Comment les ex-complotistes sont sortis du conspirationnisme? «C'est là que j'ai compris: tout cela n'était qu'un mensonge»

Alors que l'Allemagne vient de déjouer un coup d'État conspirationniste, des ex-complotistes racontent comment ils ont quitté leur ancien milieu.

Complotisme en ligne
Illustration de désinformation sur internet ©BelgaImage

Ce mercredi 7 décembre 2022, l'Allemagne était sous le choc, après l'arrestation de 25 personnes. Il s'est avéré que celles-ci projetaient de mener un coup d'État, avec au menu prise d'assaut du Bundestag, remplacement du gouvernement par un autre chapeauté par un ancien aristocrate, restauration du Reich, etc. À la manœuvre, un mouvement d'extrême-droite conspirationniste né dans les années 1980 et très organisé, avec une branche politique et une autre armée. Avec la pandémie de Covid, il a misé sur le complotisme et le nombre de ses partisans, les Reichsbürger, a explosé. Ils étaient 21.000 en 2021 selon les estimations des autorités. Ceux-ci se sont notamment inspirés de l'assaut du Capitole américain pour concevoir la prise du Bundestag.

Hasard du calendrier: la VRT sort aujourd'hui une nouvelle série documentaire (en néerlandais donc) dénommée «Fake news & Ik». Un journaliste de la télévision publique y raconte l'impact de la désinformation sur la société et rencontre des ex-complotistes qui ont tourné le dos à leurs anciennes croyances. L'occasion de se pencher sur ce type de témoignages, avec des similitudes et des différences selon les cas.

Un déclic émotionnel

Parmi les personnes interrogées par «Fake news & Ik», on trouve Anton. Plongé jusqu'au cou dans le conspirationnisme, avec des idées proches du nazisme, il a eu une prise de conscience assez simple. S'il croyait autant à ces théories vues sur internet, c'était le fait d'un mécontentement global. «Je me sentais comme un morceau de bois flottant sur une rivière sauvage et je ne pouvais rien faire. Je n'avais absolument aucune énergie pour entreprendre quoi que ce soit de positif dans ma vie», explique-t-il, en ajoutant que la période du Covid était très propice à la survenue de ce genre de ressentiment. Puis il s'est rendu compte que les «théories du complot ne rendent pas heureux». «Elles ne feront pas de vous une meilleure personne, et elles ne vous mèneront pas sur la voie du succès si vous continuez à les suivre. C'est pourquoi je m'en suis éloigné. Je voulais faire quelque chose de ma vie. J'ai réalisé que mon avenir était entre mes mains».

Anton représente l'exemple type du déclic «émotionnel». Le site d'actualités Numerama donne un autre cas semblable. Clément, professeur de SVT, buvait comme du petit lait la désinformation sur les réseaux sociaux, après s'être intéressé aux médecines «non-conventionnelles». Un jour, il voit une figure de l'extrême-droite française, Alain Soral. Choqué par l'antisémitisme décomplexé de ce dernier, il met fin à quatre ans de complotisme. «J’ai compris que je n’étais pas là pour les bonnes raisons», explique-t-il dans une autre interview, au Monde.

Des incohérences qui mettent la puce à l'oreille

En parallèle, Clément est frappé par l'incompétence d'un pseudo-diététicien qu'il suivait assidument, Thierry Casasnovas, quand celui-ci parle de médicaments. Des imprécisions qu'il remarque tout de suite grâce à son diplôme de biologie. «Les gens comme ça emploient des mots savants, mais quand on connaît le sujet, ça ne tient pas du tout. Ils bluffent sur toute la ligne», dénonce-t-il.

Ici, la démarche est plus rationaliste. Face à une incohérence qui ressort plus que les autres, le déclic se fait. C'est exactement ce qui s'est passé pour Sylvain Cavalier. Tombé dans le complotisme depuis une vidéo sur la prétendue «réelle» origine des pyramides, ce qui lui permettait par ricochet de tout remettre en question, il a fini par tomber sur une théorie du complot qui l'a marqué. Celle-ci expliquait que les Américains n'avaient jamais été sur la Lune. Passionné depuis son enfance par cet événement, il a été «profondément dérangé» par ces dires. «J’ai vérifié tout ce qui se disait dans ce documentaire. Chaque fois qu’il y avait une information factuelle, je mettais sur pause et j’allais vérifier. Une démarche qu’il n’avait jamais eue durant ces années 'complotistes'», explique-t-il à la RTBF. Il a ensuite fait de même avec toutes les autres théories qu'il avait jusqu'ici adoptées et il tombe des nues. «On se sent vraiment stupide. Pendant des années, on se sent supérieurement intelligent, on se sent au-dessus du troupeau de moutons. On se rend compte qu’en fait, on était dans un autre troupeau de moutons». Il gère depuis une chaîne Youtube de critique du conspirationnisme, «Le DéBunKer des Étoiles».

«Pourquoi les élites voudraient tuer tout le monde avec les vaccins? Elles se retrouveraient seules sur terre, ça ne marche pas»

Les exemples de ce genre sont nombreux. Au Québec, le Journal de Montréal cite le cas d'Odile Maltais, issue d'un milieu très catholique et qui a adhéré au complotisme après son divorce. En quête de spiritualité, elle a suivi les thèses sur l'«apocalypse» et le «contrôle de la population», qu'importe si son cercle d'amis s'est rétréci à vue d'œil. Elle devient même une militante anti-gouvernementale pendant la pandémie de Covid. Puis elle entend qu'une de ses connaissances du milieu conspirationniste a disparu du jour au lendemain. «[Les gens du groupe] disaient qu’il était allé se cacher, qu’il avait amassé trop de preuves et que Trump l’avait mis en sécurité. Et c’est là où j’ai commencé à ne plus y croire», raconte-elle. Elle s'intéresse alors à des pages Facebook «anticonspirationnistes» et petit à petit, elle change d'optique. «Pourquoi, par exemple, les élites voudraient tuer tout le monde avec les vaccins? Après, les élites se retrouveraient seules sur terre avec les complotistes qui sont contre eux? Ça ne marche pas», explique-t-elle aujourd'hui en rigolant.

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Le Monde évoque aussi l'histoire d'une femme convaincue par l'argument «Big Pharma» et qui a eu une grande discussion avec son ex-petit ami. «Il était ostéopathe et avait compris à travers eux que son métier relevait du 'fake med'», dit-elle. «Un jour, il me pose devant trois vidéos consécutives d’Astronogeek, avec Hygiène Mentale, La Tronche en Biais, etc. Je comprends très vite que je dois en tirer des conclusions». Il y a aussi cette personne, surnommée Stalec, qui a commencé à se tenir à distance des théories du complot après une discussion avec le docteur François Morel. Stalec ne croyait pas à l'homéopathie et le médecin lui a fait remarquer que les arguments utilisés pour affirmer cette position, il pourrait aussi les opposer à l’hydroxychloroquine. «Puisque deux molécules différentes peuvent être intégrées à un traitement médical commun, pourquoi des labos feraient-ils la guerre à l’hydroxychloroquine, comme il en est convaincu? Ses certitudes s’effondrent», écrit le quotidien français.

Les USA et QAnon

Aux États-Unis, la problématique du complotisme est encore plus présente au vu de la présence importante du mouvement QAnon. Là-bas, des groupes en ligne d'ex-complotistes se multiplient et certains organisent même des conférences sur le sujet. C'est souvent ces anciens conspirationnistes qui se confient ensuite aux médias américains pour évoquer leurs cas, comme Jitarth Jadeja. Lui a compris que QAnon n'était qu'une mascarade en regardant «une vidéo YouTube qui passait en revue les moments où Trump a utilisé l'expression 'tippy top' au fil des ans». «QAnon a déclaré que lorsque Trump prononçait cette phrase, il signalait aux Anons, 'les patriotes', que tout se déroulait selon le plan de la lutte contre l'État profond. Mais la vidéo montrait que Trump avait toujours beaucoup utilisé cette phrase, bien avant qu'il ne se présente à la présidence et que QAnon ne soit créé. C'est là que j'ai compris: tout cela n'était qu'un mensonge», raconte-il à Politico. «Je suis sorti sur le porche de ma maison à Sydney, en Australie, j'ai fumé une cigarette et j'ai compris que j'avais perdu deux ans de ma vie à cause d'un ignoble complot ourdi par un psychopathe. Je l'avais même fait découvrir à mon père. Il est toujours un adepte, je n'arrive pas à le joindre».

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Le New York Times raconte pour sa part l'histoire d'une femme qui s'est retrouvée dans la même situation. Un jour, elle voit sur ses réseaux habituels qu'un conseiller sous la présidence Obama, John Podesta, était sur le point d'être inculpé, tout comme Hillary Clinton, bête noire de l'extrême-droite américaine. Mais au même moment, elle voit des vidéos de ces deux personnalités politiques qui montrent tout sauf des individus sur le point d'être incarcérés. Une première incohérence, suivie par d'autres «À un moment donné, j'ai réalisé: 'Oh, il y a une raison pour laquelle cela ne correspond pas'. Nous sommes manipulés. Quelqu'un s'amuse à nos dépens», se désole-t-elle.

La sortie compliquée du complotisme

Tous ces parcours individuels montrent à quel point la sortie du complotisme tient à la sensibilité de chacun. C'est ce qu'explique à Numerama un neuropsychologue suisse,Sebastian Dieguez, qui compare cela au fait de quitter une secte: «Le déclic ne vient pas forcément d’une critique rationnelle des fondements de la secte. Cela peut venir d’un sentiment de décalage entre ses propres valeurs et celles de la secte», explique-t-il. Par ailleurs, avec le conspirationnisme, «il ne s'agit pas de penser de manière critique, d'avoir une hypothèse et d'utiliser des faits pour la soutenir», confirme à l'Associated Press Ziv Cohen, psychiatre médico-légal et expert des croyances extrémistes au Weill Cornell Medical College de l'Université Cornell. «Ils ont besoin de ces croyances» qui donnent un sens à la vie, un peu comme une religion, jusqu'au jour où le point de vue change.

Renoncer à ces croyances peut à ce titre s'avérer très difficile. Non seulement il faut changer complètement de paradigme mais aussi de cercle d'amis, voire de style de vie. «Vous êtes seul dans un monde qui ne vous accepte peut-être pas, ce que j'imagine être une expérience très effrayante», déclare à ABC Jolanda Jetten, psychologue sociale à l'Université du Queensland. Pour que cette transition soit moins dure, les proches peuvent aider s'ils écoutent avec empathie ces ex-complotistes se confier sur les raisons de leurs anciennes croyances, explique également au média américain Steven Hassan, un conseiller en santé mentale.

Numerama cite pour terminer une étude allemande sur la radicalisation politique, qui suit les mêmes mécanismes que le conspirationnisme. Il y est montré que les «extrémistes écoutent et mémorisent davantage les contre-arguments s’ils viennent d’anciens radicalisés». Auparavant immergée dans un flot de désinformation, Tanya, décrit exactement cela lors de son interview à ABC. Suite à un message posté sur Facebook où elle relayait une théorie du complot, une amie inquière avec une formation scientifique la contacte. Ils discutent calmement, non pas sur la publication en tant que telle, mais sur la méthodologie critique qui permet de faire de la science (recherche de sources fiables, identification des faits, etc.). Tanya se rend alors compte que son adhésion au complotisme tenait plus d'une peur ambiante que de la logique, grâce à l'écoute compatissante de son amie. «Elle a pris le temps de m'expliquer beaucoup de choses. [...] Cela a atténué une grande partie de ma peur. Le monde n'est pas si mal, ça va», conclut-elle.

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