C’est qui, la classe moyenne? "Georges-Louis Bouchez et Paul Magnette ne visent pas les mêmes personnes"

Au centre des discussions depuis le début de la crise de l’énergie, la classe moyenne est un enjeu électoral depuis bien plus longtemps. Et pourtant, personne ne s’accorde sur sa définition.

des personnes pour illustrer le concept flou de classe moyenne
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La nouvelle star du débat public, c’est la classe moyenne. On ne parle que d’elle, on ne se bat que pour elle, on ne jure que par elle. Et pourtant, bien malin qui pourrait la définir. D’ailleurs, l’UCM, pour Union des classes moyennes, réfléchit depuis un moment à changer de nom. “On traîne cette appellation qui n’est plus adaptée, explique Thierry Evens, porte-parole de l’UCM. Mais le sigle UCM est extrêmement connu par le grand public. Donc on essaie de détacher UCM de sa signification, pour dire que c’est l’organisation des indépendants et PME.” C’est que depuis sa création, il y a bientôt un siècle, le concept a largement évolué. “La notion de classe moyenne comme l’UCM l’entendait à l’origine remonte quasiment au XIXe siècle, ­jusque dans les années 50-60. On considérait qu’il y avait une classe de possédants, de riches. Et une classe de prolétaires, d’ouvriers… Entre ceux qui vivaient de leur capital et ceux qui vivaient de leur travail, il y avait une classe moyenne, qui regroupait les commerçants, les professions libérales…” Des personnes ni riches ni pauvres, qui profitaient d’une grande stabilité ­professionnelle : médecins ou notaires de père en fils. “Ils n’avaient pas besoin de sécurité sociale et on les appelait assez logiquement “classe moyenne”. À la fin des années 20, quand l’UCM a été fondée, on a créé cette appellation pour eux et ils étaient peu nombreux.

Concept fourre-tout

Pas besoin d’être sociologue pour se rendre compte qu’aujourd’hui, la classe moyenne regroupe nettement plus de monde. S’y sont greffés des salariés et des fonctionnaires. La notion englobe davantage les personnes ayant des revenus moyens. Mais par rapport au nombre de fois qu’on entend parler d’elle, la classe moyenne souffre d’un cruel manque de définition. Aucune statistique, aucun critère défini ne ­permet d’identifier exactement qui en fait partie ou non. Le concept demeure donc flou, un “fourre-tout” pour Jean Faniel, directeur du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques), bien qu’il soit utilisé par tous les partis politiques.

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Aucun n’essaie de le définir. Au contraire, l’intérêt pour les partis politiques, en particulier peut-être pour le MR et le PS, c’est justement que c’est un concept fourre-tout. Quand ils l’emploient, ils envoient un message à beaucoup de gens qui peuvent se retrouver dedans.” Car la perception qu’a la population de sa classe a changé. “Par rapport à il y a quelques décennies, beaucoup ne cherchent plus à se définir comme appartenant à la classe ouvrière. Et d’autres ne se définiront plus comme appartenant à la bourgeoisie. Par contre, l’expression “classe moyenne” est assez commode à utiliser. Pour les personnes aisées comme pour ceux qui refusent de se voir en bas de l’échelle.

Un sentiment personnel qui entretient le côté peu documenté de la classe moyenne. “On est face à ce que, en tant que scientifique, je trouve tout à fait insatisfaisant. Et en même temps, c’est très utile pour le monde politique parce que ça permet d’englober beaucoup de gens. Et de ne pas dire qu’on essaie de prendre des mesures qui vont favoriser une tranche réduite de la population.” Alors qu’en réalité… “Quand on gratte dans les mesures proposées, on s’aperçoit que la classe moyenne que vise Georges-Louis Bouchez n’est pas la même que celle visée par Paul Magnette.

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Des classes moyennes, au pluriel

Thierry Evens le reconnaît, la classe moyenne de l’UCM, les indépendants et les PME, profite des caresses dans le sens du poil du monde politique. “Les indépendants, c’est une population très diverse mais qui a un point commun : elle crée son propre emploi, avec un filet de sécurité assez fin. À partir de ce moment-là, c’est une population à flatter, en disant qu’on se préoccupe d’elle. Et tous les partis prétendent à un moment donné s’occuper des indépendants. Est-ce qu’ils le font tous ? Plus ou moins.

classe moyenne

© Kanar

Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, utilise régulièrement l’expression. “Je ne sais pas si j’ai une définition, mais j’ai une représentation. D’abord, je pense qu’elle n’est plus homogène depuis très longtemps. Il y a beaucoup de disparités.” Il serait plus juste de parler “des” classes moyennes, tant elles semblent éclatées. Il y a presque autant de classes moyennes que de personnes qui s’y retrouvent. “Un locataire dans le privé qui a un revenu du travail de 1.500-2.000 euros par mois et qui vit seul, ce n’est pas la même classe moyenne que quelqu’un qui gagne 2.000 euros, propriétaire d’un logement bien isolé et qui n’utilise pas sa voiture pour aller bosser. La diversité est due au revenu, mais aussi à l’épargne, aux conditions de logement, au lieu d’habitation, à la mobilité, à la santé, au patrimoine…

Les classes moyennes s’entourent donc d’une certaine confusion, entretenue par les discours poli­tiques. Mais une définition claire est-elle réellement nécessaire? “Dès que les gouvernements sont en devoir de prendre des mesures pour protéger les classes ­moyennes, comme maintenant, c’est compliqué, reprend Christine Mahy. Parce que c’est qui, les classes moyennes ? Tant qu’on n’aura pas une bonne vision des revenus, qu’on ne fera pas avancer la justice fiscale et qu’on ne travaillera pas à améliorer la qualité du logement, on restera dans une évaluation très bancale.” Pour s’y retrouver de manière plus objective, elle propose d’avoir un œil sur les revenus dans leur ­globalité. “Pour le moment, on peut définir la classe moyenne par le bas, en captant le revenu du travail déclaré, mais ce n’est pas juste. Cela ne positionne pas bien les hauts revenus. Pour moi, on doit être capable d’identifier les catégories de revenus globalisés, et les catégories de personnes bien ou mal logées. Et aussi la vulnérabilité des ménages, qui comprennent une personne lourdement handicapée par exemple.

Pour préparer cet hiver qui s’annonce rude pour nos portefeuilles, les autorités ont sorti le chéquier. Plusieurs chèques ont été octroyés à la population, encore une fois pour aider les classes moyennes à digérer le choc. Mais elles demeurent linéaires au sein d’une réalité, on l’a dit, pleine de variables. “Donc des gens qui n’en avaient pas besoin, parce qu’ils disposent de panneaux photovoltaïques notamment, les ont reçus, remarque Jean Faniel. Alors que d’autres auraient eu besoin du double ou du triple. On va se retrouver avec des discours du MR qui défendent les premiers (”ils ont fait des investissements, on ne doit pas les punir”), et du PS qui défend les seconds. Alors qu’ils prétendront tous les deux protéger les classes moyennes.

Classe moyenne, revenu médian

S’ils prétendent autant les protéger, c’est parce que lorsque la classe moyenne tousse, c’est toute la société qui est malade. Elle tient aujourd’hui un rôle de pivot autour duquel tout le reste s’articule. “On considère souvent qu’elle a un rôle important dans l’économie, en particulier dans la consommation intérieure, assure le directeur du Crisp. Les pays les plus pauvres n’ont pas de classe moyenne, alors que les pays en ­développement en voient apparaître progressivement une, ce qui permet d’aider au développement. La sortie de la pauvreté d’une partie de la population est en soi un moteur de développement économique.

Un moteur un peu grippé chez nous. La classe moyenne n’a d’ailleurs pas attendu la crise énergétique pour s’éroder. Depuis plusieurs années déjà, les associations de terrain préviennent du risque de voir une partie de sa population tomber dans la pauvreté. “Au regard du coût de la vie aujourd’hui, je pense qu’il faut dépasser 3.500-4.000 euros de rentrées par mois, à un ou à deux, pour être tranquille”, estime Christine Mahy. En Belgique, le revenu médian brut s’élève à 3.550 euros par mois. Autrement dit, 50 % de la population se retrouve sous ce qu’elle – et d’autres – considère comme suffisant pour faire face aux ­difficultés actuelles. 10 % des travailleurs gagnent moins de 2.334 euros brut par mois. Des ­travailleurs, donc des gens qui se considèrent très probablement issus de la classe moyenne. Preuve de la précarisation qui la guette ou qui, aujourd’hui, la touche.

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