Accord budgétaire: la Belgique risque-t-elle vraiment la faillite?

Mécontente des mesures du fédéral, la N-VA brandit la menace de la banqueroute. Un sombre présage qui se base sur de vraies craintes tout en exagérant certains aspects.

Alexander De Croo présentant l'accord budgétaire
Alexander De Croo lors de la présentation de l’accord budgétaire, le 11 octobre 2022 à Bruxelles ©BelgaImage

Ça y est, le gouvernement belge a son accord budgétaire! De longues négociations qui ont fini par aboutir et pourtant, les réactions sont mitigées. Il y a d’une part ceux qui sont à moitié positifs, comme le syndicat Neutre pour Indépendants (SNI), la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) et Test Achats, qui saluent les mesures prises tout en restant inquiets pour le long terme. Puis il y a ceux qui sont encore plus critiques. à l’instar de la fédération patronale Voka qui parle d’un effort trop faible, ou encore de l’organisation de classes moyennes flamandes Unizo qui qualifie l’accord de "cadeau empoisonné". Sans surprise, l’opposition ne cache pas son mécontentement, surtout à la N-VA qui a fait du sujet son cheval de bataille. Le président du parti, Bart De Wever, parle d’un "non-budget" qui ne règle rien. De quoi rester sur sa position: comme il l’affirmait en septembre à "De Zevende Dag", la Belgique serait selon lui "en faillite". Notre pays est-il appelé à devenir "la nouvelle Grèce", comme il le déclare? Évidemment, c’est plus compliqué que cela.

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En 2022, une situation pas si catastrophique que cela

Pour De Wever, si la Belgique risque la faillite, ce serait à cause de son déficit, de ses dépenses publiques et de sa dette, présentés comme parmi les pires exemples en la matière. Or pour l’instant, ce n’est pas vraiment le cas. Fin 2021, la dette belge représentait 108% du PIB. C’est "seulement" le sixième plus haut pourcentage européen, loin des 195% en Grèce. Autre signal positif: le taux d’endettement diminue. Le ratio de la dette publique a ainsi baissé de 0,5% entre le quatrième trimestre 2021 et le premier trimestre 2022, voire de 9,1% sur un an entre le premier trimestre 2021 et le premier trimestre 2022. À la fin de cette année, cela devrait abaisser la dette belge à 103-104%.

Sur le plan des dépenses publiques, l’Institut français de statistique (Insee) note que la Belgique est le sixième pays européen à avoir le pourcentage le plus haut en 2021 (54,8%). L’institut Bruegel a aussi calculé ce que les États avaient investi entre septembre 2021 et septembre 2022 pour protéger les ménages et les entreprises de la hausse des prix de l’énergie et de ses conséquences sur le coût de la vie. Bilan: la Belgique est loin d’avoir exagéré sur ses dépenses. Elle est même le septième pays européen à avoir le moins investi en la matière sur cette période.

Quant au déficit public, la Belgique n’est pas du tout la plus à plaindre en la matière. Il s’agit du douzième pays de l’UE avec le déficit le plus grand en 2021, à hauteur de -5,5% du PIB. Une pente descendante mais qui reste loin des -7,4% grecs ou des -8% maltais.

D’ici 2027, un scénario plus inquiétant

Ça, c’était pour les bonnes nouvelles. Maintenant, tout n’est pas rose non plus. Les projections du FMI pour 2027 en donnent un bon exemple. Selon la tendance actuelle, à contre-courant de nombreux pays, la situation économique pourrait ne pas s’améliorer chez nous. Le pire, c’est le déficit budgétaire qui serait dans cinq ans le plus important parmi les pays industrialisés classiques (avec 5,4% du PIB). Plus largement, dans l’UE, seule la Roumanie ferait pire (5,8%). La faute aux dépenses publiques, plombées par les différents défis auxquels la Belgique devrait faire face (hausse des retraites avec une population vieillissante, augmentation des soins de santé alors que les hôpitaux sont déjà à la peine, etc.).

Conséquence directe: la croissance économique annuelle, prévue à hauteur de 1,3% pour la Belgique, serait un des plus faibles des pays industriels traditionnels après le Japon et l’Italie. Un taux insuffisant pour soutenir l’économie. La dette devrait donc augmenter après avoir légèrement baissé en 2022: 110% en 2024 selon la Banque nationale de Belgique, voire 123% en 2026 selon le Bureau fédéral du Plan.

Une faillite, vraiment?

Bien sûr, la situation a déjà été pire. Après les chocs pétroliers des années 1970, les chiffres étaient véritablement alarmants. En 1981, le déficit public était de 13,85 %. Deux ans plus tard, le taux d’endettement atteignait les 106,8 %. Mais surtout, les intérêts payés sur notre dette dépassaient les 10 % du PIB. Aujourd’hui, les taux réels d’emprunt sont d’environ -7%, ce qui fait baisser la pression.

Bart De Wever n’est pas non plus à son coup d’essai sur la prétendue faillite à venir de la Belgique. Comme s’il espérait l’effondrement de l’État fédéral, il ne cesse de clamer que cela va arriver. Pour l’instant, ce scénario ne s’est jamais concrétisé.

Des défis bien réels

Cela n’empêche toutefois pas de poser la question qui tue: la Belgique pourra-t-elle relever la barre par rapport aux projections du FMI? Le tout sans oublier le problème de la dette wallonne, qui prévoit une économie annuelle de 150 millions, ce qui "n’est pas assez" selon l’économiste Bruno Colmant. "La dette devrait atteindre 50 milliards d’euros d’ici 2030. Dans l’absolu, ce n’est pas beaucoup -moins de 10% du PIB de la Belgique- mais ça veut dire que si on ne met pas des mesures en œuvres qui dépassent les 150 millions par an, on pourrait arriver dans une situation qui est vraiment désastreuse", dit-il à RTL Info. Adrien Dolimont, le ministre wallon du Budget, l’accorde, "la situation est inquiétante" en Wallonie. "Les experts ont souligné que pour pouvoir soutenir les dépenses, il faut revenir à un ratio dettes-recettes de 180%. Aujourd’hui, on approche d’un ratio de 240% donc oui, c’est inquiétant", ajoute-il.

Pour ce qui est du fédéral, le principal défi, ce sera le déficit. Nombreux sont les experts à l’affirmer: André Decoster, expert en finances publiques à la KU Leuven, Geert Langenus, économiste en chef de la Banque nationale de Belgique, Jean Deboutte, de l’Agence fédérale de la dette, etc. Giuseppe Pagano de l’UMons ajoute qu’il faut aussi tenir compte de la baisse à long terme de l’inflation (un peu en 2023, plus radicalement en 2024) conjugués avec des taux d’intérêt assez hauts. "On va devoir couvrir nos besoins de financement (les dettes qui arrivent à échéance) et le déficit de 5 % à un coût de plus en plus élevé. On diminue donc d’autant nos capacités d’investissements futures. Or, on sait qu’en Belgique, on a de gros besoins en la matière, dans la justice, dans la défense (sous la pression de l’Otan), en infrastructures publiques, etc. Cela, c’est plus inquiétant", dit-il à La Libre.

Aujourd’hui, le plus urgent, c’est de répondre à la crise énergétique, ce qui demande logiquement un soutien de l’économie et donc un déficit public. La vraie bataille pour éviter que l’économie belge dérape sera donc à mener sur le long terme, une fois le Covid et l’Ukraine passés (du moins avec un peu d’optimisme).

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