Les Belges du bout de la rue: comme nos ancêtres

Aux quatre coins de la Wallonie, des citoyens se mobilisent pour des causes qui leur semblent justes et indispensables pour leur communauté. Pendant l’été, Moustique partira à leur rencontre. Cette semaine, cap sur un futur écolieu qui entend ressusciter certaines pratiques ancestrales.

Les Belges du bout de la rue
Les Belges du bout de la rue

D’ordinaire, “Sophietera” anime sa classe de maternelle. Ce dimanche matin, l’institutrice, active dans un établissement pour enfants autistes, truste pourtant la queue de la chaîne humaine occupée à évacuer les abords d’une caravane de l’ancien camping Waldecho. Voici quelques années, ce site en cul-de-sac entouré de bois luxuriants accueillait 800 visiteurs par an à l’orée du village de Schönberg, dans la commune de Saint-Vith. À la suite de l’arrêt des activités en 2016, une vingtaine de roulottes résidentielles sont toutefois restées sur place, avec tout ce qui les assaisonne: clôtures, nains de jardin et autres barbecues… sur lesquels la nature a évidemment repris ses droits.

Aujourd’hui, le camping est en passe d’être vendu à Ecotera, un collectif de “citoyens lambda qui constatent qu’on ne sait pas trop où le monde va, mais que l’on se déconnecte de la nature comme des générations qui nous précèdent”, précise Didier (nom d’emprunt), l’un des initiateurs du projet. Ancien instituteur, le Bruxellois a toujours accordé beaucoup d’importance à la transmission. “L’idée d’Ecotera est d’aller vers autre chose que le modèle de ­consommation actuel, de prévoir pour nos enfants une autre façon de vivre, d’être de nouveau capable de faire quelque chose de nos mains pour ne pas revenir comme à la préhistoire au cas où les matières pre­mières viendraient à disparaître dans le futur.” ­Concrètement, l’ambition de la trentaine de porteurs du projet est de former une communauté qui logera dans un écolieu de 35 habitats légers autoconstruits et qui organisera des ateliers d’apprentissage de techniques ancestrales. “On ne pourra pas se domicilier ici, reprend Sophietera. Ecotera doit devenir un pied-à-terre alternatif.”

Le camping de Waldecho n’a plus vu de touristes depuis 2016.

Le camping de Waldecho n’a plus vu de touristes depuis 2016.

Eau aromatisée

Dimanche matin oblige, l’instant “petit déjeuner” se prolonge quelque peu, d’autant que la petite troupe était, il y a quelques heures encore, autour du feu pour fêter l’anniversaire de Didier. Pas de café sur la table, mais de l’eau aromatisée et les mains du cofondateur qui s’agitent pour accompagner ses consignes de dégagement de la tuyauterie et du bois à brûler qu’il faut rassembler puis trier sur le parking. “On se retrouve dans le “Village Nord” avec vos gants… et votre bonne humeur!”

Message reçu par Sophie. Pourtant, la quinqua a mal dormi. La faute à un matelas dégonflé qui l’a abandonnée sur le tapis de sol de sa tente plantée sur sa parcelle de terrain. “Je recherche un habitat groupé depuis six ans, confie-t-elle, cheveux auburn et longues boucles d’oreilles. Mon fils est en âge de voler de ses propres ailes et je n’avais aucune envie de me retrouver toute seule. Le ­concept de communauté me plaît: je suis tout à fait O.K. de garder les gosses des voisins quand ils ­sortent et vice versa avec mon chien. En cherchant sur le Web, je suis tombée sur Ecotera.” Sophie débarque dans les Cantons de l’Est un jour froid et pluvieux de janvier.

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Au départ peu convaincue, elle se laisse rapidement séduire par l’énergie des initiateurs du projet et par l’envie de construire quelque chose avec ces gens dont elle partage le besoin d’épouser une certaine simplicité au quotidien.
“Je n’ai pas de grandes idées politiques en tête, soutient-elle. Je suis révoltée depuis mon adolescence, mais là, la rebelle est fatiguée. Je serai bientôt pensionnée, j’ai envie de vivre mes dernières années calmement, entourée de gens qui aiment être proches de la terre et cultiver eux- mêmes leur potager.” Il y a quelques années, plusieurs de ses amis sont partis vivre en autarcie en France. C’était trop brutal pour elle. “Ecotera est un entre-deux qui me convient parfaitement parce qu’il me permet de garder des attaches.”

“En transition vers la transition”, tel est le slogan de l’écolieu de Schönberg. “On n’est pas des puristes ni des radicaux”, souligne Didier, l’appareil photo en bandoulière, prêt à archiver chaque étape des travaux. “On a envie d’emprunter une certaine direction et on propose aux gens de nous rejoindre. Ce n’est pas du survivalisme, plutôt la sauvegarde et la pratique de techniques ancestrales.” Entre le travail du fer ou du bois, le cordage, la pêche et la permaculture, Sophietera sait qu’il lui reste pas mal de chemin à parcourir pour apprendre à se débrouiller seule. “Je me considère comme un animal domestique, prétend cette grande dame, nœud rouge dans les cheveux et collier en tortue au cou. Si on me laisse seule dans la nature, je meurs. Je ne suis pas du tout adaptée: j’ai peur des insectes, je ne sais pas faire un nœud ni un feu, je ne suis pas foutue de faire pousser quoi que ce soit. En fait, je suis hyper-dépendante de cette société de consommation.” Elle n’est pas la seule.

Sophie, maître de chantier.

Sophie, maître de chantier.

Terrasses et tatouages

Didier cite souvent l’exemple de la production du feu pour montrer à quel point l’homme s’est déconnecté de son passé en oubliant ce secret transmis pendant des centaines de milliers d’années. Le groupe de citoyens se plonge actuellement dans des encyclopédies, consulte l’archéologie expérimentale et différents artisans pour assimiler puis, à terme, transmettre ces pratiques indispensables lors d’ateliers ouverts au public. Dans la nouvelle zone naturelle de l’ancien camping Waldecho, l’heure est au dégagement de ­dalles de béton qui constituaient anciennement les ­terrasses des campeurs. Peu impressionnée par les orvets et les musaraignes, Rita fait céder le béton d’un coup de pied, tandis que Sophie s’applique à ne pas s’écorcher les genoux avec les pavés. Plus loin, trois jeunes filles balaient la piscine délabrée sous la bande-son de La La Land. Tous ces protagonistes viennent de Bruxelles, de Flandre, de Liège, Malmedy ou Blegny.

“Au départ, on a eu peur d’être vus comme des étrangers bobos-écolos, sourit Sophietera. Finalement, c’est peut-être ce qui a ­permis l’existence d’Ecotera puisque la communauté germanophone a trouvé l’initiative très clean, très ­propre et très carrée.” Dès les premières heures, en 2021, Didier et les autres contactent le bourg­mestre, présentent leurs idées au comité de ­Schönberg qui les accueille en retour à la fête des 800 ans du village. “Notre idée n’est pas de fabriquer une île déserte où l’on vivrait en autarcie complète, promet l’initiateur. On veut créer des liens dans le coin en faisant appel aux artisans, en nous ravitaillant chez les producteurs locaux et en dirigeant les futurs stagiaires de nos ­ateliers vers les logements voisins.”

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Au civil, Didier bosse dans le social, au nord-est de Bruxelles, “dans des quartiers aux difficultés socio-culturelles conséquentes, ajoute-t-il. Je suis tellement passionné que j’emporte souvent du travail à la maison. J’ai du mal à dire “stop”, mais ça me met pas mal de pression. Venir ici me permet de tout couper: pas de connexion, pas de réseau, je suis obligé de tout lâcher et ça fait du bien”. Le quinqua aux cheveux blancs se promène dans l’atelier, l’un des trois seuls bâtiments en dur du site. Un bric-à-brac sans nom qui mêle caisses de K7 vidéo, télescope et autres tondeuses que le collectif espère rafraîchir – comme tout le reste excepté les caravanes – d’ici la fin de l’année prochaine. Un travail de titan effectué le week-end, sous le soleil ou la pluie, par des citoyens qui n’ont pour la plupart aucune expérience.

“Moi, je suis dans la phase facile: c’est le début, je suis motivée et j’ai plein d’énergie, sourit Sophietera. À côté, je vois que ceux qui sont là depuis un an sont un peu plus essoufflés. On est des rêveurs, mais nous restons réalistes. On sait que le facteur humain est très fragile, on va donc faire appel à un coach pour apprendre à gérer les conflits, à communiquer de manière non-violente.” C’est l’heure de la pause de midi. Didier quitte l’atelier. Sur son bras droit, on distingue un étrange tatouage en forme de lignes. C’est la reproduction d’une des 61 marques présentes sur le corps d’Ötzi, la momie des glaces de 5.300 ans retrouvée en Italie en 1991. Des spécialistes ont établi que plusieurs de ces tatouages étaient situés sur des points d’acupuncture. Encore une connaissance ancestrale. À Ecotera, elles sont gravées à même le corps

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