Jean-Luc Crucke: "Je préfère qu’on me traite de girouette plutôt que d’autruche"

Jean-Luc Crucke devait se retirer sagement à la Cour constitutionnelle. Il revient à l’avant-scène politique sous la forme d’un écologiste libéral. Confessions d’un indompté.

Jean-Luc Crucke
Jean-Luc Crucke se réclame d’une ligne progressiste, plus vraiment en vue au MR. © Jean-Luc Flémal

Il apporte deux tasses de café, acheté chez un petit producteur local, et moulu par ses soins. Jean-Luc Crucke sourit. “La Wallonie picarde, c’est le bout du monde. Mais le paradis du bout du monde, c’est Frasnes-lez-Anvaing.” Dans son jardin, les oiseaux chantent, les insectes virevoltent et les chats du quartier sont nourris. “Ici, les animaux sont en liberté. C’est pour ça que je suis là, blague Jean-Luc Crucke. Celui qui me mettra en cage n’est pas encore né.” Sous les feux de son revirement en politique, alors qu’il était attendu à la Cour constitutionnelle, le ténor libéral a refusé de paraître à Jeudi en prime. Le jeudi, il mange avec son fils. Il s’est désisté pour C’est pas tous les jours dimanche. Le dimanche, il marche. L’homme a le sens du sacré et des priorités. Il a épinglé les couleurs de l’Ukraine à son veston. Son grand-père, juif polonais, était bossu. “C’est pour ça que je ne supporte pas qu’on stigmatise les différences. La beauté est dans la ­différence.” Dans son salon, un hymne à la liberté de rester libre s’étale en grandes lettres ­blanches. Un coup de cœur trouvé sur une brocante. Et puis il dit “je vais vous montrer quelque chose que je ne montre à personne”. Au mur de son bureau, un morceau de tissu rayé est encadré, le reste de la tenue portée dans les camps de concentration par son grand-père. Il y a un silence. “Mon combat contre l’extrême droite et l’extrême gauche vient de là. Je l’ai dans la peau.

Vous êtes l’homme qui a mangé sa parole. C’est ce que Georges-Louis Bouchez dit de vous…
Jean-Luc Crucke –
Manger sa parole ou évoluer dans sa pensée? La société bouge et se transforme. Ceux qui ne voient pas que le vent du climat change la planète sur laquelle on est, ils restent immobiles. J’ai lu le terme “girouette” aussi. Ce n’est pas la girouette qui bouge, c’est le vent. Moi je m’adapte au monde dans lequel on vit. Je vais avoir 60 ans. Je préfère qu’on me traite de girouette plutôt que d’autruche qui se met la tête dans le sable.

Georges-Louis Bouchez est une autruche?
Georges-Louis Bouchez est son personnage. Tout le monde sait aujourd’hui qu’entre lui et moi, il y a d’énormes différences sur le plan idéologique. Il y a un fossé entre nous. Mais il est élu jusqu’en 2023. Je ne contesterai jamais ça. Pour le reste, entre nous, les différences sont là. Mais c’est ça aussi la démocratie.

Vous êtes devenu un écologiste de droite?
Un écologiste libéral. Ces notions de droite et de gauche ne me semblent plus du tout adaptées. La priorité aujourd’hui, c’est la lutte contre le changement climatique. Si on ne prend pas des mesures utiles rapidement, parfois impopulaires, c’est la catastrophe annoncée pour la génération suivante, ce qui est un crime. Ensuite, on a besoin de dignité sur le plan social, au-delà de la solidarité. C’est le respect de l’autre quel qu’il soit. Et puis, on a besoin d’une liberté entrepreneuriale dans laquelle on n’est pas sans cesse tabassé par le fisc. Tous ceux qui bossent doivent pouvoir jouir de ce qu’ils créent. L’impôt est beaucoup trop élevé mais il l’est aussi à cause de tous ceux qui ont des stratagèmes pour ne pas en payer. Enfin on a besoin de sécurité des biens et des personnes. En Belgique, on a besoin de socialisme, de libéralisme, d’écologisme. Quand un parti ne défend qu’un leitmotiv, forcément il y a de l’incomplétude. C’est ça la réflexion à laquelle je suis arrivé.

Le MR manque de cœur?
Je ne dirais pas ça. J’ai beaucoup d’amis au MR. J’y suis depuis 35 ans. Aujourd’hui, le MR a une ligne plus droitière, conservatrice, imprimée par son président. Ce n’est pas ma ligne. Et j’ai toujours eu la possibilité de pouvoir le dire. Je préfère mourir en parlant, en m’étant parfois trompé mais en disant ce que je pense plutôt que me taire avec intelligence. Mais je n’ai aucune animosité envers quiconque.

jean-luc crucke et georges-louis bouchez

© BelgaImage

Pourquoi faites-vous de la politique depuis 35 ans?
Pour changer la société. C’est le seul moyen de la faire évoluer par la voie démocratique. C’est pour ça qu’aujourd’hui il faut réunir les progressistes au-delà d’une appartenance philosophique, ­économique ou autre. Quand on voit 25 % d’extrême gauche en Wallonie, 30 % d’extrême droite en Flandre, il est plus que temps de dire qu’on a des convergences entre partis plutôt que d’exacerber ses différences et faire le paon pour la galerie.

Il reste des progressistes au MR?
Ah oui. Ce qui vient de se passer le prouve. J’ai reçu beaucoup de messages. L’urgence climatique est là et des solutions doivent être possibles. La science doit pouvoir nous apporter des solutions. Qui dit science dit aussi développement écono­mique. Cela ne suffira pas. Les comportements doivent aussi évoluer. C’est choquant de constater que ceux dont les fins de mois sont les plus diffi­ciles sont les premières victimes du climat. J’ai été voir les inondations dans le sud de la Wallonie. Sans faire de la publicité. Je voulais comprendre ce qui s’était passé. C’est dingue. Les zones les plus touchées sont celles qui étaient déjà avant les plus fragiles. Dans la justice climatique, il y a aussi un combat contre l’injustice sociale. Être libéral, c’est combattre ces inégalités. Quand j’étais étudiant, j’adhérais à un mouvement qui s’appelait “Alternative libertaire”, pas forcément positionné à droite. J’ai eu après la chance de croiser Jean Gol qui m’a amené à la réflexion.

Vous vous revendiquez proche de Jean Gol, de sa ligne?
Absolument. Cette liberté d’esprit, de vouloir faire évoluer la société, de parfois se tromper aussi, je la partage avec lui. C’est marrant parce que je suis régionaliste et Jean Gol considérait qu’il fallait une nation francophone. Mais on peut beaucoup mieux travailler entre Wallons et Flamands. J’ai créé la première école d’immersion français- néerlandais. J’en suis heureux. Dans ce petit village de 900 habitants, c’est un des rares villages où il y a plus d’étudiants que d’habitants. Le savoir comme solution au bien-être de demain. J’y crois beaucoup. Par ailleurs, je ne suis pas dépendant de la politique. J’ai été élu comme député. Regardez les scores. Les deux meilleurs scores en Wallonie picarde, c’est Rudy Demotte et moi. J’ai une légitimité démocratique. Je ne dois rien à personne. Je n’ai aucun mandat qui dépend du parti. C’est rare et j’en suis fier. C’est le prix de ma liberté.

Vous pourriez devenir président du parti?
Ce n’est pas à l’ordre du jour. J’y serai attentif. Mais laissez du temp au temps. Il faut toujours penser que ça peut évoluer positivement.

Georges-Louis Bouchez croit en Dieu et en lui. Et vous?
Moi, je ne crois pas en Dieu et je doute toujours. Me remettre en cause est un principe de vie. Je respecte beaucoup les croyants. Mais la différence entre la raison et la religion, c’est que vous croyez en un dogme. Quand le dogme s’écroule, tout s’écroule. La raison, elle, se nourrit de ses erreurs et s’enrichit de cette façon. Je suis un libéral laïc ­progressiste, qui aime la vie et qui ne veut pas qu’on foute son monde en l’air.

À quoi carburez-vous? À la marche?
La marche, c’est très important. Mais c’est la passion, mon moteur. J’essaie d’apprendre un maximum. Je lis beaucoup. Et j’adore ne pas être d’accord avec un auteur. J’ai fait de ma vie un débat politique permanent. Je déteste quand on met les gens sur une file. J’aime bien le melting-pot. J’ai adoré quand j’ai été à Molenbeek. J’ai lu qu’un président de parti ne s’y sentait plus en ­Belgique… J’ai rencontré Ibrahim Ouassari (le ­fondateur de MolenGeek – NDLR). Il va venir à Anvaing. On ira faire vingt kilomètres ensemble. La marche, c’est une notion d’effort physique mais c’est aussi une telle liberté et autonomie.

Qui sont vos soutiens? Christine Defraigne?
Je l’ai lu. Elle est bien plus jeune que moi, mais je la connais depuis longtemps. Moi je ne parle pas de soutiens. Je parle d’amis. Dans ce monde violent, brutal qu’est la politique, j’ai des amis. Cela fait vingt ans qu’on est ensemble avec Pierre-Yves Jeholet. Didier Reynders, c’est un ami. Serge ­Eustache, c’est un ami. Le bourgmestre de Tournai et Jean-Marc Nollet, ce sont des copains. ­Alexander De Croo, c’est un ami.

Sur le même sujet
Plus d'actualité