Énergie : risque-t-on vraiment des black-outs en Belgique ? Ces experts tirent la sonnette d'alarme

Même en prolongeant le nucléaire, la Belgique ne pourra éviter ces prochaines années des délestages d’électricité. Trois experts de l’ULB ont objectivé le risque et tirent la sonnette d’alarme.  Selon eux, le gouvernement aurait dû agir plus tôt. Aujourd’hui, il ne lui reste qu’à gérer le risque.

Pour cet hiver 2022-2023, le gestionnaire du réseau de transport Elia est encore relativement rassurant. © BelgaImage

En Belgique aussi, les ménages et les entreprises pourraient se retrouver dans le noir, sans chauffage électrique ni réfrigérateur, de façon régulière. Depuis plusieurs semaines, le risque de connaître des black-out ou des délestages à répétition inquiète jusqu’au gouvernement. Certes, pour cet hiver 2022-2023, le gestionnaire du réseau de transport Elia est relativement rassurant. Il a la charge de calculer l’adéquation entre production d’électricité et consommation, et d’annoncer les risques. Début décembre, Elia affirmait qu’ils étaient chez nous pratiquement nuls. Aujourd’hui, le porte-parole Jean Fassiaux nuance un peu: “En cas de grand froid ou de maintenances imprévues, il pourrait y avoir des délestages en Belgique”. Il considère toujours que le risque est bien inférieur à celui de la France.

La situation chez nos voisins français est particulièrement tendue. Le gouvernement a prévu des coupures planifiées et temporaires du réseau si les unités de production s’avéraient insuffisantes pour couvrir la demande nationale. La faute à la guerre en Ukraine et à la crise de l’énergie? Pas vraiment, en fait. Ce risque est surtout dû à la maintenance imprévue de plusieurs réacteurs nucléaires, et à l’hiver rude qui augmente la demande en électricité.

On est parti pour plus de 20 ans de déficit d’énergie.

Passé cet hiver, notre situation ne sera guère meilleure. Charles Cuvelliez, Patrick Claessens et Pierre Henneaux, trois experts en énergie de l’ULB, ont analysé la situation pour Moustique. Leur réponse est limpide: “Le temps de l’insouciance énergétique est révolu: on est parti pour plus de 20 ans de déficit d’énergie”. Pour eux, c’est mathématique, l’ère du délestage régulier a démarré, même si on prolonge le nucléaire (voir notre encadré). “L’exception a été l’abondance d’énergie entre la Seconde Guerre mondiale et maintenant. Les facteurs qui vont présider au déficit chronique sont structurels: il y a 8 milliards d’habitants sur Terre. Les pays émergents sont de plus en plus demandeurs d’énergie. En Occident, nous avons tous développé une addiction à l’énergie et 80 % de celle-ci est d’origine fossile. Or le pic de pétrole est arrivé en 2008 et on l’a probablement atteint pour le gaz depuis plusieurs années.”

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Plus que du confort

L’enjeu n’est pas qu’une simple question de confort. Le coût socio-économique de cette crise de la sécurité d’approvisionnement est énorme. “À défaut d’un black-out énergétique, on pourrait arriver à un black-out économique”, ajoutent-ils. Les entreprises arrêteraient de consommer, et donc de produire, car l’électricité devient trop rare ou trop chère. Les risques économiques sont gigantesques, dont des délocalisations d’entreprises. Les États-Unis, notamment, ont lancé une offensive avec l’Inflation Act pour attirer les entreprises. Les boîtes européennes comme les autres sont aujourd’hui tentées de traverser l’Atlantique pour installer leurs quartiers. “La consommation baissera donc de manière voulue ou non.

risque de black out

Pour cet hiver 2022-2023, le gestionnaire du réseau de transport Elia est encore relativement rassurant. © BelgaImage

Le risque accru pour la sécurité d’approvisionnement en Belgique s’explique très concrètement par plusieurs facteurs. Premièrement, si la guerre en Ukraine n’est pas la source de la crise, elle l’a exacerbée puisque la Russie fournissait jusqu’ici une large part du gaz et de l’uranium européens. Deuxièmement, une loi belge a programmé la sortie totale du nucléaire en 2025. À défaut de pouvoir produire plus d’énergie, il aurait au moins fallu baisser la consommation. “Nous, Européens, avons fait l’autruche les 20 à 30 dernières années, assènent les experts en énergie. On aurait pu investir dans l’isolation, l’efficacité énergétique, la diversification énergétique. On ne l’a pas fait quand il y avait de l’argent car l’énergie était trop bon marché. Aux prix actuels de l’énergie, le retour sur investissement hors primes, certificats verts et autres subsides se réduit à moins de 10 ans, c’est formidable mais, avec la crise, il n’y a plus d’argent pour se le payer.”

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L’étude sur l’adéquation et la flexibilité du système électrique portant sur la période 2022-2032, sortie en 2021, annonçait la couleur. Elia y évoquait un “besoin urgent de nouvelles capacités” pouvant couvrir 3,6 GW d’électricité. Le gestionnaire du réseau précisait dans ce rapport que “toute capacité existante qui quitterait inopinément le marché belge d’ici 2025 pourrait entraîner des risques d’adéquation pour notre pays. Il convient donc de faire preuve d’une extrême vigilance. Durant l’hiver 2025-2026, des pénuries pourraient apparaître.”

Un scénario inéluctable

Les experts de l’ULB Charles Cuvelliez, Patrick Claessens et Pierre Henneaux ont sorti leur calculatrice. Actuellement, sur les 85 TWh d’électricité consommés chaque année en Belgique, 35 TWh sont produits par le nucléaire. En prolongeant deux réacteurs pour 10 ans, on conserve 14 TWh. Le déficit est de 21 TWh. Deux centrales au gaz naturel sont en construction. Si elles tournent autant qu’un réacteur atomique (7.500 heures/an, soit pratiquement non-stop, au prix d’émission de CO2), elles produiraient 12 TWh maximum. Notre pays connaîtrait donc un manque de 9 TWh pour assurer la sécurité d’approvisionnement sans risque de délestage. Si la sortie complète du nucléaire devient réalité, le déficit serait de l’ordre 23 TWh, au minimum.

Sans dramatiser, la situation est inquiétante et probablement inéluctable. Le renouvelable ne suffira pas à combler le manque d’énergie. D’une part, le solaire produit en été et durant la journée. Or les besoins en électricité sont accrus en hiver et après le coucher du soleil. Il est éventuellement possible de développer un stockage journalier, mais les méthodes de stockage saisonnier ne sont pas au point du tout. D’autre part, craignent les experts, le changement climatique peut induire une modification des vents et peut-être une baisse de production. Quant à l’hydrogène vert, alternative prometteuse, il ne sera pas produit à une échelle industrielle avant 10 à 15 ans. Enfin, miser sur nos voisins grâce aux interconnexions n’est pas sans risques. Nos partenaires aussi connaissent des défis importants. Pour preuve: la France, traditionnellement exportatrice brute d’électricité, est obligée d’importer en masse et risque des délestages cet hiver déjà.

pénurie d'électricité

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Énergie ou environnement

En décembre, le gouvernement fédéral a réclamé à Elia un rapport prévisionnel intermédiaire. Confidentiel, ce dernier doit servir de base aux décisions politiques destinées à réduire au maximum le risque de délestages. Quelles sont les options à considérer? La poursuite du mécanisme de soutien, le “CRM”, car il vise à inciter les producteurs d’énergie à investir dans une alternative à l’atome, notamment en construisant des centrales au gaz. Deux d’entre elles sont confirmées: une de Luminus et une autre d’Engie.

Le problème, ajoutent les experts de l’ULB, est qu’extraire plus d’énergies fossiles dans le monde, si tant est que ce soit possible à long terme, revient à “contribuer à rendre la planète un peu plus inhabitable selon les prévisions du GIEC et à nous rendre dépendants des pays producteurs d’énergie primaire qui tireront leur épingle du jeu, à gouvernance mondiale inchangée sur la transition énergétique”. Selon eux, “la production d’électricité décarbonée pour atteindre le net zéro en 2050 est notre choix unique et par défaut. Il nous faut pour cela réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 5 % par an jusque-là.”

La Fédération belge des entreprises électriques et gazières souligne un nombre d’incertitudes trop importantes. Son directeur général Marc Van den Bosch considère que “le CRM risque de manquer son objectif principal, celui d’attirer la capacité flexible pilotable pour assurer la sécurité d’approvisionnement à long terme du pays.” La Febeg s’inquiète d’une autre échéance: la neutralité carbone prévue par le gouvernement belge en 2050. “Les scénarios envisagés de réduction de la limite actuelle des émissions de CO2 pour pouvoir participer aux futures enchères du CRM pourraient empêcher la participation de la plupart des centrales thermiques au gaz existantes à partir de l’année de livraison 2027-2028. Une trajectoire CO2 trop ambitieuse pourrait engendrer des fermetures successives au cours de la prochaine décennie. Or la Febeg estime que les centrales à gaz existantes auront un rôle crucial à jouer pour la sécurité d’approvisionnement dans une phase transitoire allant jusqu’à 2035.” Bref, miser sur le gaz en défendant des objectifs de neutralité carbone est un paradoxe à résoudre.

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10 ans de plus pour le nucléaire?

En parallèle du CRM, la Vivaldi préférerait une prolongation partielle du nucléaire qui limiterait la casse. Le scénario retenu par le gouvernement prévoit la prolongation de deux unités (Doel 4 et Tihange 3) à partir de l’hiver 2026-2027, pour une décennie. Les négociations sont toujours en cours avec l’opérateur Engie, le point de crispation étant la prise en charge des risques opérationnels liés à la prolongation et à la gestion des déchets. Notons que durant l’hiver 2025-2026, la Belgique devra faire sans ces réacteurs quoi qu’il arrive. Leur prolongation doit être précédée d’une période d’arrêt pour réaliser des travaux. Celle-ci débuterait à la fin de l’été 2025 et se terminerait au plus tôt durant l’hiver 2026-2027.

Dans ce contexte, Charles Cuvelliez, Patrick Claessens et Pierre Henneaux résument: “Autant s’habituer aux coûts de l’énergie aujourd’hui: nous pouvons au mieux espérer une accalmie temporaire de 5 à 10 ans à partir de 2025 si le contexte international est à l’apaisement. Toutefois, la croissance continue des besoins énergétiques des grands pays émergents couplée à la limite inéluctable des capacités d’extraction, déjà tangible aujourd’hui, entraînera tôt ou tard des tensions insolubles entre offre et demande.

D’autant que, alertent les experts de l’ULB, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. S’il y a un conflit pour Taïwan, qui provoque les mêmes soubresauts géopolitiques que l’Ukraine, la crise pourrait prendre une autre tournure. On ne pourra cette fois pas dire qu’on ne l’avait pas vu venir.” Il est en effet de notoriété publique que la Chine assure 85 % de la production mondiale de panneaux photovoltaïques… En cas de crise, l’Europe pourrait par conséquent devoir faire face à ce gigantesque défi de dépendance chinoise.

Les trois experts concluent: “La solution passe par gérer le risque mais de façon rationnelle, transparente, socialement équitable et sur le temps long. Le new “normal”, c’est d’oublier le fol espoir d’une société où le risque zéro existe. Accepter, affronter et gérer l’incertitude n’est pas honteux. L’expliquer au citoyen encore moins.

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