Dans les coulisses de la rébellion contre Total : "Nous avons tous des pseudos"

Ce week-end, des centaines de citoyens sont allés bloquer deux sites de TotalEnergies pour exiger des politiques climatiques véritablement ambitieuses. Des cibles symboliques de ce qui s’annonce comme le combat du siècle.

action de désobéissance civile contre total
L’action Code Rouge était préparée en secret depuis des mois. © BelgaImage

Une combinaison de chantier blanche, des paillettes et du maquillage pour le visage, un peu de glu pour flouter les empreintes au bout des doigts, des chaussures robustes, un bonnet, un sac de couchage et de quoi se nourrir pendant 24 heures. Surtout pas de téléphone, ni de carte d’identité. Une bonne dose de détermination et d’excitation. Tous plus ou moins équipés de ce trousseau, près d’un millier d’activistes ont bloqué le week-end passé les dépôts pétroliers de Feluy et de Wandre, propriétés de TotalEnergies. Ils étaient attachés à des rails ou suspendus à un pont, pour réclamer la fin des investissements dans l’énergie fossile. Car même si elle a verdi son nom en 2021, Total maintient le cap pétrole-gaz. Rien que l’été dernier, l’entreprise se lançait dans le développement du plus grand champ de gaz naturel au monde. Une bombe climatique à un milliard de tonnes de CO2. De quoi maintenir les superprofits engrangés par la multinationale depuis le début de la crise énergétique.

Mobiliser sans faire fuiter

L’action de désobéissance civile Code Rouge, préparée en secret depuis des mois, est d’une ampleur inédite en Belgique. Elle s’inspire du mouvement allemand Ende Gelände, qui chaque année bloque une infrastructure liée à l’énergie fossile dans l’espoir de faire bouger les politiques en matière de transition énergétique. L’idée n’est pas de saboter, mais de faire parler: derrière ces actions pacifiques, des centaines de citoyens de tout âge risquent la garde à vue pour réclamer plus de justice climatique.

Six jours avant Code Rouge, ils étaient une trentaine à s’être réunis dans une salle de la capitale pour apprendre comment réagir face aux forces de l’ordre. Pas de gestes brusques, seulement de la résistance passive. Sur le parquet, les corps s’exercent à se faire poupée de chiffon pour compliquer la dispersion d’un bloc humain improvisé devant la porte des toilettes. Ceux qui font de la désobéissance civile ne doivent en aucun cas initier la violence, martèlent les encadrants de la formation. Dans l’assemblée, beaucoup de trentenaires, mais aussi quelques femmes de plus de soixante ans se partagent leurs expériences passées. “En principe, ce n’est pas interdit de porter un casque pour se protéger lors d’une action, mais dans les faits, les policiers voient souvent ça comme un signe d’agressivité.” Tous savent que s’introduire ou bloquer un site privé peut les envoyer en cellule pour quelques heures. Douze heures, en cas d’arrestation administrative; 48 heures assorties d’un casier, s’il y a, de façon plus rare, des poursuites judiciaires. Une jeune enseignante sourit nerveusement sur sa chaise. Finalement, elle ne participera pas.

La confrontation avec la police et les conséquences judiciaires, c’est l’inconnu qui rend nombre de participants fébriles avant l’action. Des flics infiltrés ont d’ailleurs certainement participé aux journées de formation ou aux différents briefings organisés en amont de Code Rouge, pour se préparer à agir. “Ils auraient été bêtes de ne pas le faire”, sourit Lenny, qui a rejoint le noyau de l’organisation au début de l’été, grisé par l’envie de bousculer le géant de l’énergie. “Peut-être, d’ailleurs, qu’ils ont vu qu’on était sympas et qu’ils ont décidé de se joindre à nous!

désobéissance civile

Les mouvements de désobéissance civile n’ont touché la Belgique que récemment. © BelgaImage

Ce n’était un secret pour personne que le week-end du 8-9 octobre, une grande action se préparait contre TotalEnergies quelque part en Belgique. Site internet explicatif, publicité sur Facebook, newsletter… La communication était aussi large que le public visé. Selon la porte-parole du mouvement Chloé Mikolajczak, aux dernières nouvelles, environ 50 % des inscrits n’avaient jamais participé à une action de désobéissance civile avant Code Rouge. “La crise énergétique et l’été caniculaire ont participé à une prise de conscience massive.” Largués par cars dans un champ proche de la cible, la majorité des participants n’ont su que samedi matin tôt quelle infrastructure ils allaient tenter de bloquer plusieurs heures durant. “Les informations transmises via Internet restaient minimales, évidemment, précise Lenny. Même si un policier suivait tout le parcours d’informations comme un activiste, il a découvert la cible au moment d’arriver dessus.

Illégale, mais tolérée?

Éviter à tout prix les fuites, c’est le cheval de bataille de toute action de désobéissance civile. Si la cible est connue d’avance par les forces de l’ordre, les manifestants ont peu de chance de pouvoir l’approcher. La coalition qui a préparé Code Rouge a appliqué une méthode bien ficelée pour ne pas tout faire capoter. “On communique avec des applications cryptées, on minimise les informations qu’on doit savoir, on n’enregistre rien sur nos appareils, les réunions stratégiques se déroulent dans une pièce où les téléphones sont laissés à l’extérieur en mode avion, et nous avons tous des pseudos”, explique Lenny. Tout est cloisonné pour limiter les risques de fuites, acquiesce Chloé Mikolajczak. “On suit le principe “on ne sait que ce qu’on est censé savoir”. L’organisation est divisée en plusieurs équipes (action, logistique, communication, juridique) et les responsabilités reparties “en arbre”. “Plus tu t’écartes du tronc, moins tu as d’informations.” L’idée, en plus d’empêcher les fuites, c’est de limiter au maximum les risques judiciaires.

Marquer les imaginaires

Si Code Rouge est par essence illégale, le sociologue Bruno Frère, professeur à l’ULiège, estime que “la désobéissance civile doit pouvoir être tolérée dans un État de droit démocratique. C’est une manière de rappeler à la démocratie qu’elle est en train de commettre des infractions par rapport à ses propres principes, écologiques par exemple.” Cette forme d’action est loin d’être nouvelle. Théorisée par le philosophe Henry David Thoreau dans le milieu des années 1800, la désobéissance civile est surtout née avec Gandhi en 1930, quand pour contester le colonialisme britannique en Inde, il lance la “Marche du sel” avec ses sympathisants. Le dirigeant politique défini alors l’acte de désobéissance comme étant civil “lorsque sa motivation est altruiste, sa manifestation publique et son auteur responsable”.

Depuis, les mouvements se multiplient partout dans le monde, notamment pour lutter contre le racisme, pour l’égalité homme-femme ou revendiquer de meilleures politiques environnementales. Pas de place, donc, pour les idéaux antidémocratiques visant des valeurs particularistes, abonde Bruno Frère. Si des citoyens vont bloquer Total, c’est bien pour une cause globale et non des intérêts particuliers. “Le monde politique peut parfois avoir tendance à tout mélanger…” D’après Bruno Frère, la Belgique reste sûrement l’un des pays “où il est le plus facile d’opérer de la désobéissance civile”. Pourtant, ce n’est pas ici qu’on voit le plus d’actions de ce genre. “Il y en a probablement plus en France et au Royaume-Uni… peut-être aussi du fait que la police y est beaucoup plus interventionniste, donc on en parle davantage. Les occupants de la ZAD de Notre-Dame des Landes ont par exemple été violentés par la police, ce qui a fait la une de beaucoup de journaux internationaux. Je ne pense pas qu’en Belgique, cela se serait passé comme ça, car nous sommes un pays de concertation sociale.” D’après Lenny, le mouvement de désobéissance civile a pris de l’ampleur en Belgique depuis l’arrivée d’Extinction Rebellion il y a environ trois ans “À Ende Gelände en 2017, on parlait déjà de faire une action similaire en Belgique, mais on se disait qu’il n’y avait pas encore les forces nécessaires. Puis, petit à petit, c’est venu.

Reste à connaître l’impact d’une action comme Code Rouge sur la société, outre d’avoir ralenti la production du groupe TotalEnergies pendant un week-end. “Il y aura toujours des gens pour dire que ces actions ne changent rien, mais si on analyse sur le long terme, c’est bien parce que des gens luttent à un moment donné et que les mouvements persistent que des injustices sont lentement abolies, pointe le sociologue Bruno Frère. La désobéissance civile permet de marquer les imaginaires, de faire avancer le débat public sur une série de questions et vient rappeler aux politiciens qu’ils sont en démocratie.” Surtout, sourit Lenny, toutes ces nouvelles personnes formées à la désobéissance civile en Belgique pour bloquer TotalEnergies risquent de continuer à agir. “Je connais peu de personnes qui se sont arrêtées à une seule action…

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