Faire ses courses en France: toujours moins cher qu’en Belgique?

Un nombre considérable de Belges traversent la frontière pour aller faire leurs courses dans les supermarchés d’outre-Quiévrain. Est-ce toujours financièrement intéressant?

faire ses courses en france
Lessive, eau, alimentation haut de gamme… Pour ces produits, les prix français sont nettement plus intéressants. © BelgaImage

Un Belge sur trois fait ses courses à l’étranger. C’était en tout cas ce que montrait une étude marketing ­Nielsen parue en 2019. D’après ­celle-ci, parmi les 36 % d’acheteurs transfrontaliers, 16 % faisaient régulièrement leurs achats en France, 14 % aux Pays-Bas, 6 % en Allemagne, 5 % au Luxembourg et 1 % en ­Grande-Bretagne. Comme l’indique une addition des pourcentages, certains font du shopping dans plusieurs pays. Pour quels produits? Dans l’ordre: des boissons sans alcool, des boissons alcoolisées, du shampoing, de la lessive, des produits laitiers, des fruits et légumes, des viandes et volailles, des biscuits et chocolats.La nouvelle campagne de communication de ­Colruyt ne laisse d’ailleurs aucun doute. L’enseigne belge revendique publicitairement depuis fin janvier des “prix plus avantageux que n’importe quel supermarché néerlandais ou français”. Et pour ceux qui n’auraient pas compris du premier coup, une baseline se chargera de mettre les points sur les i. “Pourquoi aller faire ses ­courses de l’autre côté de la frontière quand c’est moins cher en Belgique?” La question est on ne peut plus pertinente. Nous allons tâcher d’y répondre.

Panier transfrontalier

Ce n’est pas un hasard si Colruyt est celui qui dégaine le premier contre les adversaires installés chez nos voisins. On voit mal Carrefour Belgique se lancer dans une opération qui de facto s’attaquerait en partie au moins à Carrefour France. ­Colruyt, lui, est un distributeur belgo-belge, ­chatouilleux à propos d’une concurrence qui viendrait d’outre-frontières. Et plus précisément d’une enseigne désignée comme la moins chère par toutes les études de consommation hexagonales: Leclerc.

Reste à voir la liste des courses. Les consommateurs transfrontaliers que nous connaissons nous indiquent qu’ils ne se rendent pas en France pour y faire des courses “habituelles”. Ils ciblent des produits particulièrement bon marché comparés aux prix belges, qu’ils ramènent éventuellement en grandes quantités. Parmi les plus prisés: eau, alimentation pour animaux, vin, produits d’entretien, mais aussi les fromages et charcuteries haut de gamme.

faire ses courses

© Pexels

De notre côté, pour objectiver les différences entre les deux opérateurs les moins chers de leurs marchés respectifs, nous avons créé un panier de consommation réaliste. Shampoing, protections périodiques, lessive et un petit-déjeuner, un repas de midi, un apéro et un repas du soir pour quatre personnes. Au menu: un œuf, toasts multi­céréales, jambon, gouda, beurre, confiture et café pour démarrer la journée. Le midi: hamburger de bœuf, frites, salade mixte laitue-tomates, mayonnaise, eau minérale, bière, une pomme. Le soir: un gin tonic, un spaghetti bolognaise maison, parmesan, un verre de chianti, un yaourt et deux morceaux de Toblerone. On tâchera de choisir les marchandises les moins coûteuses, à part le Toblerone et les pâtes Barilla. On basera nos comparaisons sur deux grandes surfaces qui sont en première ligne de la guerre des prix qui sévit à la frontière franco-belge: le Colruyt de Mouscron et le Leclerc de Wattrelos distant de huit kilo­mètres. On comparera avec deux surfaces de seconde ligne: le Leclerc de Lille Five et le ­Colruyt de Tournai pour mettre en perspective d’éventuelles actions de dumping. C’est parti!

Nul besoin de décrire les Colruyt de Tournai et de Mouscron. Ils fonctionnent de la même manière partout dans le pays suivant un austère parcours qui démarre par les vins et qui se termine par les surgelés. Entre la deuxième ligne de Tournai et le “front” mouscronnois, apparemment pas de grandes différences de prix. Il y a cependant une évidence: les premiers prix sont mieux mis en valeur à ­Mouscron. L’accent est manifestement plus souligné ici, à trois kilomètres de la frontière. Et on ressent l’impression diffuse que, tout de même, c’est un peu moins cher que dans la succursale tournaisienne. L’eau en ­bouteille y est notablement moitié moins chère pour le premier prix et se rapproche de l’offre française. De fait, les chiffres ne mentent pas. Notre panier coûte moins cher à Mouscron qu’à Tournai. Quelques centimes grappillés un peu partout parviennent tout de même à constituer une différence de plus de 5 %. Il y a très exactement 5,6 % entre la première et la deuxième ligne belge…

Variété française

Lorsqu’on se rend du Colruyt de Mouscron au Leclerc de Wattrelos, on comprend mieux la volonté affirmée dont l’enseigne belge a fait preuve localement pour montrer qu’elle était ­particulièrement abordable. On a l’impression de rester dans la même ville. On réalise qu’on a passé la frontière parce que les voitures possèdent d’autres plaques minéralogiques. Mais c’est, de fait, la même entité urbaine, avec une sociologie comparable. Par contre, question décor commercial, cela change. Le Leclerc est aéré, coloré, agréablement agencé de rayons décorés de matières chaudes: bois, tissus… Dans l’entrée de la galerie qui y mène, une consigne automatique sécurisée délivre des colis Amazon.

hypermarché leclerc

© BelgaImage

L’e-commerce est solidement implanté, ici, au cœur d’un “vrai magasin”. Un hypermarché bien achalandé. Une “première ligne” française qui dispose d’un choix plus vaste que sa contrepartie belge. Sur les boissons, c’est assez clair, c’est moins cher tant dans les softs que dans les alcools. À part la bière. Par contre, les fruits, les légumes (sauf les pommes de terre), la viande, la mayo, les serviettes hygiéniques, les œufs, le shampoing, le lait, le Toblerone… sont plus coûteux. Ici, aussi, les ­chiffres ne mentent pas. En comparant les paniers rassemblés de part et d’autre de la frontière en première ligne on atteint une différence de près de 6 %. Il est clairement plus intéressant, sur les bases de référence que nous avons choisies, de faire ses courses en Belgique qu’en France. Il faut également relever que la première ligne française joue assez petit bras avec les produits financièrement intéressants. Ceux-ci se trouvent bien souvent tout en bas des rayons et s’enquérir de leur prix oblige à des prouesses physiques dignes de danseurs ­classiques. La marque “Éco” n’est pas toujours la moins chère au sein d’un même rayon. Et un ­certain nombre de promotions affichées sont de nature à ravir les amateurs d’énigme. “Moins 15 % à la caisse pour 20 % de produit supplémentaire!” Oui, mais quid du prix au kilo?

Victoire belge

La trajet de Wattrelos à Lille est interpellant. Parce qu’on passe par les faubourg de Roubaix au travers de rues qui appartiennent à un imaginaire réservé au XIXe. Il est toujours d’actualité aujourd’hui. Des centaines de mètres de murs de briques entourant des usines abandonnées sont, à la nuit tombante, le décor à de bien étranges promenades. L’arrivée à Lille Five est un violent contraste. De jolies maisons bourgeoises éclairées de réverbères entourent le Leclerc. Comme pour la Belgique, il y a une différence entre la première et la deuxième ligne française. Notre panier lillois est 7 % plus cher que celui de Wattrelos. Une stratégie ­commerciale est clairement à l’œuvre et jouée de la même manière dans les deux pays. Mais c’est ­clairement la Belgique qui remporte le match.

Si Mouscron est 6 % moins cher que Wattrelos, le pourcentage s’élève à moins 13 % par rapport à Lille. Si les prix du gin tonic et du lunch sont similaires à quelques centimes d’euro près dans nos quatre endroits de référence, ce n’est pas le cas pour les autres repas. Un petit-déjeuner pour ­quatre personnes vous coûtera 3,70 euros, 4,30 euros, 4,40 ou 5 euros en fonction de l’endroit de vos achats, soit Colruyt Mouscron, Leclerc ­Wattrelos, Leclerc Lille Five ou Colruyt Tournai. La journée de repas: 28,50 euros pour Mouscron, 29,60 pour Wattrelos, 30,60 euros pour Tournai et 32,50 euros pour Lille. Cela dit, si économiquement parlant aller faire ses achats en France n’a aucun sens – d’autant que l’essence y est plus chère -, les motivations pour se rendre de l’autre côté de la frontière ne manquent pas. Le choix y est différent voire plus étendu et cela peut constituer une source certaine de… dépaysement.

Retrouvez notre dossier de la semaine La guerre des prix

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