E-commerce: de sévères lacunes en Wallonie

La Wallonie peine à attirer les géants de l’e-commerce. Et pour ne rien arranger, nos propres enseignes locales sont encore à la traîne.

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La plateforme logistique du géant chinois Alibaba, à Liège Airport. © BelgaImage

Paul Magnette rêve d’en finir avec l’e-commerce. Très critiquée, cette sortie a poussé le président du PS à rétropédaler, affirmant s’être exprimé au second degré. Poursuivons donc, nous aussi, au second degré. Pour en finir avec l’e-commerce, il faudrait déjà qu’il ait réellement commencé… Car les entreprises wallonnes ne sont pas des flèches en la matière. Dans son dernier baromètre de la maturité digitale de nos sociétés, réalisé fin 2020, l’Agence wallonne du numérique (AdN) pointait une longue série de lacunes. Seules 15 % des sociétés wallonnes vendent en ligne. Parmi les entreprises de 10 ­travailleurs et plus, ce taux est à peine plus important (18 %). Résultat: malgré la croissance continue de l’e-commerce, encore amplifiée par la crise sanitaire, les consommateurs wallons achètent principalement des produits auprès de vendeurs internationaux. Et 80 % du commerce électronique filerait vers les enseignes installées à l’étranger. Des enseignes installées juste de l’autre côté de nos frontières. Comme un pied de nez à nos politiques en matière d’e-commerce?

Primark, Lidl, Bol.com, Coolblue, H&M, Decathlon au sud des Pays-Bas; Esprit, Zalando et Amazon à la frontière allemande; La Redoute et Amazon, encore, au nord de la France. “Les Belges dépensent moins que leurs voisins, confirme Sofie Geeroms, directrice générale de l’association de commerçants en ligne BeCommerce. En 2019, ils ont acheté pour 11 milliards d’euros de biens et services. Les Néerlandais ont dépensé 23 milliards cette année-là. Même pondéré par habitant, ce chiffre est bien supérieur chez nos voisins. Notre marché de l’e-commerce n’est donc pas encore mature. On manque clairement d’offres et les compagnies étrangères en profitent.” Les 10 sites d’e-commerce les plus plébiscités par les Belges sont d’ailleurs tous étrangers. “On trouve quand même 42 sociétés belges dans le top 100. Et ce chiffre ­progresse chaque année. Mais on est encore très à la traîne par rapport à la France, aux Pays-Bas ou à l’Allemagne.” Notons que la Wallonie s’en sort encore plus mal que la Flandre – où un petit centre de distribution Amazon est programmé. Dans le top 5 belge, les 4 premiers sites sont flamands.

Le point noir du travail de nuit

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond en Wallonie? Il y a cette difficulté notoire à obtenir les permis pour s’y implanter, le peu de sites post-industriels réhabilités. Mais le plus grand frein serait notre fiscalité et notre législation du travail. Le gouvernement annonce une réforme qui prévoit notamment de faciliter le travail entre 20 heures et minuit. Il s’agirait de contourner l’interdiction du travail de nuit en Belgique en engageant des travailleurs en soirée. La FGTB crie à la trahison. L’association BeCommerce, elle, critique le manque de courage politique… “Pour être concurrentiel, nous devons changer la loi de 1964 qui interdit le travail de nuit. Cette réglementation de 2019 a déjà été testée et cela n’a pas marché. À part trois entreprises, toutes les autres ne sont même pas parvenues à faire valider ce travail en soirée par un seul syndicat. Pourquoi cela changerait aujourd’hui?” L’autre point noir sur le nez de notre e-commence serait la fiscalité. Si les salaires des Belges sont globalement inférieurs à ceux des Hollandais, Français ou Allemands, paradoxalement on paierait encore trop cher le ­personnel de ces centres de distribution. “Nos voisins paient mieux leurs employés mais ils sont plus flexibles sur ces jobs qui demandent peu de qualifications et ­peuvent être effectués à temps partiel, en complément d’un autre boulot. Entre nous et les Pays-Bas, par ­exemple, il y a une différence de 8 ou 9 euros de l’heure par travailleur. Vous imaginez l’économie pour une centaine d’employés? Voilà pourquoi nous n’arrivons pas à attirer ces géants chez nous.”

On est tous des camionnettes

Et quand on en attire un, un très gros poisson de surcroît, cela passe mal. À l’image de l’implantation du géant chinois Alibaba à Liège Airport et de l’extension des installations aéroportuaires. “Ce dossier est très complexe, poursuit Sofie Geeroms. D’un côté, cette implantation est positive car elle va permettre d’exporter nos produits. La classe moyenne chinoise s’est considérablement enrichie. Elle se méfie de son gouvernement et préfère payer une fortune pour une bouteille de lait danoise plutôt que de consommer local. Alibaba s’installe donc chez nous pour exporter des produits européens vers la Chine.” Une aubaine pour nos ­bières, chocolats et viandes. “Mais ne sous-estimons pas les Chinois. Ils placent également leurs entreprises d’un point de vue géostratégique et sont aussi là pour espionner, copier et faire du lobbying. Il faut donc être vigilant face à ce double jeu et ne pas croire, comme l’a récemment prétendu Yves Leterme, que les compagnies privées chinoises ne sont pas sous le joug de Pékin.

Travail de nuit, baisse des salaires, tapis rouge aux entreprises chinoises… Le développement de l’e-commerce est-il compatible avec un modèle social et durable? “Il faut bien entendu mieux l’encadrer, défend BeCommerce. Mais ce ne sont pas les propos de Paul Magnette qui vont nous faire progresser. L’Internet est ouvert 24 h/24 partout dans le monde et il faut accepter le changement. Quand je l’entends dire que l’e-commerce déshumanise nos relations sociales, cela me fait bondir. M. Magnette doit avoir un agenda peu rempli ou une épouse qui s’occupe de tout car moi, je travaille, je dois m’occuper de mes enfants, faire le ménage, et l’e-commerce m’offre du temps pour me ­consacrer à ma famille, à mes amis, à faire du sport. Ce n’est pas déshumanisant, bien au contraire. La technologie et les différentes modalités de livraison proposées par nos enseignes vont permettre de rendre l’e-commerce plus vert et plus durable. Magnette voit des camion­nettes de livraison partout, mais toutes les voitures des particuliers qui se rendent au Delhaize ou au Carrefour ne portent pas de logo, elles. Ce trafic ne se voit pas, mais il est immense. Vous avez déjà fait vos courses le samedi dans un supermarché bruxellois? Les parkings sont pleins! Aujourd’hui, une seule camionnette est déjà capable de transporter une centaine de commandes.

Retrouvez notre dossier de la semaine Quel avenir pour la Wallonie?

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