Zoom sur les quartiers de Bruxelles: qui est in, qui est out?

Parvis de Saint-Gilles, Châtelain, Flagey, Dansaert. Certains quartiers ont la cote. Entre politiques publiques et gentrification, d’autres - autour du canal - pourraient suivre. Zoom sur la carte de Bruxelles qui bouge.

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Parvis de Saint-Gilles vu du ciel. © visit.brussels

Entre le sud-est bourgeois et le nord-ouest plus populaire, la Région bruxelloise a plusieurs facettes. Ces dernières années, la classe moyenne aime ainsi surtout se promener dans les Marolles ou autour de la place Sainte- Catherine, boire un verre à la place Flagey ou au parvis de Saint-Gilles. Elle habite aussi plus volontiers un appartement autour de la place du Châtelain ou dans le quartier européen. Ces quartiers n’ont pourtant pas toujours été à la mode. Ils ne le seront peut-être plus demain, ou dans une moindre mesure, si, par exemple, le Plan Canal atteint ses objectifs et devenait d’ici une décennie le périmètre tendance rêvé par la majorité politique en place.

D’autres zones sont en voie de transformation – à Anderlecht, à Schaerbeek ou à Laeken suite à l’arrivée progressive de jeunes propriétaires de la classe moyenne qui ne peuvent plus s’offrir un bien correspondant à leurs attentes, avec deux ou trois chambres et un extérieur, à Ixelles ou à Saint-Gilles. “L’évolution des quartiers relève d’une somme de décisions, de plans, de stratégies et de projets, ­explique Mathieu Van Criekingen, géographe de l’Institut des Brussels Studies. Les choix que posent les habitants de devenir propriétaires, de déménager, pèsent également dans la balance. À côté des pouvoirs publics, des investisseurs privés comme les promoteurs immobiliers, il y a donc l’ensemble des usagers de la ville qui contribuent à donner une aura ou une image à un quartier.

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© visit.brussels

Les Marolles et les bourgeois

Pour Mathieu Van Criekingen, ces trois types d’acteurs sont interconnectés. “Si des touristes apparaissent dans un quartier, les autorités publiques vont aménager le territoire pour répondre aux besoins de ce nouveau public et les investisseurs y verront une aubaine. Le quartier deviendra alors encore plus attractif pour les touristes.” Chaque coin de ­Bruxelles a sa particularité, ses propres dynamiques urbaines. Mathieu Van Criekingen prend l’exemple des Marolles. “On y trouve des signes de gentrification, mais ça reste un quartier avec beaucoup de logements sociaux et un espace fréquenté pour son marché aux puces. Plusieurs dynamiques s’entremêlent au même moment et au même endroit.

Chaque quartier a son utilité, différente et ­complémentaire des autres. “Si on regarde l’histoire des villes, il existe une division sociale de l’espace. Il y a des zones bourgeoises et d’autres populaires. Cette division s’est mise en place sur plusieurs siècles. Elle évolue, mais elle est aussi reproduite à l’identique. Ainsi, le cadran sud-est bruxellois est une zone habitée par des personnes aisées de type bourgeois depuis très longtemps. Uccle reste Uccle.” D’autres quartiers, dans le nord de Bruxelles, à Schaerbeek ou le long du canal sont historiquement plus popu­laires. “Ce sont les lieux d’accueil de l’immigration internationale, des habitants sans gros portefeuille, des artistes ou encore des étudiants de Belgique ou d’ailleurs.” Mathieu Van Criekingen constate que les quartiers bourgeois se transforment moins facilement et rapidement que d’autres plus popu­laires. “Les gens plus aisés sont souvent organisés pour défendre leur espace. On le voit aujourd’hui avec les controverses autour des projets de logements sociaux Les Dames Blanches à Woluwe-Saint-Pierre ou Le Champ des Cailles à Watermael-Boitsfort.”

Le cas Dansaert

À l’inverse, les quartiers populaires se trans­forment plus facilement via des processus de ­gentrification. Mathieu Van Criekingen la définit comme toute forme de réaménagement de l’espace populaire à l’avantage de groupes sociaux favorisés. Certains investissent cet espace de façon ­permanente. D’autres, temporairement, en attendant d’avoir les moyens de rejoindre un quartier plus bourgeois. “La gentrification est toujours positive pour l’un et négative pour l’autre. Si un loyer augmente en raison de la gentrification, c’est négatif pour le locataire, mais positif pour le propriétaire, illustre le géographe. Le terme “gentrification” est apparu pour se mettre du côté des populations fragilisées par ces changements. La gentrification est donc une mauvaise nouvelle. Elle est un synonyme de difficultés croissantes à pouvoir vivre en ville pour diverses catégories sociales. Avant, on utilisait des termes comme “revitalisation” ou “revalorisation” qui sont des mots positifs. On ne peut pas être contre la revitalisation, contre la vie. C’est pourquoi le terme “gentrification” est plus adapté.”

Mathieu Van Criekingen suit depuis trente ans l’évolution de la rue Antoine Dansaert, artère ­symbolique du renouveau branché de Bruxelles actionné depuis le milieu des années 80. “Les commerces dans le quartier étaient historiquement des spécialistes de l’équipement. Il y avait notamment un magasin de cannes à pêche. Ils ont été balayés par l’émergence des grandes surfaces d’équipement et du bricolage.” Ces cellules commerciales ont été alors occupées par de jeunes créateurs de mode car elles étaient bon marché et proches de l’hyper-centre bruxellois. “Eux-mêmes ont été poussés en dehors du quartier. Aujourd’hui, la plupart des commerces sont des chaînes internationales, pas celles de la rue Neuve ou de l’avenue Louise, mais des commerces plus pointus.” Par ailleurs, se sont greffées des interventions de pouvoirs publics pour rénover notamment la place Saint-Géry, toute proche de la rue Dansaert. Enfin, les restaurants et cafés sont apparus et ont accéléré le processus. “Aujourd’hui, la rue Dansaert est une zone avec une aura symbolique forte, des commerces relativement haut de gamme et des prix de l’immobilier assez hauts. La population qui y vit a changé en conséquence en quelques décennies.

Le Châtelain et les expats

Parmi les zones à la mode, le géographe s’est aussi intéressé au Châtelain qui a évolué selon un ­contexte tout à fait différent. “Historiquement, ce quartier était en dehors des zones populaires même s’il y a eu des activités manufacturières liées à l’automobile. Le Châtelain est un espace intermédiaire entre le centre-ville et le sud bourgeois de la Région. Sa spécificité aujourd’hui est qu’il est prisé par les expatriés français aisés, tout comme à côté, le quartier de la place Brugmann. On observe des niveaux de prix supérieurs de l’immobilier. Le mode de vie s’aligne doucement au référentiel du mode de vie parisien.” Les quartiers étudiants dont le fameux Cimetière d’Ixelles ont évolué au rythme du développement de l’ULB et de la VUB. “On n’a toutefois jamais été ici dans le cas d’une zone ouvrière typique du XIXe siècle comme à Anderlecht, Molenbeek et Laeken.” Plus récemment, le quartier de la place Fernand Cocq a fait l’objet de rénovations conduisant à une gentrification des environs. Celle-ci s’étend doucement à Matonge, le quartier africain de la capitale.

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© visit.brussels

Vers le canal

Le plus gros projet de la Région bruxelloise se trouve autour du canal de Bruxelles, à Molenbeek, entre la rue Dansaert et Tour & Taxis. Les ­immeubles aux performances énergétiques idéales y poussent comme des champignons. Outre les logements, les pouvoirs publics entendent créer de nouveaux espaces publics conviviaux. Il y a encore du travail, notamment au niveau de la sécurité dont se plaignent les premiers résidents. “L’option des pouvoirs publics est de soutenir et encourager la gentrification même si les politiques ne s’affichent jamais dans les discours comme étant pro- gentrification. La Région bruxelloise a fait ce choix et veut attirer dans cette zone une nouvelle population.” Cette gentrification pourrait cependant avoir des conséquences regrettables. “Une ville dont les ­quartiers populaires se gentrifient est une ville qui complexifie le quotidien de personnes qui ont déjà des difficultés liées au chômage et au logement. Soit c’est une ville où les tensions sociales deviennent plus ­fortes, soit c’est une ville où les habitants historiques sont amenés à quitter Bruxelles ou à accepter des ­conditions de vie dégradées, pour le bonheur des ­marchands de sommeil.

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