique, 59,7% du blé importé vient d’un seul pays, la France (qui est également quatrième exportateur mondial de cette céréale). Suivent l’Allemagne (24,7% du blé importé en Belgique), le Canada (6,7%), les Pays-Bas (4,5%) et les USA (1,5%).

Or justement, de part et d’autre du Quiévrain, encore une fois, la sécheresse fait rage. Dans l’Hexagone, le mois d’avril a été témoin d’un déficit de précipitation de 25%. Depuis, la pluie tarde toujours à arriver et le temps presse. En France, la plante de blé a un besoin vital d’eau en mai et juin afin de pouvoir développer ses épis. Même s’il pleut après le 15 juin, c’est trop tard. Déjà aujourd’hui, les agriculteurs français comptent 5-10% de perte de rendement dans les sols moins profonds et donc moins irrigués. "D’ici à dix jours, on aura à peu près des pertes de 10% de rendement sur les sols plus profonds également. Et dans l’hypothèse d’une sécheresse qui perdurerait jusqu’en juin, le scénario catastrophe, ces pertes pourraient atteindre 40%", redoute l’agroclimatologue Serge Zaka, interrogé par France Info.

Pire encore: la sécheresse concerne une large partie de l’Europe, surtout du Nord. L’Allemagne et les Pays-Bas sont donc eux aussi touchés. Comble de l’histoire: l’est de l’Ukraine et le sud-ouest de la Russie ne manquent pas d’eau, alors qu’il s’agit justement des régions productrices de blé dans ces deux pays. Heureusement, au Canada, il n’y a pas pour l’instant de sécheresse digne de celle de 2021, avec des températures frôlant parfois les 50°C. Il y a quand même aujourd’hui un manque d’eau dans les régions productrices du centre-ouest canadien, mais en voie d’amélioration pour mai.

Un prix appelé à augmenter

À ce tableau déjà bien noir, il faut encore ajouter les conséquences de la hausse des prix de l’énergie. Acheminer le blé d’un pays à l’autre coûte plus qu’auparavant. Idem pour faire fonctionner les tracteurs. La facture des entreprises agroalimentaires et autres boulangers a elle aussi été augmentée, ce qui pèse pour beaucoup dans les étiquettes des supermarchés. "Le prix du blé, c’est de l’ordre de 10 à 15% du prix du pain", précise d’ailleurs l’économiste Christian de Perthuis à France Info.

Bref, tous les ingrédients sont réunis pour que le prix du blé monte aussi chez nous. C’est en tout cas ce que redoute Xavier Gellynck, professeur d’économie agricole et alimentaire à l’Université de Gand. Une perspective qui lui semble probable, tout en faisant la part des choses. "Ce sera peut-être encore supportable chez nous, mais dans d’autres pays où une plus grande part des revenus est consacrée à la nourriture, ce sera plus difficile", explique-t-il à la VRT. "Ensuite, les programmes alimentaires de l’ONU doivent essayer de combler les pénuries là-bas, d’éviter les conflits et de prévenir un nouvel afflux de réfugiés".

Pour sortir de la crise alimentaire

Pour trouver des solutions, de plus en plus de voix appellent à la relocalisation des cultures de blé chez nous, sans devoir dépendre de pays lointains parfois plus sensibles aux changements climatiques. "Ça ne veut pas dire qu’il faut mettre en place une autarcie", ajoute Olivier De Schutter. "Ce serait illusoire, ridicule. Mais il faut réduire la dépendance aux marchés internationaux dont la fiabilité n’est pas toujours irréprochable. Qui sont volatils. Et dont le contexte géopolitique rend la dépendance dangereuse. C’est vrai pour l’énergie, les médicaments mais aussi pour l’alimentation".

Le retour de la pluie en Europe ces jours-ci serait aussi un grand soulagement. Idem pour la fin de la guerre en Ukraine, même si elle ne semble pas proche pour l’heure. "Nous attendons également avec impatience une bonne récolte dans l’hémisphère sud pour la seconde moitié de l’année. J’espère que cela pourra se normaliser un peu ensuite", conclut Xavier Gellynck.

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