Sommes-nous en économie de guerre?

L’inflation et certaines pénuries attesteraient la mutation de nos sociétés occidentales en une “économie de guerre”. Quelles en sont les autres caractéristiques et à quels autres sacrifices faut-il s’attendre?

pénurie alimentaire
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Du beurre ou des canons? Cela sonne comme du Winston Churchill. En réalité, la question “Butter or guns?” a été posée par le chef de la diplomatie américaine durant la Première Guerre mondiale. Vingt ans plus tard, le dirigeant nazi Hermann Goëring y répondait: “Les canons nous rendront puissants, le beurre, lui, nous rendra seulement gras”. Il y aurait donc un arbitrage à faire dans une société entrée en guerre. Et cette interrogation semble être à l’œuvre actuellement. Au moins partiellement. L’Allemagne a doublé le budget de son armée et, à sa suite, c’est toute l’Europe qui embraie le pas. Et si le beurre garnit toujours les frigos des supermarchés, certains produits viennent à manquer ou voient leur prix flamber. Deux grands observateurs de notre monde, les écrivains Erri De Luca et Jonathan ­Littell, de retour d’Ukraine, constataient que nous étions entrés de plain-pied dans “une économie de guerre”. Vraiment? Une affirmation semble l’indiquer. Mais elle ne date pas du début de la guerre en Ukraine. C’est le fameux “Nous sommes en guerre” répété à six ­reprises par le président Macron le 16 mars 2020, au début de la pandémie en France. La déclaration du président français avait choqué à l’époque. Mais a posteriori, on peut la considérer comme un marqueur des changements qui allaient animer nos sociétés. En effet, il y aura durant les 20 mois suivants des éléments qui étayent la réalité d’une société en guerre: des victimes, des deuils, des pénuries (gel, masques, matériel médical, etc.). Et une logistique sécurisée voire militarisée: ­rappelons-nous les premières livraisons de ­masques en France aussi surveillées qu’un transfert de lingots d’or. Il y a un coût économique énorme symbolisé par la formule du “quoi qu’il en coûte” du président Macron, largement appliquée chez nous. Ensuite, il y a une incertitude forte quant à l’issue de cette guerre. Souvenons-nous du ­nombre de vagues. Du nombre de moments d’espoir déçus. De ces batailles gagnées suivies d’autres à mener. Enfin, il y a une reprise en main forte, voire autoritaire, de l’État avec, notamment, des mesures comme le pass sanitaire.

Sept critères à remplir

Outre ces ressemblances, à la lecture de la théorie en la matière, il existe au moins sept critères objectifs pour décrire une économie de guerre. D’abord, la mise en place de mesures de réduction de la consommation privée, qui peuvent inclure le rationnement de l’industrie et des familles. Les injonctions de certains employeurs envers leurs employés à utiliser “raisonnablement” leur carte essence peuvent évoquer ce critère. Tout comme les restrictions sur la farine et sur les huiles pratiquées chez certains distributeurs.

Ensuite, l’augmentation de la production de l’industrie lourde et militaire. Le cours de Bourse de la première entreprise mondiale d’armement et de défense, l’américaine Lockheed Martin, traduit la bonne santé du secteur: + 35 % depuis janvier. Il y a, encore, le changement dans la politique agricole, qui dirige les cultures et l’industrie de transformation vers la production de céréales et, en général, vers des produits apportant une grande quantité de glucides. La remise en cause actuelle des ­objectifs de 25 % d’agriculture bio d’ici 2030 de la PAC, la Politique agricole commune, au profit d’une agriculture intensive relève de ce troisième critère. Le quatrième, l’incitation à la main-d’œuvre féminine à bas coût pour occuper les postes de ceux qui intègrent l’armée, n’est pas encore appliqué ou adapté. Mais on peut songer que les millions de réfugiés ukrainiens constitueraient, le cas échéant, un réservoir de main-d’œuvre…

Un cinquième critère s’incarne dans des mesures de réduction de la consommation énergétique. Les injonctions à baisser d’un degré le thermostat de son chauffage ou encore d’éviter de prendre des bains participent de ce principe. Le sixième, la tendance à l’autarcie sur le plan des produits de base et du ­matériel militaire, semble également d’application. Par exemple, l’Argentine interdit les exportations de viande. Quant au septième, le contrôle de la poli­tique monétaire visant à éviter les processus d’hyperinflation, la campagne électorale française actuelle en est un bel exemple d’adaptation. Il n’est pas ­question en effet d’augmenter le Smic, le salaire minimum, autrement que symboliquement. Ne pas risquer de tomber dans la “spirale inflationniste” est la raison avancée… Ainsi, notre société non seulement ressemble à une société en guerre mais en plus elle coche presque tous les critères objectifs d’une économie de guerre.

Les nerfs de l’économie de guerre

Il y a plus. La guerre d’Ukraine est l’incarnation actuelle d’une constante touchant les matières premières. Depuis la révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle, toutes les périodes de guerre, les ­guerres de la Révolution, de l’Empire, la guerre civile américaine de 1865, la guerre franco-allemande de 1870, les Première et Seconde Guerres mondiales, ont connu une flambée des matières premières. Un creux dans les prix a été atteint en 1933. Ensuite, ça n’a cessé de remonter… Nous semblons être dans la même situation. L’économiste Christian de Perthuis rappelait que l’ONU a prédit un “ouragan de famine” dans certains pays en raison de la flambée des prix… On ne peut pas deviner avec certitude les prochains changements imputables à cette économie de guerre. Mais la perspective est binaire. Soit la guerre continue et dans ce cas, il faudra s’attendre à une radicalisation des caractéristiques évoquées: rationnement, accroissement du rôle autoritaire des pouvoirs publics dans les priorités industrielles et agricoles… Soit la guerre en Ukraine se termine. Mais ses effets perdureront. Au moins quelques saisons. Le temps qu’il faudra pour que l’Ukraine, le “grenier de l’Europe”, soigne ses plaies et que seule la brise d’été fasse trembler ses champs de blé.

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