Michel Claise, le juge derrière le Qatargate : «Je n’ai pas envie de dire que les hommes politique seraient par nature corrompus, quoique…»

Michel Claise a dévoilé la retentissante affaire de corruption du Qatargate. Il nous parle, en spécialiste ultra-informé, de l’influence croissante qu’exercent les organisations criminelles sur la Belgique, où une enfant vient d’être assassinée par des barons de la drogue.

Michel Claise
Entre argent sale, blanchiment et commissions occultes, le juge Michel Claise a récupéré au moins 100 millions d’euros au bénéfice de l’État. © Isopix

Il a été baptisé “Monsieur 100 millions”, le montant qu’il aurait fait rentrer dans les caisses du royaume. En réalité, la somme est trois voire quatre fois plus importante. Mais c’est, dit-il, une goutte d’eau par rapport à l’océan de fraudes et de corruptions qui submerge l’Europe et la Belgique en particulier... Le tableau de chasse de l’aimable mais tenace juge d’instruction est impressionnant. L’ancien ministre Serge Kubla, les banques UBS et HSBC, le football belge, Luc Vansteenkiste, l’ancien patron de la Fédération des entreprises de Belgique, Cyril Astruc, “le prince de l’escroquerie du siècle” (une fraude à la taxe carbone) et maintenant une vice-présidente du Parlement européen, des eurodéputés… Ce dernier trophée, le Qatargate, voit sa notoriété s’étendre à toute l’Europe. “Ce week-end, Mediapart a voulu me rencontrer, hier c’était Le Figaro, demain c’est Radio France. Moi je veux bien, mais je les ai tous prévenus: ils ne sauront rien de mon enquête.” Car le juge Claise ne parle pas de “ses” affaires. ­Toutes centrées sur de la corruption, de l’argent sale, du blanchiment, de la fraude ou encore des commissions occultes. “Pas un mot. Même de manière indirecte!” Surtout pas au sujet de celle qu’il est en train d’instruire…

La Belgique est régulièrement désignée comme le cancre de la lutte contre la corruption. Cela a-t-il facilité le Qatargate, au sein des institutions européennes bruxelloises, dont nous ne parlerons donc pas?
Michel Claise -
Chaque capitale, chaque pays a ses particularités. En Italie, il existe suffisamment d’éléments pour accréditer la thèse selon laquelle une partie importante de l’économie du pays est détenue effectivement par les mafias et cela induit toutes sortes de corruptions. À Marseille, on se tire dessus à la kalachnikov, en Allemagne, la situation n’est pas glorieuse. En Europe, en général, ça ne se passe pas très bien. Chez nous, nous avons comme spécificité le port d’Anvers et les narcotrafiquants qui génèrent des dizaines de milliards d’euros occultes par an, une mine d’enveloppes d’argent sale prêtes à corrompre. Notez: il n’y a pas que la drogue comme source de corruption du tissu ­politico-économico-administratif belge. Il y a ­également, entre autres, la contrefaçon qui rapporte des milliards. Alors, on pourra dire qu’il s’agit d’Anvers. En réalité, c’est un chenal de ­corruptions et de blanchiments qui s’étale sur tout le pays et au-delà. Et depuis des années. Maintenant, il y a cet événement écœurant de plus, de trop: la mort de cette gamine de 11 ans. Et tout le monde est surpris? Mais pourquoi être surpris? À partir du moment où l’on n’a rien fait avant... Personne n’ose mettre les mains dans ce chaudron. Mais il faudra que cela cesse. Parce que sinon, les choses vont encore empirer. Ce ne sera pas qu’une gamine qui perdra la vie…

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Pourquoi notre pays est-il si exposé?
Les deux infractions qui sont les mamelles des organisations criminelles, c’est le blanchiment d’argent sale et la corruption. Le blanchiment est réalisé par des professionnels dans des systèmes organisés et la corruption est nécessaire pour qu’une organisation criminelle puisse maintenir ou étendre ses activités. Pourquoi ces deux ­mamelles ne cessent de grossir? Les activités de ces organisations criminelles sont en augmentation pour deux raisons. D’abord, elles disposent de tous les moyens technologiques de développement de leurs affaires. Ensuite, cette année on a saisi 100 tonnes de cocaïne, soit une valeur de 15 milliards d’euros. On estime que ces saisies représentent 10 à 12 % du trafic. Soit 150 milliards. C’est 70 fois plus que le budget de toutes les polices du royaume. Et ce n’est qu’une année! Comment ­voulez-vous que ces gens n’aient pas envie d’aller plus loin et n’aient pas un sentiment d’impunité? Jusqu’à abattre des enfants… Que voulez-vous qu’il leur arrive? L’impéritie du système policier et du système judiciaire fait que nous nous trouvons dans une situation qui en arrive au point d’irréversibilité. Quand j’ai commencé le métier de juge d’instruction il y a 22 ans, c’était moins grave… Pas parce que c’était moins détecté, mais parce que objectivement c’était moins présent. Mais si vous avez planqué quelques milliards il y a 22 ans dans une organisation criminelle, imaginez ce que ­celle-ci a pu en faire… Ces “investissements” ont prospéré et n’ont cessé d’être nourris chaque année de plusieurs milliards supplémentaires. Ce gigantesque trésor de guerre leur a permis de développer entre autres des moyens techniques extraordi­naires et d’autres activités illégales basées sur ces technologies - la cybercriminalité qui est en train de nous bouffer et nous échappe totalement… Nous sommes dans un tourbillon infernal. Et le pire, c’est qu’il n’y a pas de volonté politique de prendre en compte le phénomène.

le parlement européen au coeur d'une affaire de corruption le Qatargate

© BelgaImage

Pourquoi cette cécité du politique? Y aurait-il un intérêt à faire perdurer cette situation?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas envie de dire que les hommes politique seraient par nature corrompus, quoique… Je pense très sincèrement qu’ils n’ont pas tout à fait la conscience de l’immensité du phénomène avec lequel notre pays est aux ­prises. Et comme ils n’en ont pas la conscience, le public non plus. Le dérèglement climatique, tout le monde l’a admis. Mais la deuxième métastase de la société, c’est le dérèglement économique par les phénomènes que je viens de décrire. C’est la raison pour laquelle je tire cette sonnette d’alarme envers ce “ventre mou” qu’est le monde politique.

Le blanchiment est un phénomène qu’on n’a pas encore pris en pleine figure. Mais ça ne va pas tarder…

Qu’est-ce qu’il devrait faire, ce “ventre mou”?
Il est urgentissime que les institutions internatio­nales - la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Union européenne… - et des organisations non gouvernementales comme Transparency International se mettent ensemble pour ­procéder à une quantification du phénomène (l’injection d’argent sale blanchi dans l’économie). Et travailler avec des criminologues, des économistes et des sociologues pour pouvoir mesurer l’impact de ce phénomène sur nos sociétés et leur fonctionnement démocratique. Parce qu’on ne l’a pas pris en pleine figure aujourd’hui, mais ça ne va pas tarder…

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Qu’est-ce qui ne va pas tarder, qu’est-ce qu’on va prendre en pleine figure?
Je pense que nous allons connaître de plus en plus des affaires du genre de celle que les écoutes du réseau de communication Sky ECC ont permis de révéler (saisie de 2,5 milliards d’euros de cocaïne). Et que ce genre d’affaire va aboutir à la même réaction que celle qui a eu lieu pour cette affaire Sky ECC. C’est-à-dire aucune. Quand on s’est rendu compte qu’il y avait un milliard de données à examiner pour déterrer des organisations criminelles en activité, que s’est-il passé? Pas un policier de plus n’a été engagé. Rien n’a été mis en place au sens de la répression alors qu’on avait là une mine d’or. Avec la conséquence qu’on a enlevé la moitié de “mes” policiers pour aller lire ces données. Ce qui fait qu’il y a dans ce bureau des affaires graves que je n’ai pu instruire faute de moyens. Dans l’état actuel des choses, ces “affaires graves non instruites faute de moyens” vont se multiplier. Tout comme les reculs démocratiques comme ceux qu’on connaît déjà. Que notre ministre de la Justice ait dû passer les fêtes sans sa famille par crainte d’un enlèvement ou d’une agression imminente est un exemple emblématique de ce que sont ou seront ces “reculs démocratiques”.

Pour plus de 13 milliards d’euros de cocaïne saisie en 2021, 15 en 2022, est-ce qu’une solution ne serait pas de légaliser la drogue? Au moins l’État engrangerait de quoi financer l’embauche d’enquêteurs supplémentaires…
Pour le cannabis, c’est une évidence. Pour la cocaïne et l’héroïne, on sait très bien que le drame de ces ­drogues c’est qu’elles sont coupées avec d’autres ­substances. Quant à leur légalisation, j’envisagerais, à tout le moins, une réflexion en ce sens. À la condition que, comme pour le cannabis, ce soit un commerce dirigé par l’État. Un commerce étatique pourvu d’une assistance médicale, sociale et psychologique à destination des consommateurs. Et que toute vente en dehors de ce commerce désormais régulé soit encore plus punie. Les États qui ont légalisé la drogue se retrouvent en effet avec des montants qu’ils peuvent réinjecter dans leur structure.

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On a saisi 70 % de cocaïne en plus en 2022 qu’en 2020. Les policiers sont-ils meilleurs ou c’est le volume de drogue qui transite par Anvers qui augmente?
C’est une excellente question. Je ne sais pas. Mais on n’est pas meilleurs. Ce qui me fait craindre qu’il y ait effectivement une augmentation du trafic.

Vous avez déclaré que la corruption existait, en Belgique, dans toutes les strates de l’État… Quelle est la strate la plus touchée, quel est le pouvoir le plus corrompu?
C’est mélangé. Moi, j’ai une grosse inquiétude sur la manière dont agissent certains fonctionnaires. Je me base sur mon expérience, je n’en dirai pas plus, mais c’est très grave. Donc je dirais le pouvoir administratif. En magistrature, je n’ai rien entendu. La police, oui, très certainement. Le gouvernement, le pouvoir exécutif, je ne pourrais l’envisager. Mais je suis peut-être naïf…

La valeur du trafic qui passe par notre plus grand port est supérieure à 150 milliards soit l’équivalent du quart de notre PIB. Où est cet argent? Où se trouvent ces 150 milliards?
Blanchis et réinvestis. Dans des entreprises immobilières, le Bitcoin, les voitures de luxe, les compagnies aériennes, les œuvres d’art, les bateaux, les produits boursiers, en Belgique ou ailleurs. Le bruit court qu’une commune près d’Anvers ne vit que du ­blanchiment, que ses commerces ne fonctionnent depuis des années que grâce à cet argent sale…

Est-ce que la Belgique ressemblera bientôt à certaine partie du Mexique ou à ce que fut la Colombie il y a quelques années?
Je n’ai pas de boule de cristal. Mais si risque il y a, c’est le monde politique qui le prend en déconsidérant et en affaiblissant la justice et la police qui travaillent dans ce domaine. Si ça s’aggrave, il y aura des comptes à rendre. Le problème, c’est que cela se fera par voie électorale. Et ça m’inquiète aussi. Parce que la démocratie repose sur un équilibre des partis - en Belgique particulièrement car c’est une particratie - et si on continue à se prendre des baffes dans la figure un peu comme celles qu’on prend maintenant, n’y aura-t-il pas un déséquilibre qui plongera notre pays vers les extrêmes?

Qu’est-ce que la Belgique doit faire de toute urgence?
Outre la quantification dont on a parlé, il faut ­revitaliser les forces policières, judiciaires et administratives (SPF Finances), créer un secrétariat d’État à la Lutte contre la criminalité financière, créer un Parquet national financier indépendant (pas de lien avec les procureurs généraux ni avec l’exécutif), créer une agence belge anticorruption, avancer sur l’avant-projet de loi de juillet dernier protégeant les lanceurs d’alerte… Autant d’éléments qu’il faut ­réaliser tout de suite.

Vidéo - Qatargate : qui est impliqué et pourquoi ?

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