"Achetez maintenant, payez plus tard": le piège

Des milliers d’enseignes proposent désormais des facilités de paiement à leurs clients. Un eldorado pour les marques. Et un nouveau piège infernal à surendettement?

paiement différé
Les paiements BNPL devraient atteindre 1,2 milliard de chiffre d’affaires en Belgique cette année. © Unsplash

Emporter ses cadeaux de Noël sans débourser un euro, sans acompte, sans frais ni intérêts. Tranquille, la vie? Ces fêtes de fin d’année, le paiement différé (“Buy Now, Pay Later”, BNPL) ou fractionné risque de faire un malheur. Littéralement. En attendant, les investisseurs salivent. Boosté par l’explosion du commerce électronique ces deux dernières années de pandémie, ce secteur affiche une progression fulgurante. Les paiements BNPL en Belgique devraient augmenter de 68,7 % en 2021 pour atteindre 1,2 milliard de chiffre d’affaires, prédit Research and Markets, spécialiste des études de marché.

Le BNPL est même actuellement le produit de paiement à la croissance la plus rapide dans le secteur du commerce électronique. C’est que la formule a de quoi séduire. À commencer par les consommateurs qui peuvent régler leurs achats en plusieurs fois sans frais (paiement fractionné) ou après les avoir reçus et essayés (paiement différé). Mais c’est aussi, et surtout, la nouvelle vache à lait des banques et des start-up financières qui facturent ce service – de 2 à 4 % du prix de vente – aux commerçants. Et ces derniers n’y ­trouvent visiblement rien à redire. Que du contraire.

Ces facilités de paiement en effet leur rapporteraient gros, très gros. Selon la banque française en ligne Oney, le paiement fractionné serait même un déclencheur d’achat pour 72 % des consommateurs. Ce pouvoir de séduction provient bien évidemment du faible montant à débourser (nul ou limité dans le cas d’un paiement avec acompte) qui minimise la perception de dépense chez l’acheteur. Pour le dire autrement, ce nouveau service déconnecte l’engagement d’achat du paiement. Cette ­formule incite donc les consommateurs à s’offrir un produit pour lequel ils ne disposent pas de liquidités suffisantes, mais les pousse également à choisir un bien plus onéreux. Si je peux payer en plusieurs fois, pourquoi ne pas opter pour une veste ou un smartphone plus haut de gamme? Différentes études se sont penchées sur la question. On estime que le panier moyen des acheteurs qui ont opté pour ces solutions de paiement est de 20 à 50 % plus élevé que le panier payé au comptant. Bingo. Et tant pis si les consommateurs, eux, le regrettent amèrement. D’après un récent rapport de la société d’études de marché C+R Research, cité par le Time, 57 % des utilisateurs de BNPL interrogés ont déclaré qu’ils regrettaient d’avoir fait un achat via cette forme de paiement car l’article était trop cher.

Bienvenue aux insolvables

Mais en quoi ces nouvelles facilités de paiement sont-elles plus toxiques que les crédits à la consommation classiques qui permettent déjà de payer une télé, un frigo ou une voiture en plusieurs mensualités? La grande différence réside dans leur accessibilité. “Étant donné que ces formules ciblent des biens dont le prix de vente est inférieur à 500 euros, elles sortiraient du champ d’application de la loi belge sur les crédits à la consommation, explique Virginie Sautier, juriste à l’Observatoire du crédit et de l’endettement. Ce qui signifie notamment que les commerçants ou les organismes financiers qui assurent ces services ne doivent pas vérifier la solvabilité des acheteurs…” Et de préciser que certains consommateurs et commerçants détournent déjà ce système. “Ils séparent une grosse commande en plusieurs petites de montants inférieurs à 500 euros pour éviter de devoir respecter les lois belges en matière de crédit.” Bienvenue donc aux insolvables qui risquent de tomber dans ce nouveau piège à surendettement, et seront même susceptibles d’alourdir encore leurs dettes en multipliant ces facilités de paiement chez un nombre infini de commerçants.

Inquiétant. D’autant que ces formules, accessibles à toutes les personnes majeures disposant d’une simple carte bancaire, séduisent surtout les millennials, peu enclins à utiliser une carte de crédit. “Environ 45 % des utilisateurs de ce service gagnent moins de 30.000 euros par an, alerte Carl-Alexandre Robyn, ingénieur-conseil, dans La Libre. Et ils ont, pour la plupart, une chose en ­commun: ils sont jeunes, 60 % des utilisateurs du BNPL ont entre 18 et 34 ans.”

Klarna

Leader mondial du paiement différé (BNPL), le suédois Klarna compte déjà près de 20 millions d’utilisateurs actifs dans le monde, dont un million en Belgique. © DR

Et que se passe-t-il si le client n’arrive pas à rembourser les échéances? Accrochez-vous. En cas de retard, les frais de rappel et les intérêts moratoires sont très élevés. Parfois même bien au-delà du taux autorisé en cas de crédit à la consommation. ­Certains intermédiaires financiers n’hésitent pas en effet à appliquer des pénalités de retard atteignant 30 ou 40 % du capital restant dû! Comme les organismes de crédit qui profitent grassement des incidents de paiement, les intérêts de retard repré­sentent environ 25 % des revenus de ces opérateurs BNPL, affirme encore Carl-Alexandre Robyn.

Tsunami de surendettés en vue

Du côté de l’Observatoire du crédit et de l’endettement, on ne constate pas une augmentation de l’insolvabilité des Belges due à ces facilités de paiement. Pas encore. ”Cela ne saurait tarder… Mais il y a toujours un temps de retard entre l’apparition de nouveaux crédits et leur impact en termes de surendettement, poursuit la chercheuse Virginie Sautier. Notamment parce que les personnes qui n’arrivent pas à payer à temps risquent de souscrire un nouveau crédit pour honorer ces factures. En outre, ces facilités de paiement semblent surtout viser les nouvelles générations. Or, les jeunes ignorent parfois qu’ils peuvent solliciter des aides pour arriver à gérer leur surendettement et on ne les rencontre donc que très tardivement, lorsque les huissiers frappent à leur porte.”

Vu que le BNPL est en train de coloniser tout le commerce, physique et en ligne, ne devrait-on pas le réguler afin de prévenir un probable tsunami de surendettement? Pour ses défenseurs, qui ­exploitent – jusqu’à la moelle – un flou juridique, le BNPL ne doit pas être considéré comme un crédit. “Lorsqu’on accorde un paiement différé ou en plusieurs fois, il s’agit d’un crédit, soutient pourtant ­Virginie Sautier. Mais la loi autorise quelques exceptions, dont certaines sont en effet ambiguës.” Au cabinet d’avocats bruxellois Simont Braun, on appelle en tout cas les commerçants à la prudence. “Ces formules sont souvent présentées comme des modes de paiement ordinaires sur les pages des boutiques en ligne, constatent les juristes dans une récente ­newsletter. Cependant, dans la pratique, les solutions BNPL sont souvent qualifiées de crédits à la consommation, du moins en droit belge et européen.

Et de rappeler les lois en vigueur. “Le crédit à la consommation est défini de manière très large comme un crédit qui, quelle que soit sa forme, est accordé à un consommateur et qui ne constitue pas un prêt hypothécaire. On ne peut donc pas exclure le BNPL du champ d’application de la loi simplement parce qu’aucun intérêt n’est demandé au prêteur ou qu’aucuns frais ne sont facturés.” La Commission européenne, qui a initié une révision de sa directive sur les crédits à la consommation, partage cet avis. De quoi faire exploser la bulle de ce marché en plein boom?

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