Les Belges du bout de la rue: une marche folklorique pour faire vivre Ragnies

la ­marche Saint-Roch de Thuin
Les quatre as initiateurs du projet, de droite à gauche: Frédéric, Aurélien, Sylvain et Adrien.© Emilien Hofman

C’est inévitable. Chaque année, quand la batterie de sa compagnie de la ­marche Saint-Roch de Thuin se met en route pour la première fois de la journée et que les tambours et les fifres résonnent dans les rues, Adrien a la chair de poule. Pourquoi? “Pourquoi certaines choses nous font ressentir des émotions et pas d’autres?, rétorque, espiègle, ce ­trentenaire barbu. Une marche, c’est une ambiance sonore, avec la musique et la poudre que l’on fait ­parler, mais aussi très colorée grâce aux costumes, dorures, galons et plumets. C’est cet ensemble indescriptible qui me touche.

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Adrien a participé à sa première marche folklo­rique de l’Entre-Sambre-et-Meuse à l’âge de 11 ans. À l’époque, tous ses copains de l’école faisaient la Saint-Roch de Thuin, alors il a convaincu ses parents de l’inscrire à un cours particulier de fifre, cette petite flûte traversière, pour pouvoir les rejoindre. “C’est une tradition orale: l’apprentissage se fait essentiellement par imitation, reprend cet actuel directeur d’un centre culturel. Moi, j’avais l’avantage de connaître le solfège, mais pour certains, les notes sont parfois inscrites sur un carton de bière.” Les marches sont ce mélange de tradition autour d’anciennes processions costumées et d’une bonne dose de folklore.

Mouvement féministe

Une douce soirée s’annonce en cette fin de semaine au Bosquet, l’unique café de la localité thudinienne de Ragnies, ouvert six jours sur sept et dont le tenancier est supporter de la Juventus. Huit femmes et neuf hommes se rassemblent dans un premier temps sur la terrasse, où ils entament le fameux concert des retrouvailles: “Ça a été, les vacances?”, “Andy n’est pas là!”, “C’est pour qui, le Coca zéro?”… Ce jeudi, le troquet se transforme une nouvelle fois en Q.G. du comité de la marche Saint-Véron, la petite dernière parmi la centaine déjà existante en Entre-Sambre-et-Meuse, et qui se déroulera les 17 et 18 septembre avec un peu moins de 250 figurants.

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Ce projet est né en 2019 dans la tête de quatre potes, Frédéric, Sylvain, Aurélien et donc Adrien, tous établis autour de Ragnies et mordus de cette tradition propre à la région. “Quand on a découvert qu’il existait une ­procession au village, on a voulu créer une marche avec l’objectif de rassembler les gens du patelin, de créer de la convivialité autour de ­quelque chose qui a du sens, à savoir magnifier cette cérémonie”, se remémore Adrien, surnommé “Mon adjudant”. S’il existe bien une procession le lundi de Pâques, personne à Ragnies ne se souvient d’avoir vu la ­statue de saint Véron défiler un jour dans les rues. “Cette marche va nous permettre de contribuer à faire vivre Ragnies, déjà bien dyna­mique grâce à la Distillerie de Biercée, le golf, l’ASBL Viquy et sa ­présence dans le réseau des Plus beaux ­villages de ­Wallonie”, poursuit le comitard. En trois ans, les quatre as se sont donc notamment attelés à explorer l’histoire locale, à convaincre le doyen et la Ville du bien-fondé de leur initiative, à tracer un parcours et à trouver un louageur de costumes… qui ne sera pas seul sur le pont.

Harmonie et son fameux “tour du cou” pour prendre les mesures des costumes. © Emilien Hofman

Postée sous une tonnelle, Harmonie fait serpenter un mètre autour du cou de Bérangère. Face au coût élevé de la location des costumes, le ­peloton des vivandières de la Saint-Véron a décidé de réaliser ses propres vêtements. Cette prise de cotes va donc permettre à une couturière de constituer 48 tenues adultes et neuf tenues enfants sur mesure. “Il existe un long débat sur la place des femmes dans les marches, reconnaît ­Harmonie. Chaque patelin a ses exigences. Parfois, il suffit de remettre sa candidature, mais il arrive aussi qu’on se retrouve sur liste d’attente ou qu’on n’ait aucun rôle du tout.”

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Le comité ragnicole a quant à lui décidé d’ouvrir les vannes et d’abolir les limitations imposées à la gent féminine. Le jour où le quatuor d’initiateurs a proposé à la jeune maman d’endosser le rôle d’officière vivandière, elle a d’abord hésité: aurait-elle assez de temps à y consacrer entre son travail et ses loisirs? “C’est le défi de me battre pour qu’un maximum de femmes et de ­jeunes filles ­puissent participer qui m’a donné envie de prendre cette mission à cœur”, fixe Harmonie, qui participe par ailleurs depuis vingt-cinq ans à la Saint-Roch de Thuin en tant que soldat puis ­cantinière, dont la mission est d’approvisionner les troupes. “Cette année, ma maman va marcher avec mon papa et moi pour la toute première fois. C’est fantastique: ça sera peut-être la seule occasion pour elle comme pour d’autres de le faire.”

Du sérieux et des gouttes

La télévision, d’ordinaire dévolue au foot ou au karaoké, sert exceptionnellement de support à une présentation Powerpoint, tandis que le jeu du 421, les fléchettes et le bingo sont mis de côté. Ce soir, l’intérieur du Bosquet est en mode “réunion”. “On démarrerait par le point com?”, lance Sylvain, l’informaticien du jour. “Il faut se lever pour parler?”, questionne alors Tiffany, manifestement plus à l’aise sur sa chaise. Rapidement, la petite troupe enchaîne les thématiques: pub sur Facebook, sponsors et toilettes mobiles. Pour la plupart des comitards, les heures les plus intenses sont à venir. Odile, par exemple, est responsable des ­cantinières au sein du peloton des sapeurs. Cette blonde aux innombrables bracelets noir et blanc compte d’abord organiser une petite réunion pour rencontrer sa douzaine d’acolytes. “Je sais déjà qu’il y aura énormément de gens que je ne connais pas et je trouve ça génial parce qu’on a l’habitude de se retrouver et de marcher avec les mêmes personnes. Là, ça va me permettre d’en découvrir de nouvelles issues de divers horizons.” Dans un deuxième temps, la jeune quadra devra mettre en place la distribution des gouttes (de la poire de la Distillerie de Biercée – NDLR), la communication et la récolte d’argent du jour avant de préciser le fonctionnement de la Saint-Véron. Plutôt sous forme de rappel pour les initiées au folklore, mais de A à Z pour les novices. L’organisation se veut sérieuse. “L’image que l’on donnera du village est importante, reprend Odile. Par rapport à d’autres marches peut-être plus festives, on aimerait proposer une procession fluide avec moins de temps morts.” La future marche ragnicole ne prétend pas faire de reconstitution, mais son comité ambitionne de respecter une ­certaine rigueur dans son “escorte militaire” de la relique. “Il y aura ces moments solennels où l’on essaiera par exemple que tout le monde ait des chaussures de même couleur et que personne n’abuse de la petite goutte, enchaîne Adrien. Mais il y en aura d’autres où l’on pourra ­évidemment se permettre de quitter les rangs pour faire une blague à son camarade.

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Le comité a créé une oriflamme spécialement pour l’occasion. © Emilien Hofman

Perpétuer une tradition

À la réunion, après la présentation des ori­flammes, mais juste avant la pause clope, les ­quatre organisateurs diffusent sur l’écran télé une présentation de la procession telle qu’ils l’ima­ginent. Réalisée à l’église, la vidéo met en scène Adrien, guide et caméraman, et Nicolas, un autre comitard dont les quelques pitreries amusent l’assemblée. “On est tous animés par l’envie de ­renforcer la cohésion sociale, c’est pour cela aussi que l’on va à la rencontre des anciens de la localité et que l’on distribue des flyers pour ceux qui n’ont pas facilement accès au Web, expose Adrien, non-fumeur. Après, c’est un véri­table challenge de réussir une première qui doit être à la fois nouvelle, mais inscrite dans la tradition.” Immergée dans l’univers de la marche depuis sa naissance, Odile la cantinière considère son engagement comme naturel: ce folklore fait tout ­simplement partie de son ­histoire, son patrimoine, sa culture. “Je trouve intéressant que les gens se réunissent autour d’une telle tradition et la perpétuent, confie-t-elle. Moi, personnellement, ça me permet aussi de me sentir membre d’un groupe bien ancré dans son environnement local. À moins d’un mois de l’événement, on perçoit une énergie grandissante qu’il n’y avait pas aux réunions précédentes. Tout s’emballe, s’accélère.” Chaque année, quand sa société se retrouve pour le premier jour de la Saint-Roch et que tout le groupe se constitue en ordre sur le viaduc de Thuin, Odile a la chair de poule. Un moment inévitable. Et bientôt bisannuel.

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