Récolter des vues en déballant ses courses sur YouTube

On connaissait les vidéos d’unboxing dans lesquelles les blogueurs se filment en train de déballer la boite d’un produit qu’ils viennent de commander. Aujourd’hui, les ménagères se prêtent au même jeu… avec leurs courses du supermarché. Et ça marche.

Retour de courses, capture d'écran Maman Beauty Family Vlog © YouTube

« Je sais que vous l’attendez depuis un moment, voilà le retour de courses ! On a été faire nos courses au Lidle, on a pas mal de marques car il y avait des promos. Donc ! Niveau frais on a repris des barquettes de viande hachée, ça c’est un intemporel de chaque semaine. Ensuite on a pris de la saucisse de Lyon, Léo en raffole ! ». Caroline, mère de quatre enfants, continue à déblatérer sur le contenu de son caddie pendant vingt minutes dans sa dernière vidéo Retour de courses du 31 août. Montant total de ses achats : 188,33€. Vous vous en foutez ? Tant pis, la vidéo s’en sort très bien sans vous avec ses 13.737 vues.

Aidée par son compagnon (qu’elle appelle « papa »), Caroline rassemble plus de 11.000 abonnés sur son compte YouTube Maman Beauty Family Vlog où elle montre le quotidien de sa tribu familiale. Et les « spectateurs » sont ravis, à en croire les commentaires sous la vidéo. « Retour de course au tooooop comme dab! Ethan trop choupi ?? Il y a une large gamme de bio a Lidl en France je suis impressionnée …merci pour ce partage ma belle j’espère que vous allez tous bien! Papa trop marrant lol ?…bisous bisous a tous ??????♥♥♥« , se réjouit une certaine Sonia. « Top les rires d’Ethan ? tu verras le nuggets maison une tuerie ? et je vote aussi pour le tiramisu Nutella ??? bisou à vous », commente de son côté Sandra. D’autres sont plus pragmatiques et posent des questions sur les produits, demandent une recette ou apportent leurs propres conseils.

Des États-Unis à l’Europe

Les « retours de courses » sont devenus un véritable phénomène sur YouTube. Né aux États-Unis, ce mouvement originellement appelé Grocery Haul a débarqué en France l’année passée. Mais si les premières vidéos étaient vues par à peine quelques personnes, elles amassent aujourd’hui des milliers de vues. MamFlower, Elo Famille, Béa Maman Nature, Maman Beauty, MiniMouns, les mères de famille sont les premières productrices de ces contenus, partageant leurs bons plans, les meilleures promos et des conseils pratiques. Mais d’autres YouTubeurs s’y sont aussi mis, développant l’offre de ces vidéos particulières : bio, vegan, en vrac, sans gluten (ou les quatre en même temps), etc, tout le monde y trouve finalement son compte.

Pourquoi ?

À la vue de ces nombreuses vidéos, mille questions nous passent par la tête. Qui regarde ces contenus ? Pourquoi ? Dans quel but ? Pendant combien de temps ? Avec quelles conséquences ? Pour Caroline, interviewée dans un reportage de Sept à Huit Life sur LCI, son plus grand atout est de permettre aux gens de « s’identifier » facilement à elle et sa famille. « Ils voient qu’ils ne sont pas les seuls à manger de telle ou telle façon. Il y a des modes de consommation qui sont très à la mode en ce moment… Voir qu’il y a encore des gens qui consomment normalement, ça leur permet de s’identifier à nous. On aborde aussi la question du budget, les gens nous demandent souvent comment on s’organise… ». Avant leurs vidéos, le couple faisait ses courses une à deux fois par mois. Aujourd’hui, le rituel a lieu toute les semaines pour satisfaire leurs nombreux abonnés. Ils déclarent ne recevoir aucuns produits gratuits et n’avoir aucun partenariat avec les hypermarchés visités.

Il y a un manque de conscience de la part de ces mamans.

En plus de ces débriefings caddies, certains vlogueurs racontent le quotidien de leur foyer : tâches ménagères, rentrée des classes, anniversaires, jusqu’à nous introduire parfois dans l’intimité de leur chambre à coucher. Pour Caroline Bert, psychologue spécialisée dans l’enfant, il s’agit d’un « phénomène de société général » qui englobe tous les réseaux sociaux et Internet de façon globale.

Au-delà de l’envahissement (volontaire) de leur vie privée, ces parents vlogueurs font-ils bien d’afficher leurs enfants sur Internet ? D’abord « fiers » quand ils sont petits, les enfants peuvent vite devenir « gênés » et pâtir de cette exposition pour Caroline Bert. « Il faut éviter de montrer ses enfants sur Internet, car ça peut être détourné à plein de fins différentes. Je pense qu’il y a ici un manque de conscience de la part de ces mamans. Quand ça reste confiné à Facebook, elles ont l’impression de toucher uniquement leurs amis, mais sur YouTube, elles savent qu’elles vont toucher un public plus large, donc là, au niveau de la protection de la vie privée de leurs enfants, ça devient limite ».

Autre aspect problématique : l’avenir de ces enfants. Devenus grands, apprécieront-ils de voir leur enfance déployée sur Internet ? « Même avoir une maman qui s’expose, ça peut les gêner par rapport à leurs amis par exemple qui vont dire : ‘Hé on a vu ta mère sur YouTube !’. C’est un peu délicat pour la construction de l’identité d’un enfant », explique la psychologue.

Pour qui ?

Malgré tout, ce type de vidéos trouve son public et continue à pulluler sur le web. Au-delà de l’identification facile que peuvent ressentir les internautes, ils peuvent également y trouver des conseils facilement et de manière anonyme. « Quand je rencontre des parents, je remarque qu’ils sont souvent très démunis, même s’ils sont entourés physiquement. Il y a une gêne à demander des conseils, parler de ses problèmes. Les courses, c’est un peu banal, et donc demander à ses amis quels produits sont biens pour les enfants, ça leur parait gênant ». Plus facile alors de se rendre sur Internet où une poignée de mamans sont là pour répondre à toutes les questions que peut se poser une mère de famille. « Elles ne sont pas jugées, elles regardent la vidéo seules chez elles et posent leurs questions anonymement. Les mamans que je rencontre dans ma pratique parlent très peu de ce qui va mal, il y a peu d’échanges sur les problèmes du quotidien ». 

« Nouveau » phénomène web, les Retours de courses reflètent finalement « à merveille » notre société de consommation et notre propension à montrer notre quotidien à n’importe qui.

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