Molenbeek, six ans après les attentats de Bruxelles : «Les gens d'ici en ont assez d’être considérés comme des bêtes curieuses»

Plus de sept ans après les attentats de Paris, six ans après ceux de Bruxelles, comment vit la commune désignée comme l’épicentre du terrorisme islamique européen?

Molenbeek, six ans après les attentats de Bruxelles : «Les gens d'ici en ont assez d’être considérés comme des bêtes curieuses»
Une Maison de quartier a remplacé le café où Salah Abdeslam et ses complices ont préparé les attentats de Paris. © Ennio Cameriere

Qu’est-ce qui a changé?” L’homme, au milieu de marchandises exotiques non déballées, répond à notre sourire par une expression légèrement contrite. Nous sommes dans l’épicerie qui fait face à l’ancien Café des Béguines, dont les murs ­portent le lourd souvenir des pires attentats qu’aient connus la France et la Belgique. C’est là, dans ce café banal, qu’entre 2013 et 2015, le patron, Brahim ­Abdeslam, qui devait se donner la mort en kamikaze à Paris, préparait, avec son frère Salah et d’autres, la dévastation. À en croire le tableau peint par les accusés lors du procès des attentats de Paris, l’ambiance était alors très éloignée de celle d’un repaire d’extrémistes religieux. Les habitués fumaient du cannabis, sifflaient bière sur bière, jouaient aux échecs et parlaient filles et foot. Mais, dans les caves de l’établissement, on descendait pour regarder des vidéos de décapitations et de tueries atroces. Ou pour se radicaliser en écoutant des “anachid”, ces raps djihadistes. “Pas grand-chose n’a changé. Bien sûr, ce n’est plus un café maintenant. À part ça, je ne vois pas. Ou peut-être une chose: il y a moins de caméras de télévision.

L’épicier n’est guère bavard. Ni la vendeuse de À nous le Congo, ni le buraliste de la librairie du coin à 30 mètres. On constatera tout de même que le cœur de ce que le New York Times qualifiait d’“Islamic States of Molenbeek” est bien plus multiculturel et bien moins islamique que prévu. Peu de signes vestimentaires religieux. Et qu’après une certaine heure, l’ancien Café des Béguines s’illumine. À travers des persiennes on peut y voir de jeunes enfants faire consciencieusement leurs devoirs.

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Des bancs d’école à la place des chichas

Le lieu est devenu en 2018 la Maison des ­Béguines, un collectif qui rassemble plusieurs ­associations dont celle pour laquelle je travaille”, rappelle Assetou Elabo, directrice d’Atouts ­Jeunes, une AMO (Action en milieu ouvert), un lieu d’accueil, d’écoute, d’information, d’orientation, de soutien et d’accompagnement pour les jeunes de 0 à 22 ans et leur famille. Assetou Elabo travaille à Molenbeek depuis 2011. “Fondamentalement, je crois que peu de choses ont évolué. Je dirais tout de même que le communautarisme molenbeekois est moins virulent et que le ­phénomène de ghettoïsation est moins fort. C’est sans doute, en partie, la conséquence de ce qui s’est passé administrativement après les attentats. Il y a eu une reprise en main et un ­contrôle accru du secteur ­associatif. Les personnes, à Molenbeek et dans d’autres communes bruxelloises, ayant des velléités terroristes ou développant d’autres activités illégales le faisaient sous couvert d’ASBL. Le secteur a donc dans un premier temps subi un nettoyage. Ensuite, il y a eu un réinvestissement en termes de finances et de moyens dans le ­secteur pour soutenir des projets tels que celui de la Maison des Béguines. Il ­fallait renforcer la cohésion sociale. Certes, celle-ci a un peu évolué, en bien, mais les publics et les demandes sont globalement toujours les mêmes.” La jeune femme pointe ­également que la société dans son ensemble est devenue plus dure. D’une certaine manière, c’est le niveau des difficultés sociales de l’ensemble qui a rejoint - un peu - celui de Molenbeek.

Pas des bêtes curieuses

On va aller dans l’autre pièce parce que ici, il fait trop froid”. Dans la salle de réunion du “Foyer”, une des plus anciennes ASBL d’intégration sociale du pays, il ne fait pas plus de 16°C. Le réfectoire, juste à côté, est à peine mieux chauffé. Loredana Marchi, la directrice, travaille depuis plus de trente ans dans les quartiers les plus difficiles à Molenbeek et dans la zone du Canal. “Les gens, ici dans le quartier, ils veulent vraiment tourner la page. Vouloir cela, ce n’est pas minimiser ce qui s’est passé. Ce qui s’est passé, c’est grave. C’est gravissime. Mais les gens d’ici en ont assez d’être considérés comme des bêtes curieuses.” La population de Molenbeek a été l’objet de centaines de reportages, d’études, d’enquêtes depuis les attentats.

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Loredana Marchi, travailleuse sociale depuis plus de 30 ans: “Aujourd’hui, on sent une volonté absolue de se distancier de ces événements”. © Photonews

D’où son agacement à l’égard d’observateurs extérieurs. “Pour les jeunes c’est encore plus délicat. Parce que ceux qui sont aujourd’hui âgés de 17 ans, à l’époque, ils avaient 10 ans. C’étaient des enfants. Ils n’étaient absolument pas conscients et encore moins ­concernés par la question de l’islamisme, de la radicalité, etc. Aujourd’hui, on sent une volonté absolue de se distancier de tout cela. Comme ils disent, ils ne veulent pas être “mouillés” dans cette histoire.” Pour dépasser le trauma de la culpabilité et de la stigmatisation, le Foyer a choisi, depuis des années, de travailler avec la jeunesse molenbeekoise sur une thématique centrée sur l’effort, le dépassement de soi, les challenges. “Mettre la barre de plus en plus haut, c’est ce qui les intéresse. La dernière, que je trouve extraordinaire, c’est d’avoir été au Maroc, en un mois, à bicyclette. Pendant la pandémie, on ne pouvait rien faire avec les jeunes sauf du vélo. Alors, ils ont fait toutes les activités puis ont été en Ardenne, à Amsterdam. Pour finir par organiser, choisir les chemins et les routes, trouver les hébergements jusqu’au Maroc. Aller à 16 en France, avec un visage basané, les cheveux frissés et venant de Molenbeek… Autant vous dire qu’ils n’étaient pas les bienvenus partout. Dans deux ou trois campings, on ne voulait pas d’eux à la piscine. Dans d’autres, ils ont été bien accueillis. Ils ont des échanges avec des Maisons de Jeunes. Ils ont réussi. Pas question pour ces jeunes de se mettre une étiquette “les pauvres jeunes de ­Molenbeek”, tiraillés entre radicalisation et criminalité. Ils se considèrent, eux, comme étant de jeunes Bruxellois, qui regardent la vie d’une façon positive mais sans angélisme. Ils savent que c’est difficile mais qu’ils peuvent réussir.

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Un coin de ciel bleu

Cette pionnière synthétisera en une formule ce qui a changé, selon elle, à ­Molenbeek. “La société a dû devenir plus inclusive. Par peur, par nécessité. Ce qui fait que les ­jeunes Molenbeekois d’aujourd’hui savent que tous n’auront pas leur place mais qu’ils peuvent avoir une place. Ils ­peuvent. Un coin de ciel s’est donc dégagé.

J’ai commencé à travailler à Molenbeek en 2014, j’y pilotais toute la prévention et particulièrement celle du radicalisme.” Olivier Vanderhaegen était le “monsieur anti-radicalisation” de la commune jusqu’en 2021, année où il est devenu directeur de l’action sociale du CPAS molenbeekois. “Le radicalisme était, bien évidemment, la pierre angulaire sécuritaire de la commune en 2015 et 2016 pour les raisons qu’on connaît. Mais en 2017, c’était déjà moins le cas. Pas que le phénomène ait disparu. Mais d’autres phénomènes criminels avaient repris le devant, notamment la petite ­criminalité et le trafic de drogue.” Olivier ­Vanderhaegen indique néanmoins que les autorités ont dégagé les moyens nécessaires pour permettre au service “déradicalisation” de pouvoir effectuer des suivis individuels qui ont donné des résultats. Ou accompagner les parents dans le deuil d’un enfant parti au combat en Syrie. Ou intervenir dans les prisons auprès de personnes condamnées. “On est maintenant, pour certains, dans un processus post-carcéral puisque certains commencent à sortir. Il s’agit de les réinsérer.” ­Olivier Vanderhaegen boucle donc en partie, au CPAS, le boulot de suivi qu’il avait commencé comme “Monsieur déradicalisation”.

On a constaté que la radicalisation religieuse pour un passage au terrorisme s’était éteinte, au fil des années, avec la disparition des recruteurs. L’offre ayant été éradiquée, les vocations se sont taries. Mais on reste vigilant. Dans cet état d’esprit on a organisé des échanges d’informations entre la police et les acteurs de la prévention. Aujourd’hui - je ­touche du bois - nous n’avons plus de gros problèmes avec les personnes suivies. La mode est passée. Le terreau fertile s’est asséché. Ceux qui devaient partir sont partis.” Olivier Vanderhaegen abordera également l’ostracisme que les familles proches des terroristes ont subi de la part de la société molenbeekoise. Des familles de terroristes ont d’ailleurs déménagé - certaines en Flandre - pour se faire oublier. Et il nous parlera du problème criminel hyper-actuel qui touche Molenbeek comme une grande partie de la Belgique. “On a des fusillades depuis quelques années liées au trafic de drogues. La cocaïne a remplacé le terrorisme islamique. Il faut préciser pour l’un comme pour l’autre que cela concerne quelques dizaines de Molenbeekois. Pas leur ensemble…

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