Obsolescence programmée: ce qu’ils ont vu dans vos appareils

Arthur, Simon et Mohammed sont tous les trois réparateurs. Durant leurs missions, ils sont de plus en plus souvent confrontés à des conceptions disons... surprenantes.

un appareil électronique ouvert
Dans la conception de nos objets quotidiens, les ingénieurs font un nombre suspect de mauvais choix. © BelgaImage

Chacun a sa spécialité. Mohammed Benkaddour, gérant d’Isolus, est ­spécialisé dans la réparation de smartphones, de tablettes et d’ordinateurs portables des marques Apple, Samsung, Huawei et Xiaomi. Arthur Vatnikah, technicien chez Service Rapide, s’occupe, lui, surtout des machines à laver, des frigos et d’autres gros électroménagers. Enfin, Simon Frémineur, designer ­produit et chargé de mission chez Repair ­Together, a une vue globale, mais connaît notamment le secteur du petit électro.

Leurs expériences de terrain se recoupent même s’ils insistent tous les trois: tant qu’il n’y a pas de condamnations, les ­exemples qu’ils nous donnent ne représentent jamais des preuves d’obsolescence programmée. S’ils n’affirment donc rien, les trois formulent pourtant, sans se concerter, une certaine ironie: peut-être que les grands constructeurs embauchent simplement des ingénieurs et des techniciens peu compétents qui font parfois de mauvais choix et qu’il n’y a jamais de volonté de baisser la qualité du matériel…

Puces programmées

Simon Frémineur donne l’exemple d’obsolescence programmée la plus interpellante qu’il ait rencontrée: celui de l’imprimante Epson Stylus C42UX, commercialisée en 2010. “Après 18.000 impressions, l’écran affiche que le tampon est en fin de vie. La machine serait hors d’usage. En réalité, au moment du message, le tampon est loin d’être saturé.” Epson n’a jamais été condamné pour ce cas qui semble pourtant évident, car l’entreprise a affirmé que le but était de “garantir le fonctionnement ­correct de tous les appareils”.

Manque d’information

70% des problèmes dans les gros électroménagers viendraient d’une mauvaise utilisation des consommateurs. Toutefois, constate Arthur Vatnikah, les constructeurs joueraient avec les limites de la transparence. “Dans les notices des lave-linge, il est souvent indiqué que le poids doit être de maximum 8 kg. Sauf qu’il s’agit de 8 kg de linge mouillé. Si un utilisateur met 8 kg de vêtements, il arrive en fait à 13 kg dans le tambour et ce dernier ne résiste pas. Ce flou dans les notices de nombreuses marques est interpellant.

Outils indisponibles

Mohammed Benkaddour a créé Isolus en 2013. En neuf ans, il a observé la croissance des méthodes des constructeurs high-tech pour pousser au renouvellement du matériel. Il pointe du doigt notamment Apple. “Les vis ne sont pas standard, il faut des outils particuliers. Rien que pour changer la batterie d’un MacBook récent, il faut deux tournevis spéciaux. Les particuliers ne sont donc plus en mesure d’assumer les réparations. Du coup, ils sont incités à racheter du matériel neuf.”

ordinateur apple en réparation

© Unsplash

Simon Frémineur a de son côté rencontré des têtes ovales un peu originales sur des machines à café Nespresso. Il a donc acheté un kit sur le site iFixit.com contenant une centaine d’embouts ­différents. Mais c’est insuffisant. De nouvelles têtes de vis continuent perpétuellement à appa­raître sur le marché. “Les fabricants sont créatifs, sourit-il. Ils disent qu’empêcher l’ouverture d’un produit est nécessaire pour la sécurité de l’utilisateur.

Composants basse qualité

En dix ans, la dégradation de la durabilité des frigos a été frappante”, assène Arthur Vatnikah. Un frigo est refroidi grâce au liquide frigorigène, qui passe par le compresseur pour être transformé en gaz. La température augmente alors, avant de refroidir à nouveau via l’évaporateur. De plus en plus fréquemment, observe Vatnikah, des fuites de gaz apparaissent en raison d’un compresseur ou d’un évaporateur de moins bonne qualité. Évitable, assure-t-il.

Pièces inamovibles

Simon Frémineur constate que des vis sont parfois de si mauvaise qualité qu’elles cassent en étant dévissées, ou bien sont fixées directement dans du plastique. “Certains composants sont clipsés à d’autres, mais si on tente de les déclipser, ils se cassent à tous les coups. Dans les mixeurs, par exemple, on trouve ce type de phénomènes et surtout dans le bas de gamme. Je ne veux pas citer les mauvais élèves, mais la marque SEB par exemple facilite au contraire très bien l’ouverture et la réparation.”

Architecture étrange

Le cas de certaines gammes de télévisions Samsung nous est revenu. Le condensateur y serait placé à côté du radiateur de refroidissement. Du coup, il chauffe et sous pression, finit par exploser. La durée de vie pourrait être multipliée par deux si on éloignait ces deux composants. Samsung dit que ce n’est pas intentionnel. “On ne peut rien affirmer, mais la sensibilité à la chaleur est la base de l’électro­nique et les grandes marques ont probablement les meilleurs ingénieurs, donc c’est difficile à croire même si des choix peuvent résulter de compromis, commente Simon Frémineur. La miniaturisation des télés est un vrai problème, car il faut mettre toujours plus de composants dans un plus petit espace. Cela rend la réparation plus difficile car pour atteindre une pièce, il faut parfois en retirer d’autres.

Mohammed Benkaddour renchérit: “Ça devient très compliqué car il faut défaire et refaire des microsoudures. Ainsi, pour remplacer un écran de MacBook aujourd’hui, il faut un délai de 24 h contre 30 minutes pour d’anciens modèles. Cela coûte ainsi plus cher au consommateur”.

Logiciels ralentis

Mohammed Benkaddour s’inquiète particulièrement de l’obsolescence logicielle. “En 3 à 5 ans, un smartphone peut devenir désuet, car il devient trop lent pour faire tourner les applications et le système d’exploitation mis à jour. Pour éviter cela, il faudrait changer le processeur, ce qui est bien souvent impos­sible, car les constructeurs ne le permettent pas.

Découvrez notre dossier de la semaine Résister à l’obsolescence programmée

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