500.000 tatoués en Belgique: pourquoi tout le monde veut un tatouage?

Un demi-million de Belges se font marquer à l’encre chaque année. Dont une majorité de jeunes, symbole d’une société toujours plus centrée sur le présent.

tatouage
© Adobe Stock

Dans un coin d’un petit festival d’illustration, à Bruxelles, une farde remplie de dessins est posée sur une table. Une petite file s’agglutine. Premier arrivé, premier servi: celui qui pointe du doigt une vignette peut aller se la faire tatouer par l’artiste, juste derrière les grands rideaux noirs qui cachent quatre stations de tatouage. C’est comme ça qu’un matin de fin mai, on s’est retrouvée sur une table, à rejoindre le clan de plus en plus imposant des personnes tatouées. Selon les derniers chiffres du Service public ­fédéral de la Santé, datant de 2017, 500.000 ­Belges se font marquer à l’encre chaque année. Difficile de trouver des statistiques plus récentes, mais dans le milieu il se marmonne qu’aujourd’hui “tout le monde est tatoué”. Tout le monde, ou presque. Chez nos voisins en tout cas, près de la moitié de la population italienne arbore un dessin sur la peau, selon une étude réalisée en 2018 par l’institut Dalia, et plus d’un tiers des Français. Ce qui avant était marginal est devenu… on ne peut plus banal.

Dire que le tatouage est à la mode aujourd’hui, c’est à nuancer. On le dit depuis des décennies! Mais indéniablement la pratique est beaucoup plus ­visible actuellement, cela s’est fortement démocratisé”, observe Alix Nyssen, historienne de l’art spécialiste du sujet. La pratique, qui remonte à la préhistoire et a connu toutes sortes d’évolutions, a réellement décollé dans les années 1990 quand les stars ont commencé à décorer leur corps et que la haute couture s’est emparée du phénomène. Au fil des années, l’image du biker barbu tatoué s’est effacée. “Le tatouage a toujours touché toutes les classes sociales, y compris la royauté, mais la différence c’est qu’avant ce n’était pas visible. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus accepté.” Vous avez déjà croisé une banquière, un maître d’hôtel ou une personnalité politique tatoués… Que vous le sachiez ou pas… Le sociologue français David Le Breton, qui travaille sur la question depuis des années, estime que désormais, “cela ne pose plus de problème dans nombre de métiers. Ce qui reste stigmatisé en revanche, ce sont les tatouages sur le visage, les mains et le cou. Ça saute aux yeux, ça surprend encore”.

Le visage, vous êtes sûr?

Accoudé au comptoir du plus vieux studio de tatouage de Bruxelles, le gérant de Ritual, Roman Castelvechi jette un œil à son collègue, occupé à retoucher un dessin. “Avant, se tatouer le corps était une manière de montrer ta marginalité, désormais c’est le tattoo face qui devient original.” Sans lever les yeux de sa tablette numérique, Nickos renchérit: “La clientèle est de plus en plus jeune et ils veulent des tatouages sur le cou, le visage et les mains, même pour leur premier. Il faut que ce soit de plus en plus visible. On est toujours un peu réticent à le faire, on prévient que ça peut fermer des portes.” Ces deux-là ont vu le monde du tatouage évoluer ces dernières années. Le petit shop coloré, ouvert depuis 1992 en plein cœur de l’Îlot sacré, a désormais trois concurrents dans un périmètre de quelques dizaines de mètres carrés. Les studios poussent comme des champignons, quitte à fermer quelques mois plus tard, nous dit-on.

Se faire tatouer sur un coup de tête, ça a toujours existé. Difficile de dire si c’est réellement le cas aujourd’hui plus qu’hier. “Des impatients, il y en a beaucoup”, nous glisse Roman Castelvechi. Ce que voit le sociologue David Le Breton, c’est surtout “une certaine amnésie chez les jeunes générations. Il y a aujourd’hui une difficulté à se projeter dans le temps. On s’investit davantage dans l’immédiat, sur le fait de profiter de la vie tant qu’elle est là, dans la mesure où on ignore de quoi demain sera fait. Désormais c’est beaucoup plus compliqué qu’avant d’imaginer son avenir”. Avec presque, parfois, pointe le sociologue, une impression chez les adolescents que le tatouage permet de devenir adulte. “On fait de notre corps un faire-valoir, un objet de décoration. On veut que notre identité saute aux yeux.” Quitte à avoir un dessin sur le bras sans aucune signification? “Ça a toujours un sens, même inconscient”, assure-t-il.

Qui dit démocratisation du tattoo dit diversification des motifs, des styles et des pratiques. Il y a quatre ans, le studio Because a ouvert à Ixelles, avec comme mantra de proposer un salon eco-friendly et féminin, avec des tatouages aux lignes fines. Il suffit de passer la porte de leur nouvelle antenne, près de la place Flagey, pour com­prendre que l’ambiance y est tout à fait différente de chez Ritual. Les murs sont blancs et épurés, les rideaux roses, les étagères remplies de plantes. “On privilégie des matériaux recyclables, des encres véganes… Même notre boss est végan!”, sourit la manager des lieux, Mathilde Merchiers. Une phrase qui fait lever les yeux au ciel de Roman Castelvechi. “Les encres sont toutes véganes! Mettre ça en avant, c’est vraiment surfer sur la vague, comme ces salons qui sont à la fois des concept stores et qui proposent la vente de fripes, etc.” Des deux côtés de toute façon, le constat est le même: le marché est saturé, alors il faut se démarquer. “Résultat, tout le monde râle sur tout le monde”, glisse le gérant de Because, Ubay Martin. Sans parler de tous les artistes qui tatouent chez eux, loin des vitrines du centre-ville.


Il y a quatre ans, celle que nous appellerons Billie a commencé à tatouer dans des espaces privés. Aujourd’hui elle manie l’aiguille dans une petite pièce réservée aux tatouages en haut d’une maison, dans sa colocation bruxelloise. “Tatouer à la maison permet d’être au calme, plus proche des ­personnes que l’on tatoue, contrairement aux salons où il y a davantage cet aspect service “hop!, je te fais un dessin et voilà”.” S’il n’existe aucune formation officielle pour devenir tatoueur, il faut cependant passer une formation en hygiène, nécessaire pour éviter toutes sortes d’infections. C’est que le tatouage commence toujours, en quelque sorte, par une blessure… Billie, qui a commencé à tatouer ses amis pendant ses années étudiantes, s’est peu à peu professionnalisée jusqu’à en vivre réellement depuis un an et demi. Faute d’avoir un shop avec pignon sur rue, elle fait sa pub sur ­Instagram, comme l’énorme majorité des tatoueurs. En quelques années, le réseau a créé une petite révolution dans le monde du tatouage, en décuplant la visibilité de cette pratique artis­tique, souligne Alix Nyssen. “Cela ramène énormément de gens, y compris de parfaits inconnus, ­confirme Billie. Sans Instagram, clairement, je n’existe plus. Je ne connais aucun moyen alternatif en matière de communication.”

Korean style

Sur le réseau social, les comptes des tatoueurs se comptent par milliers, les images de tatouages, par millions. Sur son téléphone, Mathilde Merchiers nous montre ce qui lui semble être la tendance du moment, ultra-réaliste, avec des détails très fins et en couleurs. “C’est le style coréen, j’en vois partout sur Instagram en ce moment.” La pratique du tatouage s’est tellement étoffée qu’aujourd’hui, estime la manager, on peut obtenir absolument tout ce qu’on veut. “Le problème est que parfois on manque de recul sur une pratique. Et le client, lui, n’a plus conscience de ce qu’est la qualité, donc il ne se tourne pas forcément vers le bon tatoueur.”

Tatouage qui bave, couleurs qui s’estompent… les mauvaises surprises sont encore courantes. Pas de quoi, pourtant, freiner les ardeurs de la population, estime David Le Breton. “C’est un phénomène social et culturel. De plus en plus de gens se tatoueront, il y aura des propositions de plus en plus larges, avec des tatouages éphémères qui dureront six mois ou un an par exemple.” En attendant, pour ceux qui regrettent, il est toujours possible de se faire détatouer.

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