Grève du 9 novembre : comment le militantisme à la belge est en train de changer

Alors que les crises s’accumulent, les mobilisations se multiplient. À la veille de la grève du 9 novembre, la contestation pourrait prendre une tournure historique, car jamais la classe moyenne n’a été autant impliquée.

manifestation pour le climat, avant la grève du 9 novembre
Le 23 octobre dernier, la marche pour le climat attirait 25.000 personnes dans les rues de Bruxelles. © BelgaImage

La seconde moitié de l’automne sera chaude. En attirant 25.000 personnes, la marche pour le climat du 23 octobre dernier en a donné la couleur. Il est vrai qu’elle n’a pas provoqué l’engouement de la précédente qui avait poussé 65.000 personnes dans les rues de Bruxelles en 2018, mais la propension des Belges à prendre la rue a été minimisée par deux ans de pandémie. Quoique… La ferveur semble de retour. D’autres actions sont prévues, dont une grève générale organisée par les syndicats le 9 novembre et une manifestation des étudiants le 17. Leurs revendications ne sont pas climatiques, mais liées au pouvoir d’achat. Plus que jamais cependant, les combats sont liés et le ras-le-bol ambiant dépasse une cause isolée.

En effet, les militants dans les rues le dimanche 23 octobre n’étaient pas tout à fait les mêmes que ceux qui déambulaient trois ans plus tôt. Certes, les jeunes étaient toujours de la partie, et à l’avant-plan, tout comme leurs parents et grands-parents sensibles à la cause environnementale. Aux côtés de la Coalition Climat, se trouvaient cette fois les syndicats, des ONG ainsi que des organisations sectorielles dont des membres de la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs. Des éleveurs de bétail à une manif pour le climat, entourés de milliers de manifestants qui prônent la réduction de la consommation de viande… Quelque chose est clairement en train de changer.

Depuis six mois, la marmite chauffe à petit feu. De manif en manif, le ras-le-bol est grandissant… Malgré les 3,5 millions de Belges syndiqués, la lutte est historiquement plutôt ouvrière. “Il s’agit de l’élément central dans le contexte actuel, appuie Pierre Tilly, historien du mouvement syndical à l’UCLouvain. Traditionnellement, le cadre moyen se mobilise peu. En réaction à la crise actuelle, nous constatons que même des organisations pour indépendants sont interpellées par leurs membres qui sont à bout. L’exaspération est de plus en plus importante et touche une part plus large de la population.

Du militant transgenre

La classe moyenne sera-t-elle de ceux qui feront le piquet le 9 novembre? “C’est la grande question. Le Syndicat neutre des indépendants va-t-il appeler à la mobilisation? La dénonciation de la classe moyenne se cantonnera-t-elle aux réseaux sociaux?” Il y a des raisons de croire que cette classe moyenne tant attendue dans la rue s’y rendra de plus en plus. Les actions sectorielles ces dernières semaines dans les écoles, les aéroports, à la TEC ou à la police en sont autant de pressentiments.

Manifestation des professeurs à Namur

Manifestation des professeurs à Namur le 13 octobre dernier. © BelgaImage

Les mobilisations ciblées n’arrêtent pas”, confirme Gaëlle Demez, responsable des Nationales des Femmes et des Seniors de la CSC, spécialiste des méthodologies permettant de se diriger vers l’action collective. Le militantisme à la belge est en train d’évoluer. “Au siècle dernier, on était engagé mutualiste ou syndicaliste ad vitam aeternam. Aujourd’hui, on l’est de façon éphémère. Lorsqu’ils ont le temps, les Belges s’engagent, puis ils se mettent en retrait et reviennent plus tard. La mobilisation est également devenue fluide. Un militant va s’engager auprès d’un syndicat, puis d’un mouvement pour le climat, puis dans une association pour enfin revenir dans un syndicat. Beaucoup de Belges sont multi-casquettes. Parfois, tous les combats se rejoignent”, observe-t-elle.

Traditionnellement, les syndicats sont tournés vers les questions d’emploi. Mais s’ils participent à d’autres actions, ce n’est pas de la récupération. Ils ont les autres causes dans leur ADN depuis 20 ou 30 ans”, appuie l’historien. Les centrales SETCa et CNE sont nées pour suivre ces évolutions socié­tales. “Elles abordent des thématiques plus modernes comme l’ubérisation de l’emploi et la flexibilité du travail, l’égalité salariale entre les femmes et les ­hommes, la transition vers un monde durable. Dès les années 90, les syndicats ont mené des actions pour relever les défis environnementaux dans l’industrie chimique, par exemple.

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Le marathon syndical

Par ailleurs, Gaëlle Demez rappelle qu’en ­Belgique, la tradition pousse les organisations à la concertation sociale et que le “travail de fond” et les “discussions” avec le monde de l’entreprise et politique n’arrêtent pas. “On est dans un marathon.” Cela explique pourquoi les mobilisations spontanées sont assez rares en Belgique. Cela a pu être constaté avec l’échec du mouvement des gilets jaunes belge qui a cartonné en France. Bruno Bauraind, secrétaire général du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (GRESEA) l’explique par la configuration sociopolitique et historique de la ­Belgique, des organisations syndicales de masse, du monde associatif professionnalisé et du système de concertation sociale. “Même la marche pour le climat du 23 octobre en réalité était institutionnalisée, car organisée par des associations et les syndicats”, soutient-il.

On ne serait pas dans l’état actuel des choses dans un mouvement spontané des citoyens comme c’était le cas lors de la Marche ­blanche après l’affaire Dutroux qui avait conduit à une réforme du système judiciaire ou lors de la ­Marche multicolore pour l’emploi à Clabecq en 1997. À l’époque, les syndicats avaient certes lancé l’action, mais ils se sont fait submerger par les citoyens et les travailleurs. Ou même, ajoute le secrétaire du Gresea, comme en 2020 lors des manifestations pour Black Lives Matter. “Cette lutte antiraciste avait la particularité de ne pas être organisée. Néanmoins, le mouvement est resté relativement petit”, rappelle-t-il.

Pour l’emploi et le pouvoir d’achat, soutient Bruno Bauraind, l’explosion d’une fièvre militante est aujourd’hui improbable. Le système de sécurité sociale a évolué de telle manière qu’il devient difficile en Belgique d’en arriver à de telles mobilisations. “Les Belges ressentent moins vite les crises qu’à l’étranger, notamment grâce à l’indexation automa­tique des salaires ou au système de chômage écono­mique. En France notamment, pour obtenir des ­augmentations salariales, il faut convaincre l’État et donc se mobiliser rapidement, descendre dans la rue.

Demain, l’explosion?

Pour Pierre Tilly, on pourrait au contraire être à un tournant. “Ce sera peut-être un peu tôt pour le 9 novembre, mais dans quelques mois, on pourrait avoir une mobilisation globale qui réunit toutes les causes, toutes les crises interconnectées si les politiques n’ont pas trouvé de solution. Pour la première fois depuis les années 80-90 et la restructuration des entreprises liée au passage d’une société industrielle à une société post-industrielle, tous les ingrédients sont mobilisés pour que cela se produise. Notre époque rappelle le contexte des grandes grèves de 1960-1961, qui avaient vu émerger des formes de contestation plus violentes. On n’en est pas là, mais on sent que l’automne social et citoyen est chaud”, conclut-il.

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