Frédéric Van Leeuw avant le procès du 22 mars : «Nous sommes confrontés à des épisodes extrêmement violents»

Sa fonction de procureur fédéral a été créée suite à l’affaire Dutroux. Alors qu'il prépare avec minutie l’accusation du procès des attentats de Bruxelles, rencontre avec Frédéric Van Leeuw.

Frederic Van Leeuw
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Son visage vous est probablement familier. C’est lui qui prend régulièrement la parole dans les JT pour commenter les principales affaires criminelles en Belgique. Frédéric Van Leeuw est ­procureur fédéral, une fonction créée en 2002 suite à l’affaire Dutroux afin de panser les failles du système judiciaire. “La Belgique sortait d’une suite d’événements, dont les tueurs fous du Brabant, qui ont donné une image malheureuse de la justice. Il y avait des manquements au niveau de la communication entre les parquets et les services de police. Le parquet fédéral a été créé pour y remédier”, commente-t-il.

Vingt ans plus tard, il est devenu l’un des acteurs-clés de la justice belge pour les affaires criminelles qui dépassent la compétence des parquets locaux comme la traite d’êtres humains, la criminalité organisée, la cybercriminalité et le terrorisme. ­Frédéric Van Leeuw a l’expérience des dossiers délicats. Le premier qui lui revient à l’esprit? La prise d’otages sur le navire belge “Le Pompéi” au large des côtes somaliennes en 2009, alors qu’il était magistrat pour le parquet fédéral. Il arrivera à sa tête en 2014, à temps pour assister à la condamnation du “roi des pirates” à 20 ans de prison.

Affaire Sky ECC (énorme trafic de drogues), dossier Jost (emploi illégal d’un millier de chauffeurs routiers des pays de l’Est), affaire du camion frigorifique (39 migrants vietnamiens dont 3 mineurs décédés par asphyxie et hyperthermie lors d’un trafic d’êtres humains), ­Frédéric Van Leeuw est sur tous les fronts. Il était procureur fédéral depuis un mois seulement lors de l’attentat du Musée Juif. Aujourd’hui, lui et son équipe se préparent avec minutie à soutenir l’accusation du procès du 22 mars qui débutera ce 5 décembre.

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À la veille du procès, comment vous sentez-vous?
Frédéric Van Leeuw - La séquence terrorisme ne nous a pas lâchés. Après les événements du Musée Juif, nous avons été impliqués dans les dossiers des attentats de Paris, de Nice, de Bruxelles et dans toutes les autres attaques à l’étranger qui impliquaient des ressortissants belges (cette interview a été réalisée avant le ­meurtre récent du policier belge par un individu fiché pour terrorisme - NDLR). Cela comporte toujours beaucoup de pression, mais la structure pensée pour le parquet fédéral contribue à nous donner un peu de sérénité: l’essence du parquet fédéral est d’attribuer les dossiers importants à des magistrats qui ne s’occupent que de ces ­derniers sans être distraits par d’autres affaires. Ils se concentrent alors sur certains phénomènes criminels.

La polémique sur le box des accusés a abîmé l’image de la justice, là où le procès de Paris a été saluée. Qu’est-ce qui coince dans notre système?
On n’a pas tous regardé le même procès. Je ne dis pas qu’il ne s’est pas bien déroulé, nous y avons directement participé depuis la Belgique, mais il y a eu aussi des débats sur le box des accusés à Paris, une polémique en raison de gendarmes qui écoutaient les conversations entre avocats et accusés, des retards liés au Covid et des avocats qui ont publié une carte blanche pour dénoncer la manière dont le procès s’est, selon eux, mal déroulé. En Belgique, ces débats ne me ­dérangent pas, au contraire, car ils portent sur le respect des droits fondamentaux, y compris pour des accusés de terrorisme. Ces discussions n’auraient pas lieu sous d’autres régimes poli­tiques. C’est un signe de démocratie.

procès des attentats de bruxelles

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Comment vivez-vous la pression liée aux affaires médiatiques et émotionnellement chargées?
On ne peut pas se permettre de paniquer. Le dossier du 22 mars ne vient pas d’arriver sur la table. Le parquet fédéral est impliqué depuis le début et suit les instructions. Toutefois, la souffrance des victimes a évidemment un gros impact. Chacun vit son traumatisme différemment. Certaines ont demandé à voir les images, d’autres préféraient les éviter. L’accompagnement des victimes est devenu une priorité. Plus récemment, cela a été le cas dans le dossier de Natacha de Crombrugghe, disparue puis décédée au Pérou. L’un de nos magistrats a aidé la famille à contacter les autorités péruviennes et nous essayons de faire cela chaque fois qu’un citoyen belge est victime d’un drame à l’étranger. Nous devons tenir compte des émotions sans nous laisser influencer, mais cela n’empêche pas d’écouter: une société à l’écoute des gens qui souffrent gagne en humanité. Sur ce point-là, il y a encore du chemin à faire, mais nous avons avancé.

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Est-ce qu’un professionnel vous accom­pagne, vous aussi?
Les intervenants, les policiers, les magistrats… Nous devons tous vivre des horreurs. Néanmoins, les magistrats ne bénéficient d’aucun suivi psychologique. Selon moi, c’est quelque chose que l’on devrait mettre en place. Le parquet de Bruxelles a mis en place un projet pilote et on réfléchit à l’étendre au parquet fédéral. Personne n’est ­Superman et ceux qui le reconnaissent me rassurent. Nous sommes confrontés à des épisodes extrêmement violents. Le 22 mars a traumatisé beaucoup de gens, y compris des professionnels. On ne s’habitue jamais à de tels événements. Il n’y a pas que les attentats. Je pense également à la catastrophe de Ghislenghien, par exemple…

Une partie de la population considère que la justice est trop laxiste. Vous la comprenez?
Les faits émotionnellement très chargés sont difficiles à appréhender. Je comprends que des actes touchent, scandalisent, dégoûtent. Mais des réactions impulsives peuvent nous amener à renier nos propres valeurs, nos propres piliers, notre démocratie. J’ai appris à ne jamais réduire une personne aux faits qu’elle commet. Le magistrat a pour ­mission de punir mais aussi d’aider à reconstruire le lien social détruit par une infraction criminelle. La justice, c’est le contraire de la vengeance. De nombreuses affaires pourraient déraper comme celle de la petite Lola à Paris. Heureusement que l’indépendance des procureurs est inscrite dans la Constitution. Cela évite les récupérations ou influences politiques.

Ce mécontentement à l’égard de la justice, est-ce lié à un problème d’éducation?
On gagnerait à mieux former les citoyens à la chose judiciaire même s’il est normal que l’on soit sujet à la critique. De plus, cela fait partie de notre culture. Les Belges ont tendance à s’autoflageller. Si Lukaku marque deux goals, c’est un héros. S’il rate trois tentatives, le public siffle. C’est une forme de modestie, en fait, de penser que chez nous les choses fonctionnent moins bien qu’ailleurs, qu’on est moins bons. Or ce n’est pas le cas. La preuve est que la France a créé un ­parquet antiterroriste qui s’inspire du parquet fédéral. Malgré sa complexité, j’aime notre pays. À chaque fois que je reviens de l’étranger, je me rends compte à quel point on vit bien chez nous. Nos institutions sont solides, les magistrats sont indépendants et protègent jalousement nos libertés individuelles. Notre sécurité sociale évite que bon nombre de conflits sociaux ne débordent comme on l’a vu pour les gilets jaunes… Je suis Bruxellois, j’ai des amis à Liège et de la famille à Anvers. À la maison, on parle les deux langues. J’aime notre capacité à manier l’art du compromis. Les Belges sont capables d’une chose essentielle: construire des ponts. Ce n’est pas pour rien que nous sommes nombreux dans les institutions internationales.

La série sur le serial killer Dahmer est un carton. Comment expliquez-vous cette fascination pour le crime, vous qui le côtoyez de près?
La série est sujette à des critiques. Cela étant dit, à travers la souffrance que génèrent souvent les ­phénomènes criminels, on est confronté à l’actualité du monde, et à ses travers les plus graves. À titre personnel, je ne suis pas fervent de ce genre de fictions. L’obscurité du monde s’invite suffisamment dans mon quotidien. De plus (il sourit), les exagérations de nombreuses séries m’agacent. Non, on ne peut pas obtenir les résultats d’une analyse ADN en cinq minutes et on ne peut pas retrouver un criminel grâce à un reflet dans une cuillère en argent.

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