"L’inflation ne s’arrête pas, elle se subit"

Janvier démarre en fanfare avec une inflation explosive. Mais nous bénéficions d’un système unique au monde, l’indexation des salaires et des allocations. Sauf que ce n’est qu’à moitié rassurant.

inflation
© Adobe Stock

La Banque nationale de Belgique (BNB) a fait ses calculs. En cette année nouvelle, l’économie belge ralentira fortement et ne progressera guère à court terme. Trois raisons à cela: la hausse des prix (de l’énergie en particulier), la dégradation de la situation sanitaire et les contraintes d’approvisionnement. Pendant la crise Covid, la production a dû s’arrêter dans certains secteurs et pays et a rencontré des problèmes à ­suivre le fort rebond de la demande mondiale qui a suivi. Ces goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ont provoqué un allongement des délais de livraison, des pénuries de certains matériaux ou composants (comme les microprocesseurs) et une hausse des prix. En plus, dans de nombreux secteurs et pays, on voit à nouveau des pénuries sur le marché du travail et des employeurs semblent déjà avoir du mal à pourvoir aux postes vacants. “En Belgique, le taux de postes vacants était de 4,7 % au troisième trimestre de 2021, ce qui est plus élevé que jamais et aussi le plus haut des pays de la zone euro”, chiffre la BNB qui prédit aussi que “À mesure que les risques logistiques et sanitaires s’atténueront, la croissance repartira ­provisoirement à la hausse à partir du printemps de 2022”. Le marché du travail demeurerait, lui, très robuste. Les créations d’emplois, bien qu’en léger recul, restent ainsi positives.

Mais en attendant, il va falloir garder les reins ­solides et même la BNB tempère son optimisme face aux dernières hausses des prix de l’énergie, qui ont frappé de plein fouet et avec une intensité imprévue en automne. Selon les chiffres les plus récents de Statbel, l’inflation était déjà très élevée en novembre (5,6 % selon l’indice national; 7,1 % selon l’indice harmonisé qui rend possible d’établir une comparaison avec d’autres pays dans la zone euro). C’est du jamais vu depuis 2008. La plus grande partie de la hausse est due aux facteurs d’énergie. Mais les répercussions font tache d’huile. On observe ainsi une hausse des prix des biens industriels non énergétiques et certains prix des services ont augmenté temporairement en réponse à la réouverture de l’économie pendant l’été de 2021. “Pour le futur, il faut noter qu’il y a beaucoup d’incertitude pour l’instant, surtout ­concernant les tarifs énergétiques sur les marchés internationaux. En fait, les prix du gaz sont pour l’instant (23/12) deux fois plus hauts que le niveau atteint lorsque nous avons clôturé nos prévisions. Dans ces prévisions, nous avons anticipé le pic de l’inflation au début de 2022 (7,7 % pour l’indice harmonisé), après lequel l’inflation se modérait. Mais avec la récente hausse des tarifs de gaz, il est probable que le pic d’inflation soit encore plus haut que prévu”, argumentent les prévisionnistes de la BNB.

L’indexation est inéquitable

C’est bien ce qui met en alerte l’économiste Bruno Colmant, professeur à l’ULB et à l’UCLouvain. “Nous ne sommes pas habitués au choc que nous allons subir. Nous avons vécu dix ans sans aucune inflation. On assiste à présent à une auto­alimentation de l’inflation de nature énergé­tique mais aussi à cause d’un effet de rattrapage face au Covid où les gens ont épargné puis à nouveau ­consommé et avec des perturbations des chaînes d’approvisionnement. L’impact est très dur au point que l’indexation des salaires ne sera pas suffisante”, prévoit-il tout en qualifiant le système d’indexation tel qu’il prévaut en Belgique de “très habile car il permet d’éviter les débats sociaux inutiles en cas d’inflation”. Le problème aujourd’hui? L’indexation ne sera pas suffisante pour couvrir nos ­dépenses énergétiques qui explosent littéralement. Le système d’indexation est bon mais imparfait. Ainsi, le panier de la ménagère sur lequel l’indexation est calculé fait la balance entre toute une série de dépenses parmi lesquelles l’énergie n’occupe qu’un pourcentage limité. “Il n’y aura donc pas de restitution parfaite de l’augmentation énergétique”, explique Bruno Colmant.

facture de l'énergie

Le “panier de la ménagère” flambe essentielle­ment à cause des prix énergétiques. © BelgaImage

Pour les entreprises, ce sera un sacré coup dur. Elles devront assumer des coûts salariaux plus élevés ainsi que des coûts de production à la hausse avec le coût des matières premières qui ­augmente. “Toute l’économie est fondée sur l’énergie. Dans tout travail intervient le prix de l’énergie”, ­rappelle Bruno ­Colmant. C’est donc aujourd’hui une inconnue économique. Car si on a connu une inflation explosive avec les chocs pétroliers de 1974 et 1978, on avait à l’époque changé de système monétaire. Rien de tel en 2022. “Nous allons assister à une dépréciation du pouvoir d’achat. Et il n’y a rien à faire. Car l’inflation ne s’arrête pas. Elle se subit. C’est une souffrance.”

Poisson et avion plus chers

Le début de l’année sera difficile pour les ménages. La compensation via l’indexation n’arrive jamais qu’après un certain délai et n’implique donc aussi qu’une compensation partielle qui (en plus) est ­nettement plus réduite pour les ménages à faibles revenus. Moins on gagne, plus la facture énergétique (incompressible) pèse lourd. L’indexation des ­salaires et allocations reste globalement un mécanisme inéquitable et plus favorable aux gros salaires. Reste à savoir si les entreprises ne répercuteront pas les indexations de salaires à payer sur les coûts pour les consommateurs, et donc par exemple sur le ticket de caisse du supermarché. La BNB se veut rassurante sur ce point. “Les entreprises sont confrontées à une hausse des coûts, mais – comme observé dans le passé – cette hausse des coûts ne se répercuterait toutefois que très incomplètement sur les prix finaux. La pression des coûts est en effet aussi partiellement absorbée par les marges bénéficiaires des entreprises”, assurent les experts. En attendant, outre l’énergie, un tas de ­postes augmentent déjà. Poisson et fruits de mer encaissent une hausse significative ainsi que les prix des villages de vacances ou des billets d’avion, voire des produits d’hygiène corporelle. Les boissons alcoolisées et les fruits sont, par contre, en baisse.

Georges Hübner, professeur de finance à HEC-Liège, partage l’analyse d’une inflation qui atteint un niveau inédit. “Cela fait consensus entre les ­économistes pour dire qu’on atterrira au plus tard en 2023, affirme Georges Hübner. En plein lockdown, l’inflation était très faible avec des prix très bas. À présent, on a un problème d’approvisionnement mais il est temporaire. La reprise économique a été plus forte que prévu même s’il reste beaucoup d’incerti­tudes avec le virus. On peut être rassuré aujourd’hui sur la vitalité de nos économies et notre capacité à nous rattraper. Nous gardons des modes de vie qui permettent la croissance et les investissements vont être au rendez-vous par le biais du ­verdissement de l’économie.” La BNB, qui prédit un retour de croissance au printemps prochain, considère aussi que les facteurs qui l’entravent actuellement sont de nature temporaire: les ­contraintes d’approvisionnement et la situation sanitaire devront s’améliorer au cours de l’année à venir. À moyen terme, la consommation des ménages constituera le principal moteur de la croissance. Le comportement d’épargne va se normaliser et la croissance des revenus sera soutenue par la robustesse du marché du travail ainsi que par l’indexation des salaires.

Profitez de la révolution verte

L’inflation est surtout mauvaise pour le pouvoir d’achat des épargnants quand le taux d’intérêt sur un compte épargne est proche de zéro, estime ainsi Georges Hübner. Si on a un gros patrimoine, c’est une grosse perte. Avec l’inflation, les coupons des obligations baissent considérablement. Mieux vaut opter pour des actions. Fin 2022, tous les marchés devraient baisser sauf celui des actions qui souffrira le moins dans tous les cas. Toutefois, pas de miracle. En 2021, on a connu une hausse de l’ordre de 20 % des actions. On ne connaîtra plus ça.” Beaucoup de gens épargnent trop, développe encore Georges Hübner. C’est bon d’épargner en vue de dépenses prévisibles plutôt que d’investir dans des actifs à risque. Mais beaucoup trop de Belges accu­mulent plus que ce qui est nécessaire en termes de précaution. “Le meilleur rempart contre l’inflation, ce sont les actions. Un crash boursier peut ­toujours arriver. Mais la probabilité est faible aujourd’hui. Une anticipation rationnelle et intelligente est de savoir de quoi on a besoin. Si l’horizon est long, j’investis. S’il est court, je garde. Il faut faire son diagnostic financier personnel”, plaide l’expert qui a justement lancé “Sopiad”, une spin-off qui révolutionne le monde du diagnostic financier en attribuant une notation personnalisée aux portefeuilles d’investissement.

Mais certains indicateurs financiers sont au vert. Ainsi, le grand challenge de 2022, ce sera la finance durable. “On verra une énorme accélération de la finance durable dès janvier. La ­Commission européenne lance des objectifs ambitieux en ce sens, annonce Marie Lambert, vice-doyenne à la Recherche de HEC-Liège. Elle a établi des objectifs de réduction de la pollution ou de développement des panneaux solaires, par exemple, avec des critères techniques s’appliquant tant aux gestion­naires d’actifs qu’aux entreprises. Il y a beaucoup de cohérence pour changer les paradigmes avec des critères évitant le greenwashing. C’est un défi pour les ­banques qui vont devoir adapter leurs questionnaires pour interroger ces critères durables. Chaque investisseur aura plus que par le passé un rôle sociétal à jouer dans lequel il peut prendre en compte ses aspirations environnementales. La finance joue un rôle-clé pour faire face aux défis climatiques.” On n’annonce rien de moins de ce côté-là qu’une révolution.

Sur le même sujet
Plus d'actualité