Les Belges du bout de la rue: À Mouscron, le combat pour sauvegarder la Cheminée de la Vesdre

Aux quatre coins de la Wallonie, des citoyens se mobilisent pour des causes qui leur semblent justes et indispensables pour leur communauté. Pendant l’été, Moustique partira à leur rencontre. Cette semaine, la protection d’un vestige industriel à Mouscron.

Xavier, Geza et Jacques, les membres du collectif Les Trinte-six Ramôneûs de’l Vesdre. © Emilien Hofman

La cheminée de la Vesdre vit. Ce n’est pas une légende locale, plutôt la certitude qui anime Xavier après 23 années passées à travailler à ses côtés. “Quand le vent ­souffle, elle peut répercuter différents bruits, lance ce menuisier moustachu aux chaussettes ornées de petits chiens. Ça siffle, ça tire, il y a des courants d’air… Parfois, des oiseaux tombent dedans, alors ils se mettent à gratter pour sortir. C’est assez impressionnant. Cette cheminée me rappelle constamment sa présence. Une présence vivante.” Xavier n’est pas le seul à entretenir un lien indéfectible avec ce symbole industriel, comme frappé par un sortilège irrévocable. Geza, voisin de la tour, et Jacques, passionné d’histoire locale, éprouvent le même sentiment de bien-être dès qu’ils passent les portes de l’atelier de menuiserie du centre-ville de Mouscron.

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C’est là, dans cette arrière-salle plutôt lumineuse, que se détache un gros tronc de briques de dix mètres de circonférence qui troue le plafond pour finir sa course 33 mètres plus haut. L’heure de gloire de la cheminée remonte à la première partie du XXe siècle, quand elle évacuait la fumée des chaudières de l’usine de textile attenante. Après la cessation des activités, Xavier devient propriétaire des lieux pendant plusieurs années et constate la dégradation progressive du monument. “Ça m’a plutôt fait peur de voir des maisons pousser à cinq mètres d’une tour vieillissante”, assure celui qui ne dispose pourtant pas des finances pour assurer la restauration de la cheminée, inscrite dans l’inventaire du patrimoine culturel immobilier de la ville. Avec Jacques, il crée alors le collectif citoyen “Les Trinte-six Ramôneûs de’l Vesdre” pour mobiliser des troupes. “Il fallait absolument sauvegarder le peu de patrimoine industriel qui reste à Mouscron. Se passer d’une des trois dernières cheminées aurait ­entaché l’identité de la ville.

Tour de garde

En silence, le menuisier fait le tour du cylindre de briques. Seul “accès” vers l’intérieur, une trappe, qui s’ouvre difficilement après un siècle de déchets consumés. L’édifice est aujourd’hui stabilisé et sécurisé. Le fruit d’une première bataille menée auprès de la commune. La prochaine étape, c’est le démontage sur une dizaine de mètres de la couronne, la tête, avant de la maçonner, la sabler et la rejointoyer puis de repeindre ses cerclages dans leur couleur définitive. Une mission à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

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cheminée Mouscron

La trappe, un accès symbolique vers un siècle d’histoire. © Emilien Hofman

De la rue, inutile d’espérer apercevoir quoi que ce soit de l’intérieur de la maison de maître de ­Jacques: les fenêtres de ce prof de français à la retraite sont jonchées d’affiches de sensibilisation. “Participez à l’action-parrainage Centimètre(s) de cheminée!”, y est-il indiqué, en rouge. Il s’agit de la toute première opération lancée au début de l’année par les Ramôneûs, qui invitent les ­Mouscronnois à s’offrir symboliquement – et pour dix euros du centimètre – des morceaux de la tour. “On vient récemment de dépasser la barre des 4.000 euros, se réjouit Jacques. En mai, l’association amie “Non-Lieu”, qui défend le patrimoine industriel à Roubaix, nous a également fait cadeau de 1.000 euros.

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Et les actions ne s’arrêtent pas là. Ce jeudi matin, le trio Xavier, Geza, Jacques se rassemble d’ailleurs chez ce dernier, deux cafés et une Tripel Karmeliet sur la table, pour préparer une expo prévue lors des Journées du patrimoine. Plusieurs dizaines de clichés capturés par les clubs photo de Mouscron et Estaimpuis sont regroupés dans des enveloppes, chacune correspondant à une tour industrielle de la région. Il y a là des photos de nuit, d’autres prises à partir d’un cadre naturel, certaines en light painting. “J’aime bien celle-ci parce qu’on dirait que la cheminée veille sur nous, sourit Geza, le secrétaire du collectif, barbe soigneusement taillée et sac banane sur le torse. Le matin, quand je m’occupe de mes fleurs dans ma petite cour, je jette toujours un œil dessus. Parfois, je retrouve quelques petits cailloux sur ma véranda, mais heureusement jamais des briques entières.

En compagnie de Ria, photographe dilettante, les trois hommes s’attellent à sceller la sélection de photos. Certaines seront affichées durant l’exposition, d’autres dans des cafés, snacks et restaurants de la ville. Une idée qui plaît à Jacques: “On espère que les gens qui ne connaissaient pas l’existence de la cheminée ou ne s’y intéressent pas vont ouvrir leurs yeux et leur cœur à ce qu’a été et est encore Mouscron”. Pour Ria, c’est une madeleine de Proust: gamine, elle aimait se promener le long des cheminées. “Le bruit des machines avait un côté fascinant, précise la sexagénaire. Aujourd’hui que je participe au projet d’expo avec mon club, je vois ces édifices différemment, j’essaie de me focaliser sur leurs moindres petits détails.” Une façon de raviver une amitié quelque peu égarée ces der­nières années avec Jacques et son épouse, mais aussi d’envisager d’intégrer le collectif. Ou quand la cheminée a des pouvoirs.

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cheminée Mouscron

Frank Coornaert est l’un des derniers restaurateurs de cheminées de Belgique. © Emilien Hofman

En collectionneur averti – “un peu de tout, un peu partout” -, Jacques ne pouvait pas passer à côté du P’tit musée de la cheminée, à quelques pas de ­Courtrai. L’occasion d’y admirer avec ses deux aco­lytes les nombreuses archives et photos de ces “Beffrois du travail”, détenues par Frank Coornaert. Ce petit personnage électrique aux yeux bleus perçants s’occupe de la restauration de la tour de la ­Vesdre. Dans la petite bâtisse au plafond bas et au parfum d’antimoustique qui fait office de musée, Frank offre à ses hôtes une visite mêlant infos tech­niques et anecdotes sur sa famille, restauratrice depuis quatre générations. “La veille de mon mariage, je me suis retrouvé cloué au lit avec la diarrhée à force d’être resté trop longtemps dans une cheminée”, ­balance-t-il, provoquant immédiatement les rires de la petite troupe.

La quête d’un certain passé

Jamais je n’aurais pensé rencontrer un restaurateur de cheminées amusant et apprendre autant à ses côtés”, sourit Jacques, conquis par les rencontres que lui offre cette mobilisation autour du patrimoine. “Certains pensent qu’il y a autre chose à faire que de sauver ce “machin”, reprend ce passionné de volley. C’est sans doute vrai, parce que ce ne sont à première vue que des briques. Mais derrière chaque brique, il y a un homme qui a travaillé. La conservation du patrimoine doit toujours se faire en relation avec l’humain, sinon il manque quelque chose. À ­Mouscron, le passé industriel est tellement connecté aux gens qu’il permet toujours de mettre en évidence ceux qui y sont liés de près ou de loin.

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L’ancien prof se dit également animé par sa ­propre histoire, lui qui a provisoirement quitté la cité des hurlus à l’âge de six ans suite au décès de ses parents. “Les choses ont alors beaucoup changé: je ne vivais pas très loin, mais je n’étais plus dans Mouscron même.” Au sein de sa famille paternelle, il découvre le passé bourgeois de ses aïeuls et cette véritable passion pour les traditions, le patrimoine et l’histoire locale. “Mes grands-parents maternels étaient des ouvriers venus de Flandre pour travailler dans le textile. Je crois que l’action de ce collectif me permet aussi de mener une forme de quête d’un certain passé, tout en m’ouvrant les yeux sur bien des choses.” Et les ouvrir à d’autres, comme à ses petits-enfants, mais aussi à d’autres jeunes Mouscronnois: la bataille autour de la cheminée de la Vesdre n’est pas qu’une affaire de pensionnés. Ces derniers temps, plusieurs ­initiatives ont d’ailleurs vu le jour, comme Kiosk, une ASBL qui met en avant le patrimoine local au travers d’événements musicaux. Prochainement, une partie annexe de l’usine sera également investie par une microbrasserie locale. Autant de preuves, selon le ­collectif, qu’il est possible de ­forger le futur avec le présent et le passé. “L’intensité des encouragements montre qu’il y a une vraie demande des habitants de Mouscron de réfléchir à ce qui semble excessif en termes de création immobilière, pense Jacques. La défense de cette cheminée va peut-être permettre à la ville de respirer et de prendre le temps de penser au patrimoine.

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