Crise énergétique: et si on coupait l’éclairage des routes belges?

Avec l'inflation des prix de l'énergie, la question de réduire l'éclairage public se repose. Mais le débat ne semble pas prêt d'aboutir sur un consensus.

Éclairage d'une route
Éclairage d’une route ©BelgaImage

Vous avez peut-être déjà vu cette image: vue de l’espace durant la nuit, la Belgique brille de mille feux comparé à d’autres pays. En 2017, l’astronaute Thomas Pesquet n’avait d’ailleurs pas manqué de le faire remarquer plusieurs fois en prenant des images de notre pays depuis la Station spatiale internationale (ISS). Comme il le notait à l’époque, les routes belges y sont pour beaucoup, et plus particulièrement les autoroutes. On peut ainsi clairement distinguer le sillon Sambre-et-Meuse et de grands axes comme l’A4 qui file vers le Luxembourg. Une fois passé la frontière française par contre, c’est le noir, sauf dans les aires urbaines.

Ce problème interpelle déjà en matière de pollution lumineuse mais aujourd’hui, avec l’inflation des prix de l’énergie, cette problématique prend une nouvelle dimension. Ne serait-il pas plus sage de faire comme nos voisins français, en coupant l’éclairage d’une série de routes pour modérer notre consommation d’électricité? Selon plusieurs médias dont la DH, ce serait une des idées sur la table du Codeco Énergie ce mercredi.

Un passage progressif et parfois poussif aux LED

Les autorités n’ont cela dit pas attendu la flambée de l’inflation pour se poser la question de la consommation électrique des routes belges. En 2019, un "Plan Lumières 4.0" a déjà été lancé en ce sens en Wallonie pour réduire l’éclairage en fonction du trafic et selon les heures et ce sur une bonne partie du réseau. Il s’agissait aussi de remplacer les vieux luminaires au sodium par des LED, réputées plus économiques et écologiques. Selon la région, cela a déjà permis de réduire la pollution lumineuse, ce qui serait même perceptible depuis l’espace. Le sillon Sambre-et-Meuse apparaitrait par exemple toujours mais des axes comme l’A4 se feraient beaucoup plus discrets. À terme, le plan devrait permettre une économie d’énergie de 76%.

Pour autant, au niveau national, il n’y a pas de plan supplémentaire en l’état. Si la Belgique change ses habitudes, c’est notamment sous l’impulsion de l’Europe. À Bruxelles par exemple, Sibelga, qui gère 80% du réseau régional, a d’abord jugé préférable d’opter pour des ampoules à basse consommation et non des LED, bien que ces dernières consomment 20% d’électricité en moins. En cause: leur durée de vie, avec 25 ans pour les premières, 15 ans pour les deuxièmes. Depuis une directive européenne a édicté le remplacement obligatoire des éclairages économiques par du LED, question d’utiliser le moins d’électricité possible. Quant à savoir si c’est économiquement intéressant pour Sibelga, "la question semble délicate" pour le gestionnaire, fait savoir BX1, et "connaître le montant réel des économies relève du décodage d’un boulier chinois, Sibelga ne connaissant pas exactement le prix du kWh ni l’amortissement de ses installations". En 2020, il prévoyait un remplacement très progressif de son parc par des LED, à hauteur de 4% par an, soit un rythme bien moins rapide qu’en Wallonie.

L’Europe pousse encore plus à la sobriété énergétique depuis cette année, dans le contexte de la guerre en Ukraine. En juillet dernier, la Commission a demandé aux pays de l’UE d’atteindre 15% d’économie sur leur consommation. L’Espagne a ainsi édicté plusieurs mesures, dont le fait d’éteindre les lumières des vitrines des magasins et l’éclairage des bâtiments publics. Ce lundi, le gouvernement français a annoncé un décret du même style, en interdisant entre autres l’allumage des panneaux publicitaires lumineux de 1h à 6h du matin. Avant cela, près de 12.000 communes de l’Hexagone avaient déjà décidé pour leur part une extinction nocturne partielle ou totale. Plusieurs grandes villes du continent ont également suivi le mouvement en prévoyant de réduire l’éclairage public (Vienne, Berlin, etc.).

Garder l’éclairage public pour plus de sécurité?

En Belgique, la tenue du Codeco Énergie ce mercredi suscite de grandes attendes. Selon LN24 qui révèle en exclusivité les mesures qui devraient y être prises, a priori, le gouvernement fédéral envisagerait d’éteindre l’éclairage des bâtiments fédéraux et des monuments entre 19h du soir et 6h du matin. Par contre, rien pour les routes. Auparavant, seules de rares localités avaient fait des annonces sur cette thématique, à l’instar de Mons qui avait promis une réduction de moitié de son éclairage public (sans donner de date précise). Pourquoi les autres villes ne se sont pas attaquées au problème? Selon l’échevin de la Mobilité Bart Dhont, "illuminer les rues la nuit est plus qu’une question de confort. Ça permet d’augmenter le sentiment de sécurité, surtout pour les femmes, qui se sentent menacées sur la voie publique", explique-t-il à L’Écho.

Est-ce que le problème est uniquement d’ordre sécuritaire? En s’intéressant à la pollution lumineuse belge en 2017, le New York Times avait jeté le trouble. Un bourgmestre de la commune flamande de Glabbeek y dénonçait alors des conflits d’intérêts entre l’État et les fournisseurs d’énergie. Il pointait par exemple un système de redistribution des bénéfices qui "rend la profession de politicien en Belgique très lucrative". Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management, précisait: "De nombreuses personnes travaillant pour des sociétés de distribution, et même pour les régulateurs belges de l’énergie, travaillaient auparavant pour Electrabel, et vice versa". Un ancien employé d’Electrabel et du gouvernement, Michel Vercaempst, confiait pour sa part que selon lui, un tiers de la facture énergétique d’un ménage va aux sociétés de distribution, un autre tiers aux producteurs et un dernier tiers à l’État. Dans ce contexte, baisser la consommation d’électricité pourrait créer quelques crispations.

Est-ce que le contexte actuel d’inflation des prix changerait la donne? En tout cas, encore aujourd’hui, c’est surtout l’argument sécuritaire qui revient dans les discours. Pour avancer dans le débat, on peut aussi se demander si l’éclairage a vraiment un impact positif sur la sécurité. Le sujet a fait l’objet de plusieurs études, surtout dans les pays anglo-saxons, mais les conclusions sont très contradictoires. Comme le notait un état de la question établi en 2007, on voit surtout apparaître des camps assez marqués pour ou contre, animant un vif débat depuis des décennies. En France, des communes ont testé l’impact d’une extinction de l’éclairage public sur la criminalité. Certaines disent rester prudentes sur le sujet, surtout qu’il n’y a pas de chiffres officiels, d’autres comme Rochefort ont affirmé qu’il y avait même une baisse du nombre de délits comme des cambriolages. En Suisse, la police genevoise affirme qu’"on ne peut absolument pas être catégorique" sur l’impact de l’extinction ou pas de l’éclairage public. "Il faut aussi regarder l’angle des délits qui seraient commis de manière soudaine. En ce sens-là, le fait qu’il y ait de l’éclairage public ou pas n’aura pas d’impact sur la commission d’infractions", fait savoir son porte-parole à la RTS. Au final, si tout le monde est bien d’accord sur un point, c’est la perception de l’insécurité. Quand il n’y a pas d’éclairage, celui-ci augmente, et inversément. Pour le reste, le débat continue.

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