Risque-t-on des pénuries d’eau potable en Belgique?

Comme d'autres pays européens, la Belgique peut faire face à des difficultés d'approvisionnement en eau potable, mais dispose aussi de bons atouts.

Un verre rempli d'eau
Un verre rempli d’eau @BelgaImage

La vie sans eau potable, c’est devenu une réalité, non pas seulement sous les tropiques mais aussi chez nous, en Europe. La France vient d’en donner un bon exemple en annonçant cette semaine que "plus d’une centaine de communes" ne voyaient plus l’or bleu se présenter au robinet. La faute à la sécheresse qui frappe une bonne partie du continent en cet été 2022. Seuls des camions-citernes permettent encore d’assurer un certain approvisionnement aux habitants. Idem de l’autre côté des Alpes, dans certaines communes italiennes. Plusieurs pays doivent introduire des restrictions parfois drastiques pour tenir le coup, même certains a priori improbables. C’est le cas par exemple des Pays-Bas qui viennent de se déclarer en "pénurie d’eau", pas en potable mais dans ses très nombreux canaux et espaces humides. En Belgique aussi, le problème du manque d’eau se fait parfois sentir, ce qui amène à se poser la question de l’amélioration de sa gestion pour éviter des scénarios compliqués.

En Wallonie, parfois des difficultés mais aussi des bonnes ressources

Selon le dernier relevé publié par la région wallonne cette semaine, 13 communes ont pris des arrêtés de police de restriction de consommation de l’eau de distribution, pour contrer la sécheresse de ces derniers jours. Pour les trouver, direction les Ardennes. Il s’agit de Stoumont, Rochefort, Durbuy, Libin, Libramont, Chimay, Theux, Bouillon, Léglise, Habay, Pepinster, Vresse-sur-Semois et Saint-Hubert. À cela, on peut ajouter quatre autres communes de la région qui font l’objet d’une surveillance particulière: Jalhay, Vielsalm, Houffalize ou encore Beauraing.

Cette dernière localité fait partie de celles qui ont un problème chronique avec les ressources en eau. En 2018, le centre de Beauraing a par exemple dû être alimenté en permanence en eau par camion du 1er juillet au 1er novembre. Les autorités ont donc dû innover, avec des pompes à eau ou une nouvelle adduction d’une trentaine de kilomètres prévue pour début 2023.

Pour autant, Cédric Prévedello, conseiller scientifique chez Aquawal, rappelle qu’il y a des raisons de ne pas trop s’alarmer. "Le sud du pays ne consomme que 5% de la recharge annuelle en eau douce, soit 1/20e de la quantité renouvelée chaque année. Or, l’Agence européenne pour l’environnement situe le niveau de stress hydrique à hauteur de 30 %. Vous voyez qu’on dispose d’une marge très confortable", assure-t-il dans Paris Match Belgique. Certaines sous-régions comme les massifs schisto-glaiseux ardennais peuvent être plus sujettes à un tarissement des ressources, mais les autorités comptent sur les barrages et l’interconnexion des réseaux pour pallier ce défaut.

Le nord du pays dans une situation plus précaire

En Flandre, les regards se tournent vers la Meuse, 40% de l’eau potable flamande dépendant du canal Albert et donc de ce fleuve. Problème: son niveau est si bas que des pompes viennent d’être activées pour relever la barre. Sans cela, l’écluse reliant la Meuse au canal Albert aurait par exemple possiblement cessé de fonctionner. Et si la Wallonie ne relève pas d’anomalie pour ses eaux souterraines, le niveau des nappes phréatiques est "bas à très bas" dans 79 % des points de mesure en Flandre. Selon la porte-parole de l’Agence flamande pour l’environnement (VMM), "la situation est grave et fait l’objet d’un suivi attentif", dit-elle à la VRT, même si elle assure que des mesures prises ces dernières années protègent l’approvisionnement en eau potable dans la région.

Ces difficultés rappellent toutefois les craintes suscitées cette année lors de la remise du rapport de l’institut Deltares. Selon celui-ci, le niveau de la Meuse devrait, selon un scénario moyen, drastiquement baisser à l’avenir, ce qui aurait des répercussions inévitables sur les ressources en eau potable flamandes. Selon un scénario médian, il pourrait baisser de moitié d’ici la fin du siècle, voire de 70% selon une hypothèse plus pessimiste. Si tel est le cas, il faudrait vraisemblablement que la Flandre se tourne vers les Pays-Bas ou la Wallonie, malgré les difficultés déjà présentes dans ces deux territoires.

Quand Bruxelles boit l’eau wallonne

Puis la Wallonie sert déjà de réservoir à une autre région: Bruxelles. Près de 97-98% de l’eau potable de la capitale vient du sud de la Belgique. Si on veut être plus précis, les sources de l’or bleu bruxellois se concentrent dans certaines parties de la Wallonie. Il y a par exemple les vallées du Bocq (aux alentours d’Yvoir) et du Hoyoux (près de Huy). La plus grande réserve en eau de la capitale se trouve d’ailleurs dans cette dernière, à Modave précisément (environ 15% des ressources concernées). Sont aussi exploités des captages dans la région de Mons, les mines désaffectées de Vedrin (au nord de Namur) ou encore des carrières désaffectées (comme à Ligny).

Plan d'adduction de Vivaqua

Plan d’adduction de Vivaqua @Vivaqua

Ces ressources ont été achetées par Vivaqua, responsable de l’approvisionnement en eau à Bruxelles, qui en a la pleine possession. A priori, seul un tarissement progressif de ces sites serait problématique, surtout dans l’hypothèse vraisemblable où les années sèches se succèdent. Mais vu que l’organisme possède des sites géographiquement diversifiés, le risque est limité. Resterait un problème plus technique et plus difficile à prévoir (comme une pollution, une perte de qualité de l’eau ou des destructions). Pour l’heure, Vivaqua invite à ne pas s’en inquiéter, la demande bruxelloise est largement satisfaite par l’offre, assure-t-elle.

Prévenir avant de subir

Malgré tout, un rapport du World Resources Institute publié en 2019 aurait de quoi faire peur. Selon celui-ci, la Belgique serait le 23e pays le plus exposé aux risques de pénurie d’eau, la Flandre étant tout particulièrement à risque. Même la Namibie est mieux classée! Oui, sauf que selon Tanguy Robert, hydrogéologue chez Vivaqua, ce bilan est trompeur. "Ils ont pris en compte les eaux prélevées pour refroidir les réacteurs nucléaires. Mais plus de 95 % de ces eaux retournent directement dans la nature, malgré une légère pollution thermique. Elles n’ont pas lieu d’être comptabilisées", dit-il au Soir, qui précise que "deux tiers des volumes d’eau prélevés en Belgique sont utilisés pour le refroidissement des centrales électriques".

Il n’empêche, les experts demandent à ce que des mesures de prévention soient prises pour éviter les difficultés, notamment au vu des conséquences probables du réchauffement climatique. Interrogé par la VRT, Patrick Willems, professeur en hydrologie à la KU Leuven, appelle par exemple à végétaliser les sols, ce qui aiderait notamment à améliorer l’infiltration des eaux dans le sol (notamment en ville). Il juge que l’industrie devrait également réutiliser davantage les eaux usées alors que les habitations devraient se dote de citernes d’eau de pluie. En Flandre, ces mesures pourraient par exemple "réduire de moitié la demande totale en eau potable". Tom Van den Bosschelle, directeur Benelux pour la société de gestion de l’eau Xylem, explique aussi à la DH que les eaux recyclées pourraient servir à certaines tâches domestiques si cela est fait correctement (pour tirer la chasse, arroser le jardin, nettoyer la voiture, etc.).

Cédric Prévedello, lui, voit le problème à une échelle plus globale. "Les challenges pour le secteur de l’eau, c’est la neutralité carbone, les problématiques d’aménagement du territoire, les défis de la transition dans les secteurs agricoles et industriels. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en Wallonie comme à peu près partout dans le monde, le stress hydrique est moins lié aux fluctuations du climat qu’à la mauvaise gestion humaine du cycle de l’eau", dit-il.

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