Les Belges du bout de la rue: Cœur de Village à Bellefontaine, une petite surface au grand cœur

Aux quatre coins de la Wallonie, des citoyens se mobilisent pour des causes qui semblent justes et indispensables à leur communauté. Pendant l’été, Moustique partira à leur rencontre. Cette semaine: Cœur de Village, une épicerie partagée à Bellefontaine.

Coeur du Village
© Emilien Hofman

Améline Lequeux est âgée de 35 ans, mère de trois enfants et éducatrice spécialisée. Depuis quatre ans, elle est aussi coopératrice à Cœur de Village, une épicerie locale implantée au milieu du patelin gaumais de Bellefontaine, entre le lavoir public et le cercle paroissial. Ses rayons font cohabiter trois types de produits. Les plus locaux sont affublés d’une étiquette indiquant leur producteur, les bananes séchées et autres lentilles corail remplissent les boxes de la partie vrac et les produits conventionnels reposent de façon plus classique sur des étals. Cœur de Village se veut accessible tant pour les amateurs d’aliments du coin que pour les plus attentifs à leur portefeuille. Une épicerie véritablement pensée pour les villageois et dont l’existence est en grosse partie due à leur présence. Sans dégager le moindre salaire, des coopérateurs actifs se relaient chaque jour à coups de shifts de trois heures pour servir à la caisse ou ranger les allées. “C’est le citoyen qui rend le concept possible, s’enthousiasme Améline, grande blonde aux yeux foncés. C’est la preuve que l’on ne doit pas spécialement être une grosse boîte pour faire de belles choses.”

Bernard, avant et après

Dans les bureaux du premier étage, elles sont deux à enchaîner les chiffres sur leur clavier. Françoise et Marguerite s’occupent des comptes de la coopérative depuis pratiquement le début de l’aventure. “On est toutes les deux comptables pensionnées, donc on connaît la musique. Personnellement, je préfère ce rôle à celui de vendeuse: je suis bien cachée”, sourit Françoise, bientôt complétée par Marguerite. “On fait parfois des heures sup, mais ce n’est jamais qu’une matinée par semaine.” Toujours le jeudi, pour profiter de l’animation suscitée par les livraisons et la présence plus importante de coopérateurs pour réassortir les rayons. À la pause de 11 heures, les six volontaires prennent le café. Parmi eux, Bernard, un bonhomme grisonnant adepte de l’humour et du tutoiement. D’une certaine façon, c’est un peu lui, le point de départ de Cœur de Village.

Entre 1986 et 2017, il a géré une supérette au même endroit et avec son épouse, sous l’autorité de diverses enseignes de la grande distribution. Arrivé au terme d’un contrat avec Delhaize, le couple a mis fin à l’aventure. “On recevait très peu de retours positifs d’en haut et on n’en pouvait plus de ce besoin constant de rentabilité et de ces marges qui diminuaient sans arrêt au profit des actionnaires, rembobine le quinquagénaire, assis dans son bureau avec vue sur jardin. J’avais même essayé de faire rentrer des produits locaux dans mon magasin, mais il fallait que je passe par la grande distribution tout en lui rétribuant un pourcentage…” L’arrêt est difficile à vivre. Bernard et son épouse se retrouvent coupés des clients, “nos amis”, et ceux-ci d’un lieu de vie indispensable. Il reçoit plusieurs offres en tant que gérant de rayon, mais il jure ne plus jamais vouloir rentrer dans un commerce. Lorsqu’il met ses 500 m2 de surface en vente, une multinationale lui propose d’en faire un petit centre commercial. “Puis des amis sont venus me trouver avec l’idée de relancer un magasin via une coopérative. Je n’ai pas réfléchi deux minutes.

Coeur du Village

Les coopérateurs se relaient à la caisse pour des shifts de trois heures. © Emilien Hofman

Baisse d’engouement

Améline fait partie de l’équipe qui, à l’hiver 2019, a retroussé ses manches et celles des locaux en vue d’une ouverture au printemps. “Cœur de Village a pris beaucoup de place dans ma vie, reconnaît-elle sans détour. Au moment où j’y allais tous les week-ends, mes enfants ont commencé à en avoir marre. Quand je m’engage, je m’engage, mais là, c’était trop.” La jeune femme trouve progressivement un équilibre à mesure qu’elle intègre le CA et qu’elle endosse le rôle de cogestionnaire des coopérateurs actifs. “Je profite de mes enfants en journée et je m’occupe des horaires quand ils sont au lit.” Ce mardi, Améline s’attaque justement au planning de la semaine à venir. “J’essaie de m’y prendre à l’avance pour ne stresser personne… J’ai appris à connaître les horaires et les façons de vivre de chacun. Je sais qui préfère ne faire qu’un shift par mois, qui fait des heures sup, mais je ne tiens pas à les faire culpabiliser s’ils ne peuvent pas venir.”

Après le bel engouement des débuts, puis celui suscité par la période Covid, le nombre de coopérateurs réellement actifs a récemment chuté de 80 à une soixantaine. Un essoufflement classique, mais qui risque d’épuiser les volontaires les plus sollicités et mettre en péril la stabilité du magasin. Il faut en fait un renouvellement constant pour assurer la pérennité d’un tel projet. L’équipe est passée en mode “recrutement”. Affiches dans le magasin, flyers dans les boîtes aux lettres, publications sur les réseaux sociaux… Tout y passe pour vanter les atouts d’un statut de “coopéracteur” dont la seule obligation est d’acquérir au minimum une part à 100 euros. “Pour le reste, reprend Améline, on peut travailler à la caisse, dans les rayons et même au niveau des finances et de la communication… Chacun choisit le nombre d’heures qu’il veut faire par mois.” Les trois employés – dont Bernard – et les étudiants qui les relaient le week-end sont également amenés à former, puis encadrer et donc rassurer les coopérateurs. “On tient à ce que les gens se plaisent au magasin. C’est important pour l’harmonie générale… et pour attirer d’autres nouvelles têtes.

Confiseries et confidences

Au rayon découpe, un client lorgne sur le pâté “grand-mère” tandis que, dans son dos, un autre cherche de la glace au parfum coco. Christine leur vient en aide. Gamine, cette ex-instit primaire aux cheveux blonds frisés caressait le double rêve de devenir essayeuse de matelas et vendeuse de bonbons. “Je n’ai pas réalisé le premier, mais je suis devenue vendeuse de bonbons, de biscuits, de riz, de chocolat artisanal, de fromages artisanaux… et je joue à la caissière, c’est très gai!” Domiciliée à Sainte-Marie, le village d’à côté, Christine vient tous les lundis et jeudis après-midi, puis quand on a besoin d’elle. “Je trouve le principe des grandes surfaces affreux. Ici, c’est convivial, ouvert, on fait des rencontres, on rigole, on papote… C’est un endroit qui m’apporte énormément.” Si Cœur de Village est avant tout une épicerie, il endosse aussi les rôles officieux de banque – “certains seniors viennent retirer de l’argent” – et de lieu de rencontres, voire de confidences. “Moi, j’ai perdu mon mari. Les gens le savent et certains ont donc plus de facilités à s’ouvrir, à évoquer au coin du comptoir leur divorce, l’évolution de leur enfant handicapé ou leurs difficultés d’ado homosexuel. On est un peu comme les coiffeurs, les kinés ou les esthéticiens: on peut offrir une oreille attentive et rendre la journée d’une personne un peu plus belle.

Coeur du Village

Christine, à gauche, et son art de conseiller le bon pot de yaourt. © Emilien Hofman

Laurent, lui, est un petit nouveau. “Ça a été un peu fatigant au début, j’avais déjà ma journée de boulot dans les pattes, mais on m’a bien pris en charge.” Convaincu, il ambitionne désormais de venir deux fois par mois, principalement les week-ends. “J’ai décidé de réduire mon temps de travail pour le consacrer à des choses que j’estime importantes, poursuit ce Brabançon wallon débarqué dans le coin pour le travail. Ça fait longtemps que j’aspire à rejoindre ce genre d’initiative à but social et environnemental, tout en espérant créer du lien, vu que je suis nouveau dans la région… et que le public du magasin est très varié.

Social-crucial

En début d’après-midi, l’épicerie est plutôt calme. C’est l’occasion de souffler avant le coup de feu d’après 16 heures, celui des sorties d’école et du bureau. Un moment intense qu’apprécie Améline, même en tant que cliente, parce qu’elle est sûre d’y croiser des connaissances. “Cœur de Village m’a permis de sortir complètement de ma zone de confort. Avant, j’étais timide, plutôt suiveuse et je n’osais pas m’exprimer en public. Lors des premières réunions, j’étais sur le point de vomir au moment de prendre la parole. Puis à force de m’impliquer, d’avoir des contacts, de rencontrer des gens et de parler du projet, j’ai pris plus confiance, et ça me sert aussi dans ma vie privée.” Améline referme son ordinateur. Elle a toujours 35 ans, trois enfants, son métier d’éducatrice. Et un planning complet.

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