Fusillades en Belgique: d’où viennent les armes qui circulent dans notre pays?

Fusillades dans les rues de Bruxelles, attaques à la grenade à Anvers ou même à Knokke. Mais où les criminels trouvent-ils aujourd’hui tout cet arsenal?

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22 fusillades. Depuis le mois de janvier, 22 échanges de tirs ont eu lieu à Bruxelles. Bilan: un décès et 16 blessés. La capitale deviendrait-elle aussi dangereuse que la ville d’Anvers où près de 70 attaques à la grenade ont été recensées ces cinq dernières années? Même la station balnéaire huppée de Knokke-Heist a été le ­théâtre cet été d’une double explosion de gre­nades. “À quelques exceptions près, ces incidents semblent être liés au trafic de stupéfiants”, a ­confirmé Tim De Wolf, procureur du Roi de Bruxelles. De cannabis et de cocaïne principalement. Mais d’où viennent toutes ces armes? “D’un peu partout, analyse Nils Duquet, directeur du Vlaams Vredesinstituut (Institut flamand pour la paix), organe de référence en ­Belgique en matière d’armes à feu. Il y a d’abord les sources traditionnelles, comme le marché noir en provenance d’ex-Yougoslavie, par exemple. Ce sont principalement des armes détenues par des citoyens durant la guerre et conservées. Elles ont ensuite été revendues à des trafiquants qui les ­écoulent en Europe de l’Ouest. C’est encore une source très importante aujourd’hui.”

On parle ici de pistolets, d’armes de guerre ­automatiques style kalachnikov, mais aussi de grenades. “On a d’abord vu ces grenades appa­raître il y a quelques années en Suède. Elles sont surtout utilisées par des trafiquants de stupéfiants pour défendre leur territoire. C’est un instrument de pression, un moyen de montrer qu’ils ont des connexions et des armes qui peuvent faire de gros dégâts. On les a ensuite vues aux Pays-Bas et maintenant en ­Belgique. Ce qui n’est pas étonnant vu que les milieux criminels de ces deux pays sont très connectés.

Mais d’autres sources d’approvisionnement sont plus étonnantes. “Selon une analyse interne de la police, la plupart des armes à feu sur le marché illégal belge proviennent du marché légal”, a affirmé ­Vincent Van Quickenborne, ministre de la Justice, en réponse à une question parlementaire. Concrètement? “Une autre source très importante provient de stocks d’armes désactivées qui étaient commercialisées en vente libre en Europe, surtout en Slovaquie”, poursuit Nils Duquet. Des armes neutralisées, dont des fusils automatiques, mais très faciles à réactiver.

Armes de poing de seconde main

Avec les conséquences que l’on connaît. Ainsi, au procès des attentats parisiens de janvier 2015, les enquêteurs ont démontré que huit armes, fusils d’assaut et pistolets Tokarev, acquises par Amedy Coulibaly, l’auteur de l’attentat à l’Hyper Cacher, avaient été achetées en Slovaquie par un trafiquant belge, remises en état de fonctionner et revendues au réseau terroriste. “L’UE a réagi et a modifié sa directive sur les armes à feu pour contrer ce phénomène, précise le chercheur, mais des dizaines de milliers d’armes de ce type avaient déjà été écoulées.” Même logique en ce qui concerne les pistolets d’alarme, surtout d’origine turque, commercialisés en vente libre et aussi facilement convertibles en armes létales sans être un expert. De nombreux tutoriels sont en effet disponibles sur le Net. L’Europe a également banni la vente libre de ces armes d’alarme trop facilement transformables.

grenade

Le 13 juillet, deux grenades explosaient dans un immeuble
à appartements de Knokke. © BelgaImage

Mais les criminels se sont adaptés et se sont rués sur les armes de type “Flobert”. Des armes de poing, des pistolets mitrailleurs et des fusils automatiques qui n’ont plus rien à voir avec ces pistolets de salon réalisés par Louis-Nicolas Flobert au XIXe siècle, mais utilisent toujours leur petit calibre de 4 ou 6 mm pour échapper à certaines législations natio­nales. “En changeant le canon, on peut y mettre des balles de plus gros calibre. Beaucoup d’armes désactivées en ­Slovaquie ont été modifiées en Flobert pour rester en vente libre et sont arrivées sur le marché noir car les criminels savent très bien comment les reconvertir.” Même les jouets peuvent devenir mortels. C’est ce que le dernier rapport du Small Arms Survey, un projet de recherche indépendant suisse, affirme. “Certaines carabines de type airsoft (à billes – NDLR) peuvent également être converties en armes létales.”

Petites frappes et gros dégâts

Et ces conversions ont complètement changé la face du trafic. “Auparavant, pour la majorité des ­criminels, il était compliqué de se procurer ces armes, notamment des fusils d’assaut, poursuit Nils Duquet. C’était surtout réservé aux criminels qui ont une réputation, des connexions. Mais ces modèles réactivés et ces pistolets d’alarme convertis sont devenus beaucoup plus accessibles.” Au point de se retrouver dans les mains de petits dealers d’Anvers, de ­Charleroi ou de Bruxelles. Des seconds couteaux qui ne restent plus les bras croisés. “Les criminels expérimentés sont très prudents et utilisent rarement des armes. Mais ces petites frappes, elles, n’hésitent pas à tirer avec! Et plus ils les utilisent, plus leurs rivaux en font de même. C’est un cercle vicieux, une escalade de la violence.” Une escalade de la violence qui se ­traduit naturellement par une augmentation des saisies d’armes illégales? Examinons d’abord les chiffres du Registre central des armes (RCA) pour les années qui précèdent le Covid-19, où l’activité criminelle a été bien plus calme que d’habitude. En 2017, on recensait 1.973 saisies d’armes à feu illégales. En 2019, ce chiffre avait plus que doublé (4.127 saisies). Mais les enregistrements de la ­Banque de données nationale (BNG) en ce qui concerne le trafic d’armes montrent plutôt une diminution des cas. Alors qu’en est-il réellement? “Les chiffres belges en matière d’armes à feu illégales sont vraiment problématiques, déplore le Vredeinstituut. On peut dire qu’il y a environ 5.000 saisies d’armes illégales chaque année en Belgique. Ce qui ne représente pas seulement 5.000 armes puisqu’une détention illégale peut concerner tout un arsenal. Ensuite, ces pistolets ou ces fusils ne sont pas toujours enregistrés comme ils le devraient dans le RCA. On n’a donc pas une vision claire de ce marché noir. On ne sait pas combien d’armes sont saisies et, surtout, on ne sait pas dans quel contexte car les bases de données de la police ne fournissent pas ces “détails”.

L’Ukraine, une bombe à retardement

La faute à un manque de moyens financiers et humains. Car lorsque ces armes sont saisies, il faut pouvoir les analyser, les tracer. Mais l’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC) ne compte que deux experts balistiques pour toute la Belgique. “On ne trace pas assez ces armes parce que cela demande de gros moyens et que l’on estime que cela n’est pas nécessaire, constate encore Nils Duquet. En cas de saisie de drogues et d’armes, par exemple, les stupéfiants permettent déjà de faire condamner les prévenus. Alors les armes ne sont pas une priorité. Mais c’est une erreur car les armes facilitent toutes sortes d’activités criminelles et les tracer permet d’identifier les routes et les modus operandi des trafiquants, et de combattre d’autres phénomènes criminels.”

Cela fait pourtant presque dix ans que le trafic d’armes à feu est une priorité sécurité pour le ­gouvernement. Mais les moyens n’ont jamais suivi. “C’est d’autant plus bizarre que la Belgique a la ­réputation d’être une plaque tournante de ce marché. Cela demande effectivement des moyens, mais il faut voir cela comme un investissement. Car si on ne fait rien aujourd’hui, cela coûtera encore beaucoup plus cher dans quelques années. On a aussi besoin d’une plus grande coopération internationale, notamment avec les États-Unis qui fournissent beaucoup de ­composants, avec les pays des Balkans, mais aussi avec l’Ukraine si on veut éviter le même scénario que celui qu’on a connu avec l’ex-Yougoslavie.” Il est donc grand temps de changer notre fusil d’épaule.

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