Energie: méfiez-vous des taux variables

Face à la hausse des prix de l'énergie, certains fournisseurs abandonnent les tarifs fixes pour les contrats variables. Une partie du risque est donc transférée vers les consommateurs.

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Ceux qui ont un jour eu des cours d’économie se souviennent peut-être que l’une des différences majeures entre taux variables et taux fixes, c’est le risque. Les premiers cités sont ­plutôt destinés aux ménages capables de digérer une éventuelle hausse des prix et relèvent presque de la spéculation. Ceux qui ont un budget plus serré auront davantage tendance à privilégier la stabilité des taux fixes. Cette réflexion nous est revenue en tête lorsque plusieurs fournisseurs d’énergie ont annoncé vouloir supprimer temporairement de leur offre les contrats fixes. Une décision qui ­pourrait mettre à mal une série de ménages obligés de dealer avec des prix dictés par un marché qui s’affole.

Début janvier, c’est Eneco qui abandonnait ­temporairement les contrats à prix fixes. “Ils sont devenus tellement chers qu’ils sont contre-productifs, explique Mark Van Hamme, son porte-parole. Quand un client signe un contrat, on doit acheter notre électricité sur le marché de gros pour trois ans, en estimant sa consommation. Pour le moment, les prix sur le marché de gros sont assez élevés. Mais imaginez que quand les prix baissent, le client décide de changer de fournisseur. Nous on reste avec l’énergie qu’on a achetée à un tarif très haut, et qu’on doit ­vendre à un tarif plus bas…

Une situation devenue intenable et qui a poussé de petits fournisseurs à éviter les prix fixes. La ­tendance s’est amplifiée et étendue à d’autres opérateurs un peu plus gros, comme Mega. S’ils ne font rien, bon nombre de clients verront leur ­contrat fixe glisser automatiquement vers un produit variable. Alors que 922.000 ménages belges avaient déjà demandé un report de paiement à leurs fournisseurs d’énergie entre le début de la pandémie et septembre 2021, la crainte d’en voir des milliers d’autres dépassés par la volatilité des contrats variables est réelle. “Oui, nous sommes inquiets, signale Julie Frère, porte-parole de Test Achats. Avec un prix variable, il est impossible de savoir à l’avance combien on paiera exactement au bout d’une année de consommation. Ces contrats font peser le risque d’une hausse des prix sur les ­épaules des ménages.” Du côté d’Eneco, on est bien conscient qu’avec les tarifs actuels, une partie des clients est en danger. “Cela ne concerne pas que les contrats variables. Mais il y a des systèmes pour ­protéger le ­client, comme le tarif social qui a été étendu. Et si certains sont en difficulté, ils peuvent toujours nous appeler pour établir des plans de ­paiement. Pour le reste, on ne peut pas faire grand-chose de plus…

Pas de baisse avant 2023

Laurent Jacquet, directeur à la Creg, la Commission de régulation de l’électricité et du gaz, est moins préoccupé. C’est que les contrats fixes n’ont pas disparu. “Il reste des contrats à prix fixes et ce sera encore le cas dans les mois à venir. À l’heure actuelle, deux tiers des ménages ont des contrats fixes, pour un tiers à prix variable. Et un client peut ­toujours quitter un fournisseur qui lui impose un prix variable pour aller vers un fournisseur qui lui proposerait un prix fixe.

Il n’y a de toute façon pas de contrat miracle. Absolument tout le monde est concerné par la spectaculaire hausse des prix de l’énergie. Et bien au-delà des frontières belges, le marché de gros étant international. Les contrats à prix fixes comportent donc également leur part de risque. Signer un contrat fixe aujourd’hui signifierait payer un acompte élevé durant l’année suivante, alors que les prix auraient pu entre-temps baisser. C’était d’ailleurs l’argument de Mega en septembre ­lorsque la société a décidé de stopper les nouveaux contrats fixes. Sauf qu’à ce moment-là, une baisse des prix était attendue pour la fin de l’hiver. “Le marché s’attendait à une baisse au deuxième ou troisième trimestre 2022, précise Laurent Jacquet. Aujourd’hui, on voit que cette baisse est reportée au deuxième trimestre 2023.” Des facteurs externes, comme les tensions géopolitiques qui entourent la Russie, principal fournisseur de gaz, sur lesquelles le politique et les opérateurs n’ont pas réellement d’impact. “Il y a deux choses: les prix sont élevés, mais il y a aussi énormément de nervosité sur les marchés, reprend Mark Van Hamme. Avec une ampleur qui nous a surpris. Le prix du gaz change presque toutes les minutes. Je pense que cette nervosité disparaîtra bientôt, ce qui va rétablir des niveaux plus ou moins normaux. Mais pas comme en 2019 où les prix étaient vraiment bon marché.

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Un mot d’ordre dans la bouche de Laurent ­Jacquet: comparer. Plusieurs plateformes pro­posent des comparateurs de prix, notamment la Creg. “Le client doit absolument comparer quand son contrat arrive à échéance. Bien choisir son produit en fonction de son profil est essentiel.” Beaucoup de Belges, par négligence ou par incompréhension, ne parviennent cependant pas à réaliser cette démarche comparative. “1,3 million de ménages ont signé un des dix contrats les plus chers du marché. Alors que parmi les dix produits les moins chers, on compte 130.000 ménages. On l’explique notamment par la politique commerciale des fournisseurs. Les ­clients doivent donc éviter de se satisfaire du message d’un commercial ou d’une publicité. Il faut comparer et contacter le fournisseur en disant: “je veux ce prix-là et pas un autre”.”

L’impossible comparaison

Cet effort de comparaison ne serait d’ailleurs pas spécialement du goût des fournisseurs, car un contrat peut être cassé sans indemnité de rupture. Un argument qu’ils utilisent souvent pour expliquer que chaque contrat (surtout fixe) comprend sa part de risque. “C’est effectivement ce qui est mentionné par les fournisseurs, mais n’oublions pas que la suppression des indemnités de rupture a été mise en œuvre dans la loi en 2012 et qu’elle fait désormais partie des règles du marché à respecter et à intégrer par les fournisseurs dans leurs offres tari­faires, explique Laurent Jacquet. Comme cette règle s’applique à chacun d’eux, il y a un “level playing field” (”un terrain parfaitement plat”, soit des ­conditions équitables – NDLR).”

Autre souci, l’illisibilité de la comparaison entre les produits variables dénoncée par Test Achats. L’association précise qu’il existe actuellement deux paramètres pour suivre l’évolution des prix: forward et spot. “Les paramètres forward suivent l’évolution des prix sur les marchés à terme, où l’énergie est vendue pour être livrée le mois suivant, voire l’année suivante. Les paramètres spot suivent les bourses de l’énergie, où celle-ci est échangée à court terme, pour une livraison le jour suivant.” Il est important d’avoir cette différence à l’esprit lorsqu’on compare des tarifs. Mais plus facile à dire qu’à faire. D’autant que les fréquences d’indexation diffèrent également. Les prix sont parfois calculés sur une valeur mensuelle, parfois trimestrielle. Ce qui change le niveau de prix pour un même marché de gros. Bref, un beau bordel. “À partir du moment où le marché est libéralisé, on ne peut pas imposer à un fournisseur de proposer un contrat fixe, explique Julie Frère. Mais si on devait se retrouver dans une situation avec une majorité de contrats variables, il y a une responsabilité des régulateurs d’uniformiser les moments et les critères d’indexation, et de contrôler le respect de ces conditions d’indexation.” Un point avec lequel Laurent Jacquet, qui dit suivre cela de près, et Mark Van Hamme sont totalement d’accord. “On voudrait aussi plus de transparence et des formules uniformisées, acquiesce le porte-parole d’Eneco. Parce que comparer des contrats variables est un enfer.”

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