Radars tronçons: pour plus de sécurité… et d’argent?

La saga du radar tronçon du tunnel Annie Cordy ressemble à une mauvaise blague belge. Mais elle rappelle aussi les montants engagés et les enjeux de sécurité routière qui en découlent.

radar tronçon
© BelgaImage

Il devait voir tout ce qui entre et sort du tunnel Annie Cordy. Le radar tronçon installé il y a cinq ans est pourtant toujours aveugle. Suite aux refus des bourgmestres de Molenbeek et Koekelberg de signer le protocole d’accord, il n’est jamais entré en service. Françoise ­Schepmans et Philippe Pivin, tous deux MR, arguaient du manque de moyens disponibles de la police pour traiter les amendes. Pour la Région bruxelloise, il y avait un réel intérêt à placer un radar tronçon dans un tunnel où la limitation à 50 km/h est rarement respectée. Remis à neuf, et accessoirement joliment décoré, il tourne à plein régime depuis le mois de mai. Il est donc temps pour l’actuelle ministre bruxelloise de la Mobilité, la Groen Elke Van den Brandt, d’enfin faire fonctionner ce radar à 150.000 euros. Voilà le processus de concertation relancé, et Catherine Moureaux, bourgmestre actuelle de Molenbeek (PS), ne devrait pas s’y opposer.

Pourquoi une décision de régionale se voit-elle entravée par des pouvoirs communaux? Parce que Belgique oblige. Mais aussi parce que, derrière la décision d’installer un radar, il y a du monde. “Tous les acteurs décisionnels concernés par la sécurité routière peuvent prendre l’initiative d’installer un radar fixe, explique Jana Verdegem, porte-parole de la police fédérale. Ce sont principalement les ­gouvernements fédéraux et régionaux, gestionnaires des voiries et les autorités policières.” La Région espère un accord à la rentrée et un happy end en 2023. La fin d’un long imbroglio? “Ce n’est pas vraiment un imbroglio mais un dossier qui a été bloqué politiquement il y a 5 ans et peut maintenant évoluer, nous reprend Camille Thiry, porte-parole de Bruxelles Mobilité. Maintenant que les travaux dans le tunnel sont terminés, nous avons relancé les discussions pour le protocole d’accord car on constate toujours des vitesses non réglementaires dans ce ­tunnel. Leur réduction aura un impact important, tant sur la sécurité routière que sur la capacité du tunnel. Une vitesse uniforme plus lente permet en effet d’assurer un meilleur débit.

Cette histoire bien belge est l’occasion de s’interroger sur ces excroissances qui poussent le long de nos routes. Parfois discrets et vicieux comme un coin de table, parfois gros comme un camion, ils nous rappellent que la vitesse n’est pas un jeu. Et ils sont loin d’être installés au hasard. “Les sites choisis pour le placement des dispositifs de mesures correspondent à des lieux sensibles: écoles, ZACA (Zones à concentration d’accidents – NDLR), ­carrefours complexes et accidentogènes, lieux d’excès de vitesse, mise en danger d’usagers ou de la vie locale. Ils peuvent en outre venir en renfort d’une action de sécurisation d’un axe spécifique, en rapport avec la Ville 30. Ou encore être installés après une ou plusieurs plaintes de riverains, et après avoir procédé à une évaluation de la situation.”

Une question à 500 millions

Outil de contrôle et de répression, mais pas que. Les radars doivent également servir des objectifs de prévention. “Ils permettent de contrôler le respect de la vitesse maximale, donc l’objectif premier est répressif, mais on remarque que la communication relative à la présence de radars a déjà en soi un résultat sur la réduction de la vitesse, donc on est également dans le préventif. Les instruments de contrôle des vitesses sont au service de la sécurité routière, en complément des actions d’infrastructure et de sensibilisation.” Qui dit radar dit amende. On estime à 500 millions la manne récupérée par l’État via les P.-V. Un sacré montant, mais Camille Thiry insiste bien, “l’objectif premier des radars n’est pas et ne sera jamais de faire rentrer de l’argent dans les caisses de la Région”. Ni du fédéral puisque la majeure partie de l’argent récolté est réinvestie dans un “Fonds de la sécurité routière” et dans des dispositifs censés l’améliorer. Le ruissellement sur les différentes zones de police se fait donc de manière très indirecte. Les polices locales engagent par exemple une grosse centaine de millions dans du personnel pour traiter les P.-V., des radars ou des aménagements routiers.

Pour se (faire) repérer

Le radar tronçon est clairement la star des radars, mais chaque modèle a son petit plus. Le radar tronçon permet de mesurer la vitesse exacte d’un véhicule sur plusieurs centaines de mètres. Pas question de ralentir quelques secondes en l’apercevant puis de réaccélérer. Le radar fixe, accolé à un feu, a l’avantage aussi de flasher l’automobiliste qui grille un feu rouge. Alors que le Lidar, énorme colonne grisâtre, est aussi solide qu’imposant. Difficile donc pour les mécontents de l’abîmer. Il est en outre déplaçable et peut flasher jusqu’à trois bandes à la fois, dans les deux sens et avec distinction de la vitesse mesurée pour chaque véhicule.

En matière d’efficacité, tout dépend donc de l’objectif attendu. “Dans un chantier, pour protéger le personnel actif, la visibilité du radar est importante, un radar fixe sera donc plus indiqué, confirme Jana Verdegem. Pour sécuriser un point noir aussi, par exemple juste avant un virage ou un échangeur dangereux.” Quant aux prix, là aussi ça dépend. “Un radar fixe se compose d’une part du site de contrôle et de la caméra, que l’on déplace de poteau en poteau, explique Camille Thiry. Le site de contrôle comprend un poteau, le boîtier, une boucle de détection. Le site doit ensuite être homologué. L’ensemble de ces prestations s’élève à 20.000 €/poteau. La caméra, qui s’insère dans le boîtier, coûte quant à elle 50.000 €. Pour les radars tronçons, impossible de donner un chiffre moyen car tout dépend de la longueur, du nombre et des lieux où placer les caméras…” Pensez-y donc avant de fracasser un radar. Ça pourrait vous coûter cher.

Vitesse en baisse, P.-V. en hausse

Cette manne est-elle amenée à augmenter? On aurait tendance à le penser, alors que les radars tronçons se multiplient et que les amendes sont de plus en plus salées. Camille Thiry ne le pense pas. “On le voit dans l’évolution des statistiques: la vitesse tend à baisser. On s’attend donc à une diminution du nombre de P.-V., par un encore meilleur respect ­progressif des vitesses au fil du temps. Comme déjà dit, les radars ont également un effet préventif, surtout qu’ils font tous partie d’un plan plus large et sont soutenus par des aménagements d’infrastructures et des actions de sensibilisation et d’éducation adéquats.

En attendant, plus de 4,6 millions de contraventions ont été ordonnées en 2021 pour excès de vitesse en Belgique. Un chiffre en constante ­augmentation. C’est d’ailleurs 1,4 million de plus qu’en 2015. À l’échelle régionale pourtant, Bruxelles a effectivement vu son nombre d’excès de vitesse baisser de 340.000 à 324.000 entre 2020 et 2021. En Wallonie, on dénombrait en 2021 un million de contraventions liées à la vitesse. En Flandre, 3,2 millions.

Avec plus de 2.000 appareils, la Belgique est l’un des pays européens parmi les plus densément peuplés si l’on rapporte le nombre de radars à la superficie de notre territoire. Reste à mesurer leur efficacité. Pour ce faire, Camille Thiry prend l’exemple du radar tronçon opérationnel depuis fin mai sur la chaussée de Gand, entre l’avenue de Selliers de Moranville et la place Schweitzer, à Berchem-Sainte-Agathe. “Sur cet axe très fréquenté, un mois après la mise en œuvre du radar tronçon, on pouvait constater que 98,5 % des usagers respectaient la limite de vitesse le week-end et 99 % en jours ouvrables.” Mais Jana ­Verdegem le concède, ils ne peuvent pas tout face aux multiples facteurs de danger sur la route. “Le radar n’est pas suffisant pour solutionner tous les problèmes qui se posent en termes de sécurité routière. La conduite sous influence ou l’utilisation d’un GSM restent également des “top killers”, indétectables actuellement par les radars. Mais au fil des améliorations technologiques, de plus en plus d’infractions peuvent être constatées automatiquement. Il est donc important de suivre les nouvelles technologies et d’investir dans des systèmes de plus en plus intelligents. En parallèle, le rôle de nos ­collègues sur le terrain reste essentiel: lutte contre l’alcool au volant, tachygraphes, radars mobiles… L’évolution technologique et le travail de nos ­collègues sur le terrain sont complémentaires.” On peut donc s’attendre à voir de plus en plus de radars apparaître sur nos trajets et même si leurs flashs font souvent mal au portefeuille, ils ont prouvé leur efficacité en matière de sécurité ­routière. À condition d’être branchés…

Sur le même sujet
Plus d'actualité