Comment la guerre en Ukraine impacte vos achats

Les tensions avec la Russie rendent difficile l’accès à énormément de matières premières non alimentaires utilisées au quotidien. Outre les prix, les délais de livraison et le nombre de produits indisponibles augmentent. Pour y remédier, pourrait-on tout produire en Europe?

emballage
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La guerre en Ukraine et les tensions économiques qui en découlent provoquent une explosion des prix de diverses matières premières et, par ricochet, des biens de consommation. De plus, comme pour les produits agro-alimentaires, la pénurie menace, même quand on dispose d’un budget confortable. Aujourd’hui, les dépendances à la Russie nous causent du tort, mais les deux ans de pandémie avaient déjà mis en lumière notre dépendance vis-à-vis de la Chine et de l’Inde, notamment pour le textile et les médicaments. Le point secteur par secteur.

Métaux: moins de voitures électriques?

Outre les matières énergétiques et agro-alimentaires, l’impact de la crise ukrainienne sur les prix et la disponibilité des métaux est le plus préoccupant. “Au niveau européen, un mouvement est en route vers une société décarbonée, vers plus de renouvelable, du photovoltaïque, de l’éolien, des batteries pour stocker l’énergie. Cela crée une demande considérable en métaux, ­explique Guy Thiran, directeur général de la fédération Eurométaux. Un certain nombre d’entre eux comme le nickel, l’aluminium et le palladium ont une source d’approvisionnement en Russie. Actuellement, les flux restent ouverts, mais la menace et donc les spéculations sont là, ce qui explique une hausse des cours.”

Quelles en sont les conséquences concrètes? Prenons le marché automobile. Chaque voiture électrique devrait bientôt coûter, selon le bureau Benchmark Mineral Intelligence, entre 900 et 2.300 euros de plus à cause de la hausse des prix de plusieurs composants essentiels à la construction de batteries. C’est notamment le cas du lithium (+ 441 % en un an). Or le secteur était déjà fragilisé par la pénurie, depuis la crise sanitaire, des semi- conducteurs, ce qui augmente les délais de livraison. D’un point de vue pratique, la Russie abrite de nombreuses usines. Renaud y fabrique des Lada, Hyundai-Kia a une usine à Saint-Pétersbourg… Les métaux ne servent évidemment pas seulement à la production de véhicules ­motorisés. Le high-tech ou l’électroménager en ­utilisent, comme le mobilier ou encore les équipements médicaux et les machines agricoles.

Pour plus de sérénité, pourquoi ne pas se contenter des métaux européens? “Dans certains cas, nous n’avons pas les ressources nécessaires sur le sol européen. Dans d’autres, si. Par exemple, on a des possibilités de mines de lithium en Europe. Cependant, octroyer les permis prend un temps fou. Les oppositions locales contre l’ouverture de nouvelles mines en Europe sont fortes. Veut-on rester dépendant avec le risque d’évolution comme ce qui se passe maintenant avec la Russie ou veut-on être maître chez soi? Il faut du courage politique pour résoudre cette équation”, répond Guy Thiran.

voiture électrique

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Construction: repousser vos rénovations?

Les métaux servent par ailleurs des matériaux de construction. D’autres matières premières comme le zinc, le bois, l’acier ou les isolants ont toutes vu leurs cours augmenter en moyenne de 12 % depuis janvier. Cela est évidemment énorme et pousse des Belges à remettre leurs projets de ­construction ou de rénovation à plus tard. Selon une enquête de la ­Confédération Construction, depuis début janvier 2022, avec la guerre en Ukraine, 95 % des entrepreneurs s’attendent à des nouvelles augmentations durant ces prochains mois, surtout pour les produits issus de l’acier. De plus, 7 entreprises de construction sur 10 remarquent une détérioration des délais de livraison depuis le début de cette année. 83 % pensent que cette situation va se dégrader ces prochains mois.

Textile: la fin de la fast-fashion?

Un certain nombre de sous-traitants du secteur de la mode se situent en Ukraine ou en Russie. Une poignée d’acteurs belges s’y sont également installés ces dernières années en raison de la hausse des coûts de production dans l’est de l’UE, explique Erik Magnus, directeur général de Creamoda, la fédération de l’habillement et de la confection. Mais il ne parle pas d’un engouement, le phénomène restant marginal. “La situation en Ukraine provoque comme dans tous les secteurs une hausse des délais de livraison, ce qui avait déjà commencé avec le Covid”, explique-t-il. De plus, la fondation Ellen MacArthur a récemment sorti un rapport intitulé A New Textiles Economy dans lequel elle rappelle que le monde de la mode utilise chaque année 342 millions de barils de pétrole pour ­produire des fibres à base de plastique comme le polyester. Or le coût du pétrole explose.

Pour le reste, les partenaires commerciaux des entreprises occidentales du textile sont plutôt asiatiques. On l’a vu pendant la pandémie, une paralysie de l’économie locale là-bas peut lourdement impacter la Belgique. Serait-il dès lors possible de rapatrier la production de vêtements en Belgique? Dans l’absolu, oui. “Mais c’est irréaliste pour deux raisons.” Premièrement, on manquerait dans l’immédiat de main-d’œuvre pour assurer la ­confection. Deuxièmement, les coûts des vêtements exploseraient. Or, le modèle de la fast-fashion est basé sur les bas prix… Dans ce secteur, le seconde main pourrait en outre être une ­solution, même s’il ne fait probablement pas les affaires de l’industrie. Comeos chiffre le marché de l’occasion (tous les produits sauf autos et motos) à 1,5 milliard d’euros par an.

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Médicaments: vers des soins plus chers?

Le secteur pharmaceutique est également globalisé. Cela étant dit, si la Russie produit certains médicaments, cette part reste négligeable. Pour l’heure, explique la porte-parole de l’Agence fédérale des médicaments Ann Eeckhout, il ne faut pas craindre de pénurie. “Aux niveaux national et européen, les autorités compétentes suivent une liste de sites de fabrication de médicaments et de principes actifs de près afin de pouvoir agir rapidement si nécessaire”, rassure-t-elle.

L’économiste de la santé (ULB) Philippe Van ­Wilder précise que la dépendance pharmaceutique touche plutôt des pays comme la Chine et l’Inde. Ces deux mastodontes représentent environ 60 % de la production mondiale de principes actifs. La pandémie avait là aussi mis en lumière les dangers de cette dépendance. En 2000, l’Europe comptait 132 fabricants pour les substances actives alors que l’Asie n’en comptait que 91. Aujourd’hui, on compte 421 fabricants asiatiques contre seulement 236 européens. Des réflexions sont en cours pour ramener la production médicamenteuse en Europe. La France vient dans ce cadre d’annoncer le rapatriement de la production du paracétamol en 2023. Contrairement à d’autres secteurs, rien ne justifie, si ce n’est l’argument économique, que la production ne se fasse pas sur le sol européen au motif de la sécurité sanitaire. Tout produire en Europe pourrait cependant augmenter les dépenses ­publiques, voire le coût assumé par les malades.

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Emballages: la solution du vrac?

Le secteur de l’emballage vit des jours difficiles en raison de la crise énergétique et de l’inflation des matières premières. Tant les emballages en alu qu’en bois, en plastique et en carton sont sous pression. Pour l’alu, un métal et le plastique, ­tributaire du pétrole, les raisons ont déjà été évoquées. Concernant le bois, la Fédération euro­péenne des fabricants de palettes et d’emballages en bois a annoncé qu’en 2021, plus de 10 millions de mètres cubes de bois résineux scié étaient exportés d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie. Les effets sont donc directs. Par ailleurs, le carton subit une flambée des prix et des délais de livraison multipliés par quatre ou cinq.

Déjà sous tension depuis la pandémie, le secteur de l’emballage s’attend à des pénuries encore plus importantes d’ici deux à trois mois. Indufed, la fédération des emballages en carton et en verre, rappelle que les effets sont surtout indirects. “Le secteur du papier est relativement peu dépendant d’approvisionnements venant d’Ukraine ou de ­Russie. Pour autant, à cause du problème énergé­tique, diverses usines en Europe s’arrêtent, car la production n’est pas rentable”, explique le porte-parole Thomas Davreux. En tant que consommateur, sera-t-il à l’avenir plus intéressant d’acheter en vrac? Peut-être, si les fabricants ­décident de répercuter la hausse des coûts sur leurs produits en supermarché.

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