Pourquoi le prix du carburant baisse et cela peut-il s’accentuer?

Les accises n'expliquent pas totalement la baisse des prix à la pompe. D'autres éléments pourraient continuer à les tirer vers le bas... ou pas.

Plein de carburant près de Saint-Étienne
Personne faisant le plein de carburant pour sa voiture, le 18 mars 2022 à La Fouillouse, près de Saint-Étienne (Loire) @BelgaImage

Bonne nouvelle pour les portefeuilles: le prix de tous les carburants a enfin baissé dans les stations services et pas qu’un peu, même si le plein reste cher. En une semaine, le prix maximum du litre de diesel (B7) est passé de 2,286 à 1,904. Le Super 95 (E10) suit la même tendance avec 1,951 le 8 mars et 1,776€ aujourd’hui. Idem pour le Super 98, passant de 2,023 à 1,848. Seul bémol: le cours du mazout poursuit sa hausse. Évidemment, l’accord fédéral sur la réduction des accises n’est pas étranger à ce phénomène. L’arrêté vient d’être publié au Moniteur belge avec application immédiate pour le carburant. Mais ce n’est pas le seul facteur.

L’importance du marché chinois

La baisse prévue via les accises était de 0,175€ par litre (soit 10,5€ en moins à payer pour le plein d’un réservoir de 60 litres), d’où les prix actuels pour l’essence. Mais comme le montre le cours du diesel, la chute est encore plus importante pour s’établir à -0,382€ sur une semaine. Un chiffre permis par les cours descendants au niveau international. Les frontaliers auront d’ailleurs peut-être remarqué que le prix à la pompe baisse aussi en France, alors que la ristourne carburant ne doit entrer en vigueur qu’à partir du 1er avril outre-Quiévrain.

En réalité, d’autres éléments que les accises qui jouent ici un rôle, comme l’explique Thierry Bros, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste des énergies, au quotidien Le Bien public. D’une part, il y a les aléas du marché chinois, le plus gros consommateur de pétrole au monde. De nombreuses villes comme Shenzhen, voire des régions entières, sont confinées et la population n’a plus besoin d’autant de carburant qu’en temps normal. Or qui dit moins de demande dit prix qui baissent. Bref, il se passe la même chose qu’au début de la crise sanitaire, lorsque les prix se sont littéralement effondrés, mais cette fois-ci à moins grande échelle.

Les aléas de la guerre en Ukraine

L’autre grand facteur, c’est la guerre d’Ukraine. Lorsque la Russie a envahit le pays, c’était la panique sur le marché du pétrole où "des traders établissent des scénarios quant à l’avenir, mais avec une très grande volatilité", explique Thierry Bros. En clair, ils ont tenté de prévoir les retombées des embargos sur le pétrole russe. Si tout l’Occident avait opté pour le boycott, l’impact aurait été colossal. C’est ce que les spéculateurs ont craint, d’où la flambée des prix. Finalement, seuls les Américains et les Britanniques ont appliqué un embargo, pas les pays de l’Union européenne qui dépendent à 26% des importations russes. Puisque les traders voient s’éloigner l’hypothèse d’un boycott européen, ils se calment et le marché se corrige. Une situation qui rassure notamment les distributeurs qui disent bénéficier de très faibles marge de bénéfice, comme l’affirment Dominique Schelcher, PDG du groupe Système U, sur France Inter, ou encore Michel-Édouard Leclerc, PDG du groupe homonyme, sur BFMTV. "Nous n’avons pas le droit de vendre à perte", précise notamment le premier.

La tension est d’autant moins forte aujourd’hui que les négociations entre Kiev et Moscou continuent. Les bombardements ont beau faire quotidiennement des ravages en Ukraine, le lien entre les deux capitales n’a jamais été rompu. Pour certains traders, c’est un bon signe. De quoi espérer une résolution du conflit à un moment ou à un autre, ce qui éloigne d’autant plus le risque d’un embargo européen sur le pétrole russe.

Une suite incertaine

La question maintenant, c’est de savoir si cette baisse va continuer, même sans réduction supplémentaire des accises. À court terme, ce n’est pas impossible. La Chine enregistre toujours plus de cas de coronavirus sur son territoire et le président Xi Jinping a réaffirmé ce jeudi que son pays "s’en tient" à sa politique du "zéro Covid". Autrement dit, les confinements chinois pourraient continuer à tirer les prix du pétrole vers le bas. Si en plus les traders jugent que la guerre en Ukraine ne représente pas de risque majeur pour le marché, ce sera un incitant supplémentaire pour faire baisser le coût du plein à la station essence.

Mais tout n’est pas joué pour autant. Ce vendredi, la métropole chinoise de Shenzhen a levé partiellement son confinement pour "minimiser" l’impact sur l’économie nationale. Preuve que la stratégie du "zéro Covid" a ses limites et que les autorités en sont bien conscientes, même si elles continuent officiellement de la revendiquer. En Ukraine aussi l’incertitude demeure. Les négociations avec Moscou peuvent-elles vraiment aboutir? Qu’arriverait-il en cas de chute de Kiev devant l’armée russe? Et surtout, comment réagirait l’Union européenne? Si tel est le cas, l’UE pourrait être soumise à une grande pression, notamment de l’opinion publique, pourrait sanctionner la Russie. Il est d’ailleurs loin d’être assuré que les pays de l’Opep (Organisation des pays producteurs de pétrole) décident d’augmenter la production de pétrole, même face à un tel scénario.

"On peut très bien imaginer une espèce de stabilisation des prix du pétrole, de l’essence et du diesel, aux alentours de 2 € le litre", prévient le professeur et spécialiste de l’énergie Jean-Pierre Favenec, interrogé par BFMTV.

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