Comment la Belgique a oublié ses soldats congolais de la Grande Guerre

Tout comme les tirailleurs sénégalais, des Congolais ont eux aussi combattu pour leur métropole. Depuis, ils sont tombés dans un oubli encore plus profond.

Troupes coloniales à Bruxelles
Cérémonie en hommage à la victoire de Tabora, le 26 septembre 1958 sur la Grand-Place de Bruxelles ©BelgaImage

Saviez-vous que durant la Première Guerre mondiale, près de 200.000 combattants subsahariens, dits sénégalais, se sont battus pour la France, dont environ 135.000 en Europe et en Orient? Si ce n'est pas le cas, le film «Tirailleurs» se charge de vous l'apprendre. Sorti début janvier, le long-métrage avec Omar Sy jouit d'un joli succès au box-office outre-Quiévrain, en se positionnant deuxième derrière l'indétrônable Avatar durant deux semaines consécutives. Il raconte l’histoire d’un père et son fils recrutés de force au Sénégal par l’empire français et amenés à se battre près de Verdun pour un pays qui leur est inconnu. Leur objectif: survivre à la boucherie des tranchées pour retourner sur leurs terres. Longtemps oubliés, les tirailleurs sénégalais trouvent avec ce film une sorte de réhabilitation de leur mémoire.

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Ce qui est bien moins connu, c’est que la Belgique a elle aussi mobilisé des Africains pour mener cette guerre, des Congolais en l’occurrence. La différence, c’est que ceux-ci ont presque tous été déployés sur leur continent d’origine, afin de combattre les colonies allemandes. Quelques-uns ont malgré tout combattu en Europe. Sur les deux fronts, une bonne partie de ces recrues sont mortes, ce qui n’empêcha pas la Belgique de les reléguer aux oubliettes de l’histoire.

En Europe et en Afrique, autant de combattants et de morts

Le nombre de soldats déployés sur le continent africain est pourtant non négligeable, et même similaire à celui du front européen. D’après les chiffres cités par l’historienne Anne Cornet, en 14-18, on comptait de 267.000 à 360.000 soldats en Belgique et environ 300.000 hommes en Afrique (dont 17.833 soldats congolais, 20.000 porteurs militaires statutaires et 260.000 porteurs militaires auxiliaires engagés pour la durée de la guerre).

Les pertes sont elles aussi semblables entre les deux continents. Entre 13.716 et 35.000 militaires sont morts dans la plaine de l’Yser, contre 29.000 en Afrique orientale. Parmi ces derniers, on retrouve «145 officiers européens, 1.895 soldats congolais, 7.124 porteurs militaires statutaires et au bas mot 20.000 porteurs auxiliaires, sans compter les femmes qui accompagnaient les troupes».

Le front africain, avec ses batailles et ses maladies

Ces recrues congolaises ont été amenées à se battre dans plusieurs lieux: au Cameroun allemand, en Rhodésie du Nord (autrement dit la Zambie actuelle) pour soutenir le Royaume-Uni, et en Afrique orientale allemande (qui regroupait la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi). C'est ce dernier front qui s'est révélé être le plus important pour l'armée belge locale, connue sous le nom de Force publique (FP). Constituée à la base de 10.000 hommes mal entrainés, la FP a dû se réorganiser lorsque l’Allemagne s’attaqua au Congo (pourtant neutre, tout comme la Belgique) avant de décrocher des victoires, dont les plus éclatantes sont celles de Kigoma, Tabora et Mahenge (toutes des villes situées aujourd'hui en Tanzanie).

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«Dans cette guerre, les soldats sont partis avec femmes et enfants» en plus des porteurs, le tout dans une «promiscuité infernale», expliquait l’historien Pamphile Mabiala, professeur à l'Université de Kinshasa, à l’occasion d’une exposition sur le sujet organisée à Kinshasa en 2014. Chaque fantassin avait «environ sept porteurs, et beaucoup d'entre eux étaient sous-alimentés, l'eau potable était rare. On buvait dans des mares, on buvait sa propre urine», précise l'historien David Van Reybrouc M. Van Reybrouck. Au vu de ces conditions de vies horribles, la majorité des décès aurait été causée non pas par les combats mais par la maladie et l’épuisement.

Quand la Belgique ne voulait pas de soldats congolais en métropole

Pendant ce temps-là, une idée germe: et si la Belgique amenait ses combattants congolais sur le front européen, comme la France avec ses tirailleurs sénégalais? Anne Cornet rappelle que le projet est soutenu en 1915 par le ministère belge de la Guerre. En 1916, un conseiller, Pierre Orts, soumet cette proposition au ministre des Colonies, Jules Renkin. Mais comme le rappelle l’historienne Griet Brosens, du Musée royal de l'armée et de l'histoire militaire, celui-ci se montre très réticent.

Pour justifier cette position, Jules Renkin prétexte d’abord que «la colonie a déjà consenti de grands sacrifices pour cette guerre». Mais il donne surtout des arguments que l'on qualifierait aujourd'hui de racistes et paternalistes. «Je répugne à l’idée d’entraîner nos Noirs dans des combats entre Européens», disait-il. «Ce n’est pas bon pour leur civilisation ni pour le prestige de la race blanche en Afrique. Il y va même de notre obligation morale de ne pas associer à cette mêlée infernale les peuples que nous avons la charge de protéger». Il estimait enfin que faire cohabiter Belges et Congolais dans les tranchées pourrait saper l'autorité des premiers sur les deuxièmes.

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Finalement, d’après Anne Cornet, le ministère des Colonies finit toutefois par approuver l’envoi de troupes congolaises en Europe en automne 1916. C’était sans compter sur d’autres opposants farouches à cette initiative, comme le gouverneur général du Congo belge Eugène Henry. Lui aussi évoqua la nécessité du maintien de l’ordre en Afrique et des arguments de moralité (pour ne pas dire xénophobes), n’hésitant pas à mettre en garde contre le risque de rapprochement entre Congolais et femmes blanches. Ces dissensions auront raison de l’envoi de troupes en Europe, ce qui ne se produira jamais.

Les 32 Congolais d’Europe

En conséquence, le nombre de Congolais engagés en Europe aurait dû être de zéro. Et pourtant, il y en a eu. Ils étaient au moins 32 au total et résidaient en Belgique au moment de l’entrée en guerre. Ils figuraient alors parmi les rares représentants de la colonie à être arrivés en métropole, généralement comme matelots ou domestiques.

Tous étaient volontaires, sauf un. Pourquoi ont-ils pris une telle initiative, eux qui n'avaient au mieux vécu en Belgique que quelques années? D'après Griet Brosens, l'hypothèse la plus probable est qu'ils voulaient améliorer leur situation matérielle. Seuls deux ont en effet «grandi dans la prospérité, mais la plupart des autres vivent dans des quartiers ouvriers, ne possèdent pas d’emploi fixe et sont fréquemment contraints de déménager. La perspective d’être habillé et nourri (trois fois par jour) gratuitement et de toucher la solde se révèle certainement décisive. Sans doute, la pression du groupe joue-t-elle également un rôle, puisque la plupart d’entre eux se connaissent», ainsi que l’idée (erronée) que la guerre se terminera vite.

De l’enfer des tranchées à l’oubli de l’après-guerre

Ensemble, ils se sont illustrés dans de nombreuses grandes batailles menées par l'armée belge. Ils étaient par exemple 15 à être mobilisés pour qu'Anvers ne tombe pas. Certains se sont illustrés par des faits d'armes, à l'instar d'Honoré Kulu qui était considéré comme l'un des meilleurs soldats du commandant Von Stockhausen. Il a vu mourir ce dernier dans la plaine de l'Yser en même temps que son major. Il a fait part de leurs morts mais n'a pas été cru. Pour prouver son honnêteté, il a dû partir récupérer leurs képis, le tout sous une pluie de balles dont il s’en est miraculeusement sorti.

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Durant la guerre, beaucoup finiront soit à l'hôpital (à cause de blessures ou de maladies), soit dans des camps de prisonniers en Allemagne. Certains seront récompensés par des médailles pour leur bravoure, d'autres finiront devant la cour martiale après avoir commis des méfaits. Quelques-uns seront tués sur le coup sur le champ d’honneur, dont un par un obus à Merckem et un autre par une grenade. Ils seront plusieurs à être atteints par des balles et à respirer des gaz asphyxiants. Enfin, certains rendront leurs derniers souffles à l’hôpital.

Une fois la guerre terminée, aucun des survivants engagés en Europe n'en est sorti indemne, autant mentalement que physiquement, avec des maladies pulmonaires qui finiront par tuer la majorité d’entre eux plus tard. Démunis et guère récompensés, ils sont nombreux à se regrouper dans le quartier qui deviendra bien plus tard celui de Matonge, où ils fondent une association d'entraide, l'Union congolaise.

La très lente sortie de l’oubli

Plus largement, les soldats congolais, qu’ils aient été engagés en Europe ou en Afrique, sont vite tombés dans l'oubli. La propagande belge ne les a jamais mis en valeur, préférant à l'époque se centrer sur l'image du «Poor Little Belgium» qui marchait si bien dans le monde anglo-saxon. Dans l’immédiat après-guerre, elle continuera à sous-exploiter l'effort militaire en Afrique, par manque de documents visuels. Les Congolais sont également absents des célébrations (défilés de l’Armistice, Joyeuse entrée du roi à Bruxelles, hommage aux soldats de l’Yser, glorification de Tabora, passage de la FP à Bruxelles, etc.) et seul un petit monument est inauguré en 1927 à Léopoldville, notamment grâce à l’implication de combattants congolais, sans plus.

Anne Cornet explique qu’il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour qu'ils commencent à apparaître comme de véritables belligérants. Après 1945, les troupes coloniales apparaissent lors des fêtes de l’Armistice, de la Fête nationale et de l’Expo 58. Mais ensuite, la décolonisation incite à oublier le passé. Ce n’est qu’en 1970 qu’apparaît en Belgique (à Schaerbeek plus précisément) un monument aux «Troupes des campagnes d’Afrique» grâce à l'initiative d'une association, l’Urfracol.

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«Néanmoins, pour la population belge, la contribution des soldats et porteurs africains demeura pratiquement inconnue pendant des décennies encore. L’écrasante majorité des Belges commence seulement à en prendre connaissance suite à une série d’initiatives récentes», constate Anne Cornet. Des expositions sur le sujet ont par exemple fait timidement leur apparition au XXIe siècle, comme une en 2010 au Cinquantenaire et une autre itinérante en 2016, mais Kinshasa n'est pas invitée lors des célébrations à Bruxelles de l’Armistice 14-18, en 2018. Un comble pour Georgine Dibua, coordinatrice de l'asbl Bakushinta, qui s'est révoltée face à ce manquement. «Nous n'avons reçu que des réponses vagues de la part des autorités. On nous répond: ‘oui, mais...on commémore tous les Belges!’», se désole-t-elle auprès de la RTBF. Avec le centenaire de la guerre, la communauté congolaise désirait que la Belgique saisisse cette occasion historique pour faire son travail de mémoire. Ses espoirs ont été déçus.

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