Crise de l'énergie : «Il aurait fallu une vision à long terme, plutôt qu’arroser tout le monde»

Gaz ou nucléaire? Pétrole ou nouvelles idées? Comme les fins de mois difficiles, les questions énergétiques étaient sur toutes les lèvres. Elles le seront encore très certainement en 2023.

facture énergie
Bruxelles, 12 avril. Action en rue contre l’inflation et le coût de la vie.  © BelgaImage

La guerre en Ukraine? Le coût des énergies avait commencé à flamber bien avant tout cela. “Cette hausse avait déjà démarré au moment de la relance de l’économie chinoise après la crise Covid”, commente Arnaud Collignon, chargé de mission Énergie pour l’ASBL Canopea (ex-Inter-Environnement Wallonie). Particularité de cette crise énergétique: elle ne touche pas tout le monde de la même façon. “En juillet, 70 % des consommateurs avaient encore un contrat fixe et n’étaient alors pas concernés par l’augmentation des prix. Aujourd’hui, seuls 20-30 % des Belges sont encore épargnés.

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Cette inflation aura eu une autre conséquence plutôt inédite en 2022. Elle aura mis la classe moyenne au cœur des discussions médiatiques et politiques. “C’est une population qui a très peu d’avantages extrasalariaux, peu d’aides, qui est souvent locataire et dont la situation s’est aggravée”, souligne l’économiste Philippe Defeyt, président de l’Institut pour un développement durable (IDD). “Le paradoxe c’est que la classe précaire, grâce au tarif social notamment, a été mieux protégée des effets de cette crise.” Une crise qui devrait malheureusement se prolonger sur l’année 2023, même si la guerre se terminait miraculeusement tout à coup. C’est que, selon Arnaud Collignon, la politique énergétique belge a fait preuve de court-termisme en 2022. “Il aurait fallu des mesures ciblées vers ceux qui en avaient vraiment besoin. Et une vision à long terme, plutôt qu’arroser tout le monde.

Ce n'est que le début

Dans une perspective environnementale, nos spécialistes s’inquiètent d’une baisse des coûts de l’énergie. “Que se passera-t-il quand les prix du gaz et de l’électricité auront baissé, mais que la TVA sera toujours à 6 %? Si le prix de l’énergie redescend, les gens vont recommencer à rouler beaucoup plus en voiture, prendre l’avion, craint Philippe Defeyt. La situation actuelle n’a pas eu un grand impact sur l’utilisation de l’avion. Je reste sceptique sur l’idée qu’aujourd’hui, les gens ont compris qu’il fallait faire des choix.” En 2023, il faudra aussi suivre l’évolution des débats sur la fiscalité énergétique, les accises, la TVA… Pour Arnaud Collignon, ce qui est sûr, c’est qu’une période de grandes variations des prix nous attend. “Notre système n’était pas prêt pour ces prix hauts, il ne l’est pas plus pour des prix fluctuants. Il va falloir trouver un moyen pour stabiliser les prix pour les consommateurs, comme le cliquet pour l’essence…

On va encore reporter le problème à la génération future.

L’autre grand sujet énergétique de l’année a bien évidemment été la place du nucléaire en Belgique. 2022 devait être l’année du début du démantèlement, et elle le fut avec la première déconnexion d’un réacteur en octobre. Mais la crise a causé des débats sur la prolongation éventuelle de Doel 3 et Tihange 4. Les négociations avec Engie sont d’ailleurs toujours en cours et seront sans aucun doute un des sujets à suivre l’an prochain. “Cette prolongation n’est pas forcément une mauvaise chose, puisqu’une sortie totale en 2025 signifie la construction de centrales au gaz… Cela change la donne, commente le spécialiste Énergie de Canopea. Il faut que ces discussions aboutissent, mais pas à n’importe quel prix, notamment en ce qui concerne la responsabilité des déchets et le démantèlement, à charge de l’opérateur. Ce n’est pas aux Belges de payer cela.” Pour Philippe Defeyt, les discussions autour du nucléaire témoignent d’une totale impréparation collective depuis la conférence autour du développement durable de Rio… en 1992. “Trente ans d’inaction de la part du monde politique, mais aussi de la société. Cela arrangeait bien tout le monde de ne pas avoir de perspectives durables, indique-t-il. On sait que les réserves ne suffisent pas pour le démantèlement. On va encore reporter le problème à la génération future.

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Voyons le positif

Mais cette crise énergétique a tout de même des côtés positifs. En effet, elle a donné un immense coup d’accélérateur aux alternatives vertes. Selon le rapport de l’Agence internationale de l’énergie du 6 décembre, la capacité mondiale de production d’énergie renouvelable devrait doubler au cours des cinq prochaines années, et devenir la première source d’électricité devant le charbon dès 2025. Une hausse de 30 % supérieure à celle attendue l’année dernière, “ce qui montre la rapidité avec laquelle les gouvernements ont renforcé leurs politiques” en la matière, indique l’AIE. “C’est dramatique de devoir remercier Poutine d’avoir fait avancer les choses”, ironise l’économiste.

Une vraie Europe de l’énergie

Ensuite, pour Arnaud Collignon, on a assisté en 2022 à la naissance d’une “Europe de l’énergie”, soit un mouvement de bon augure pour les années qui viennent. “L’énergie relève de la souveraineté de chaque État membre de l’UE, mais avec la crise, on a vu la Commission donner le ton, prendre des initiatives, notamment avec le plan REpowerEU. Ce genre de démarche était inimaginable il y a trois ans et aujourd’hui, on peut se dire que l’Europe a un avenir énergétique.” Mais malgré ces aspects positifs, l’économiste Philippe Defeyt reste bel et bien pessimiste pour 2023 et les années à venir en matière d’énergie. “Vu le rythme actuel de changements, l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5° est hors d’atteinte, même si on accélère un peu. Mais le monde politique pourrait prendre des décisions vraiment durables, car il sous-estime la capacité de changement de la société.

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