Nos pays doivent-ils garder leurs modèles économiques d’avant la crise ?

Pour plusieurs économistes, c’est le moment où jamais de revoir notre modèle économique, daté et instable, notamment pour y intégrer la lutte contre les inégalités et les émissions de CO2.

Le quartier des affaires de Bruxelles. (Belga)

Aujourd’hui, grâce aux vaccins, la plupart des pays occidentaux sont en plein déconfinement. Même si certains sont plus avancés que d’autres, la fin de la crise sanitaire est proche. Partout, on parle de reprise, de relance et de retour à la vie d’avant, à nos « bonnes vieilles habitudes ». 

Mais est-ce vraiment une bonne idée ?

La pandémie a mis en avant de nombreux problèmes dans les économies de nos pays et pour certains spécialistes du sujet, c’est le moment où jamais de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. C’est le cas de Michael Jacobs, professeur d’économie politique à l’Université de Sheffield, qui signe une tribune dans le Guardian.

Selon lui, ces problématiques économiques, qui étaient déjà bien présentes dans nos sociétés, mais que la crise sanitaire a mises sur le devant de la scène, sont notamment les salaires qui stagnent, le travail précaire dans de nombreux secteurs et bien évidemment, la croissance des inégalités. « Ce ne sont pas des bugs dans un système qui fonctionne bien, ce sont des résultats inévitables de la manière dont les économies occidentales sont désormais organisées. Les habitudes d’avant ne fonctionneront plus. Un changement fondamental est nécessaire », écrit-il.

L’exemple américain

Chose plutôt étonnante quand on connait le passé économique du pays, Jacobs cite en exemple les États-Unis. La politique de relance de Joe Biden plus précisément, qui, selon lui, se démarque grandement de toutes les précédentes, Obama y compris.

« Contrairement à ses prédécesseurs, M. Biden prévoit des dépenses publiques à grande échelle et profite des taux d’intérêt ultra-bas pour emprunter, en vue d’investir dans les infrastructures. Ses plans de relance ciblent la crise climatique tout en créant des emplois verts et en développant la santé, l’éducation et la garde d’enfants, « l’infrastructure sociale » qui est essentielle à l’économie, mais qui a souvent été ignorée par les économistes traditionnels. »

Autre point positif pour Biden, il augmente les impôts, visant principalement les entreprises, les citoyens fortunés ainsi que la plus-value des biens. Il cible également les grosses sociétés en situation de monopole, avec des mesures de lutte contre les pratiques anti-concurrences.
Côté emploi, son administration souhaite maintenir « une économie à forte pression ». L’idée est qu’une demande soutenue pousse les salaires vers le haut et améliore les conditions de travail. 

Des politiques que nous ne sommes pas habitués à voir dans le pays, mais qui ne sortent pas de nulle part. Pour l’économiste, elles sont inspirées des conséquences de la crise économique de 2008, qui a montré que le capitalisme de l’époque, dominé par la finance, était trop dangereux. « Il a été suivi de longues années d’austérité et de croissance lente, de stagnation des salaires, de stagnation de la productivité et d’inégalités extrêmes. Pendant ce temps, avec l’effondrement du climat et de l’environnement, les catastrophes menacent toutes les économies, même les plus riches. » 

Comment changer ?

Pour Michael Jacobs et beaucoup de ses confrères, il est temps de mettre fin à cette ère de marchés libres et de non-intervention des gouvernements, « qui a dominé la politique économique occidentale au cours des 40 dernières années », souligne-t-il.

Il pointe plusieurs lignes directrices à suivre pour modifier les habitudes économiques de nos sociétés. 

Tout d’abord, utiliser les dépenses publiques pour stimuler la demande en période de crise, sans trop se soucier de la dette publique, qui diminuera d’elle-même par la suite. « Tant que des taux d’intérêt bas maintiennent le coût des emprunts à un niveau abordable et que les emprunts servent à financer des investissements (qui augmentent le revenu national futur et donc rapportent plus d’impôts), le ratio de la dette au PIB finira par diminuer. En revanche, tenter de réduire la dette par des politiques d’austérité est voué à l’échec et nuisible, comme l’a prouvé la dernière décennie ».

Ensuite, allier la politique économique et l’écologie. Pas avec des taxes et règlements comme aujourd’hui, mais orienter toute l’économie vers un futur plus vert, sans émission de CO2. Et cela ne doit pas se faire au détriment du secteur industriel, indispensable à cette transition, « pour soutenir des technologies et des modes de consommation plus écologiques, avec des programmes de création d’emplois pour les travailleurs et les communautés affectés par la transition verte ».

En ce qui concerne les inégalités, Jacobs suggère de combattre l’économie rentière, celle où se sont toujours les plus riches qui sont propriétaires. « Cela implique de réduire les monopoles et de réglementer le secteur financier pour qu’il se concentre sur les investissements à long terme et non sur l’extraction de richesses à court terme », précise l’économiste. Pour lui, il faut beaucoup plus taxer la richesse, les terres, se servir des marchés publics pour soutenir les économies locales. Il appelle également à instaurer un revenu minimum garanti, pour mettre fin à la pauvreté et essayer d’atteindre l’égalité entre les sexes et les races, qui dure depuis trop longtemps.

Le plus important pour Jacobs et beaucoup de ses confrères économistes est d’arrêter de croire que la croissance résoudra tous les problèmes. « Il est désormais clair que cela n’a jamais été le cas », affirme-t-il. « De nouvelles idées pour une économie « post-croissance » émergent. Elles se concentrent sur la durabilité environnementale, la réduction des inégalités, l’amélioration du bien-être individuel et social et la garantie d’une meilleure résistance du système économique aux chocs. »

Qui et quand ?

Des lignes directrices qui, si elles étaient suivies par nos gouvernements, modifieraient grandement nos habitudes et notre quotidien.

Pour Michael Jacobs, cette sortie de pandémie est le bon moment, car c’est toujours après de grandes crises que l’économie a été bouleversée et réorganisée au profit de nouvelles théories. Il s’explique : « La Grande Dépression des années 1930 a conduit à la révolution keynésienne et à l’État-providence de plein emploi. Les crises des années 1970 ont conduit aux doctrines de déréglementation et de privatisation de Thatcher et Reagan. »

Impossible de dire aujourd’hui si nos pays suivront ces conseils. Aux USA, le plan économique de Joe Biden doit encore être validé par le Congrès. Au Royaume-Uni, les principaux partis réfléchissent à comment changer les choses, ciblant les inégalités et le réchauffement climatique.

L’économiste britannique conclut : « il existe une multitude de nouvelles idées sur lesquelles s’appuyer pour relever les défis profonds auxquels nos économies sont confrontées. Les anciennes orthodoxies ont échoué. Le monde post-pandémique posera de nouvelles questions, et de nouvelles réponses sont nécessaires. »
 

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