2022 vu par Bruno Colmant et François Gemenne : «On a réalisé cette année qu’écologie et économie étaient profondément liées»

Douze mois schizophréniques pour François Gemenne. Un moment décisif pour Bruno Colmant. L’économiste et l’expert du climat croisent leurs regards sur l’année écoulée.

bruno colmant et françois gemenne
Bruno Colmant est économiste et membre de l’Académie royale. François Gemenne est climatologue et expert en migrations. © JC Guillaume

Ils ne s’étaient jamais rencontrés. L’économiste Bruno Colmant, membre de l’Académie royale, écoute souvent François Gemenne, le climatologue expert en migrations devenu la coqueluche de nos voisins, sur France Inter. À la fin d’une journée glaciale, ils se sont installés à la rédaction de Moustique pour un débat qui n’a souffert d’aucun temps mort, dans lequel ils ont confronté, calmement mais fermement, des opinions parfois tranchées.

Quel qualificatif résumerait au mieux 2022?
François Gemenne - Schizophrénique! Avec plein de choses en sens contraires. Il y a eu l’accord de la COP 27 où on s’accorde à compenser les pertes et dommages mais où on se refuse à rehausser le niveau d’ambitions pour essayer de réduire les gaz à effet de serre. Il y a la guerre en Ukraine qui devrait nous alerter sur notre dépendance aux énergies fossiles mais qui paradoxalement provoque une crise de l’énergie, donc une hausse accrue des bénéfices des entreprises produisant les énergies fossiles, les pays retournant vers le gaz ou rouvrant des centrales à charbon.

Bruno Colmant - Pour moi, c’est l’année de la perte de la candeur et de l’innocence. On renoue avec une guerre, un scénario oublié. D’autre part, les problèmes climatiques exponentiels conduisent à rendre le système économique instable. On va rentrer dans une grande période de volatilité dans tous les domaines. Il n’y a plus aucun point d’équilibre qui ne doit être remis en cause aujourd’hui. Pour moi, 2022 c’est la fin du XXe siècle.


2022, c’est une catastrophe économique ou écologique?
B.C. - On est coincé entre un krach écologique qui normalement devrait nous atteindre avant 2030 et des tourments militaires, économiques et sociaux. Il y a une variable qu’on n’a pas encore vue se dévisser, c’est le paramètre social, mais il va immanquablement être entraîné par les autres bouleversements.

F.G. - On a réalisé cette année qu’écologie et économie étaient profondément liées. On a longtemps fait de l’écologie une question à part qui pouvait être réglée par des experts ou des politiques techniques ou même la technologie. Mais les fondements du système économique sont aujourd’hui questionnés. Toutes les grandes questions du XXIe siècle vont désormais être traversées par cette question du changement climatique.

On est déchiré entre un présent dont on veut profiter jusqu’à la dernière goutte et un futur dont on sait qu’il est remis en cause par l’écologie. - Bruno Colmant

Mais les gens s’intéressent davantage aujourd’hui à leur portefeuille qu’au climat…
F.G. - C’est tout le paradoxe. On le voit en France, ça doit être similaire en Belgique: 86 % des gens se déclarent tracassés par le changement climatique mais seuls 31 % estiment qu’il s’agit d’une priorité politique contre 64 % pour le pouvoir d’achat. C’est antinomique parce que le changement climatique va coûter très très cher dans ses impacts. Nombre de personnes voient encore le climat comme une cause à laquelle ils sont sensibles comme la faim dans le monde ou les droits humains mais qui ne mobilise pas leurs intérêts. Or 2022 est une année pivot: le budget des ménages est touché directement par la question climatique.

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Le pouvoir d’achat, c’est “la” préoccupation de 2022…
B.C. - Oui mais c’est temporaire, circonstanciel. On est dans une tendance déflationniste. C’est vrai, on a eu un pic d’inflation mais c’est confiné. Par contre, aujourd’hui, beaucoup d’économistes ont intégré, parfois contre leurs convictions antérieures, le facteur écologique. Moi, je suis à présent convaincu qu’il y a une incompatibilité fondamentale entre le système d’économie de marché et la remédiation écologique. On est déchiré entre un narcissisme consumériste de plus en plus important, révélé par cette inflation, et des défis qui vont annihiler ce que nous cherchons aujourd’hui. On est déchiré entre un présent dont on veut profiter jusqu’à la dernière goutte et un futur dont on sait qu’il est remis en cause par l’écologie.

F.G. - Schizophrénie donc. Une anecdote qui en dit long: après la présidentielle, on passe quelques jours de vacances en Normandie. On sympathise avec un autre couple qui travaille dans la finance. Ils avaient partagé leur vote entre Yannick Jadot, parce que l’écologie c’est important, et Emmanuel Macron parce qu’on doit veiller à nos intérêts. Tout le système politique et économique est dans cette contradiction entre des échelles du temps et d’espace. Le système économique va demander du rendement à court terme mais l’action climatique ne va pas permettre de retour sur le court terme. On a un décalage dans nos politiques et nos démocraties.

B.C. - Il y a une variable qui ne s’est pas encore manifestée. Au terme de ces 40 ans de néolibéralisme, on va voir l’État réapparaître. Il est même déjà très présent. Il a dû sauver l’économie en 2008, gérer le Covid, la guerre. On ne fera pas l’économie d’un État plus dirigiste dans le cadre de la crise climatique. Le capitalisme n’est pas capable de corriger ses propres excès ou réparer ses souillures. Sinon, on n’aurait pas de guerre mondiale et de crise économique. On va changer de système et devenir plus égalitariste pour aider à résoudre le fait que les pauvres devront être plus aidés dans leurs changements d’habitudes. On va retrouver une économie mieux organisée et plus tempérée et plus comparable à ce qu’on a connu dans les années 1960.

F.G. - Je suis moins confiant sur la capacité de l’État à changer les choses. À la fois parce que les gouvernements n’ont pas tous les leviers d’action et surtout parce qu’ils ne reçoivent pas ce mandat-là de leurs électeurs. On manque totalement de projet de société. On sait où on ne souhaite pas aller, un monde ravagé par les changements climatiques dont on a eu un premier aperçu avec les grands incendies. Mais on ne sait pas vers quoi on voudrait aller. On a des récits futuristes avec tout le monde qui habiterait un vaisseau spatial à la Elon Musk ou des récits très naïfs de Max et Lili qui font du vélo dans un champ de coquelicots. Mais pour la plupart des gens, c’est très flou. On n’a pas de projet de société pour se mobiliser. Or le climat peut constituer le vrai nouveau socle d’un contrat social, précisément parce qu’elle va repenser toute une série de questions fondamentales: les inégalités, la justice, la migration, l’agriculture, les commerces…

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B.C. - On se rejoint au moins sur le fait que le capitalisme ne va pas s’autocorriger. On arrive à la fin d’un mode de pensée. Cette course vers l’accumulation au présent n’est pas compatible avec l’écologie. Si le monde évolue vers la catastrophe, les politiques devront intervenir et peut-être de manière forcée plutôt que choisie.

F.G. - Moi, je ne veux pas mettre à bas le capitalisme parce que si on doit faire ça avant d’agir pour le changement climatique, on risque d’attendre encore très longtemps. Ce n’est pas possible de parler décroissance aux pays du Sud, par exemple. Et donc la question, c’est comment pouvoir agir maintenant. Soit on fait des prises de judo avec le capitalisme comme avec la taxe carbone où on inclut dans le prix le coût environnemental. Soit on mise sur l’action de minorités agissantes qui font émerger de nouveaux modèles et qui corrigeraient certains biais court-termistes du capitalisme.

Si on se contente de passer l’hiver pour retourner à une consommation effrénée, c’est perdu. - François Gemenne

2022 est-elle une année perdue?
B.C. - Moi je trouve qu’on a beaucoup avancé. La guerre nous force à une prise de conscience incroyable. On fait face. L’été épouvantable rend incontestable les effets du réchauffement climatique. C’est bien d’être en face. C’est un réveil prospectif. Même l’inflation est un phénomène qui avait été oublié. Cela force à modifier la pensée et les attitudes. L’année 2022 on la voyait toute ronde avec ses trois 2 et, en fait, elle était plutôt pointue.

guerre en Ukraine

Des images de guerre aux frontières de l’Europe qui rappellent d’autres horreurs qu’on croyait oubliées. © PhotoNews

F.G. - Pareil avec la sobriété. En 2021, on voyait ça comme une manière de nous renvoyer à l’époque des cavernes et de l’éclairage à la bougie. Aujourd’hui, c’est le mot que tout le monde a sur les lèvres face aux factures d’énergie qui s’envolent et la menace de la coupure d’électricité cet hiver. Tout d’un coup, la sobriété qu’on appelait avant la lutte anti-gaspillage devient une urgence. On assiste aujourd’hui à la fin d’une logique d’abondance vers une logique de rareté. C’est un choc qui passe par le portefeuille aujourd’hui. La question est de voir comment ça s’inscrira dans la durée. Si c’est juste une manière de voir comment passer l’hiver et retourner à une consommation effrénée, c’est perdu. Face au climat, il ne s’agit pas de prendre des mesures drastiques avant un retour à la normale. C’est littéralement un voyage sans retour avec des mesures qui devront tenir dans la durée.

B.C. - Il n’y a pas que le portefeuille. Je crois qu’il y a une prise de conscience morale. Il va y avoir un phénomène d’autocontrôle des humains les uns par les autres qui conduira au fait que des comportements excessifs de gaspillage énergétique vont être moralement disqualifiés.

F.G. - On le voit poindre aujourd’hui déjà. La question est de savoir comment éviter de tomber dans une société de surveillance et de délation et comment valoriser ceux qui bougent déjà dans notre société pour qu’ils s’imposent comme des modèles.

2022, c’est aussi la Coupe du monde au Qatar…
F.G. - Schizophrénie à nouveau. Quand on discute avec la Qatar, ils nous disent: vous voulez qu’on sorte des énergies fossiles alors qu’on a construit notre fortune en vendant du gaz et du pétrole. Alors nous devons pouvoir diversifier notre économie comme pousser le tourisme ou organiser des grandes manifestations. Qu’est-ce qu’on leur répond? Si je mets à part la question des esclaves et des migrants économiques, sous l’angle écologique, il faudra que les pays du Golfe développent leur économie. La question est: dans quelles conditions?

B.C. - Moi j’ai une réponse beaucoup plus dure. Cette Coupe du monde, comme cette neige artificielle prévue dans le désert saoudien pour les Jeux asiatiques, sont des erreurs. Ça donne un exemple délirant pour des personnes modestes qui veulent changer leurs comportements pour le bien de l’humanité. C’est comme ces milliardaires qui font du tourisme spatial, ça donne une image détestable. On m’aurait arraché la tête plutôt que regarder cinq minutes de ces matchs de foot. On ne peut pas s’accommoder avec sa conscience.

Quel événement résume 2022?
B.C. - Cette colonne de chars à la frontière ukrainienne. Je suis officier de réserve à l’armée belge chez les obusiers. Ça m’a semblé un retour à l’histoire de l’Europe. On a vu quelque chose qui ressemblait aux films de guerre. Cette image est le rappel des choses tristement oubliées. Et cette guerre aujourd’hui est devenue une guerre des tranchées qui tourne à la boucherie.

F.G. - Moi je retiens ces blindés russes embourbés et en panne d’essence. C’est le télescopage des stratégies de guerre, des questions géopolitiques et des questions d’environnement. Il y a aussi l’image de la Finlande qui reconstruit un rideau de fer à sa frontière avec la Russie trente ans après sa chute.

2022, c’est un monde dur et déprimant?
F.G. - C’est un monde dur, de chocs, de révélations. Mais ce n’est pas déprimant. Si nous tirons les leçons, quelque chose de formidable peut en ressortir. Si on peut sortir des énergies fossiles pour des raisons géopolitiques, si ça peut relancer une vraie politique énergétique européenne, si l’accueil réussi des Ukrainiens peut relancer une vraie politique migratoire en Europe, alors 2022 est une année porteuse d’espoirs.

B.C. - C’est une année très importante. Le cri d’alerte depuis cinquante ans pour la planète est enfin devenu audible. C’est un immense pas en avant.

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