Le retour du Doudou à Mons: "On peut encore moins se permettre de louper le coche"

Ciment de l’identité montoise, annulés en 2020 et 2021, la Ducasse et le combat de saint Georges contre le dragon sont des moments de liesse où se retrouvent toutes les classes et toutes les générations. Explications.

Doudou à Mons
Le paroxysme de la fête à Mons, le combat de saint Georges contre le dragon. Il aura lieu le 12 juin. © BelgaImage

Retrouvez notre dossier Spécial Mons: ville avenir

Trop grosse et trop peuplée, la Ducasse de Mons n’a pas pu échapper aux interdictions liées à la pandémie en 2020 et 2021. C’est donc une population entière qui se sent privée d’une partie d’elle-même depuis trois ­longues années et qui attend avec impatience ce come-back qui aura lieu du 8 au 12 juin. “Une préparation de Doudou implique toujours une pression, confie Joëlle ­Wattier, réalisatrice générale du Lumeçon. Cette année, comme il s’agit de retrouvailles, on peut encore moins se permettre de louper le coche.” Au comptoir des cafés, sur les vitrines des magasins ou aux fenêtres des habitations de la ville, l’affiche illustrée par Cédric Minot fait passer un message unique: même les pires ennemis du fameux ­combat dit Lumeçon veulent des retrouvailles. “Le retour du Doudou, c’est un sujet de bien-être, presque une forme d’art-thérapie, sourit Manuela Valentino, conservatrice du Musée du Doudou. Depuis le Covid, on n’a pas réellement retrouvé le goût de la fête et cent mille personnes sur la Grand-Place, c’est quelque chose qu’on ne peut pas vivre lors d’un barbecue entre amis.

Sur la Grand-Place, en cette fin du mois de mai, l’heure est aux habitudes. Au marché, ça se salue et ça rigole. “On sent que l’ambiance du Doudou monte au fil des jours”, commente Marc, le ­boulanger de la ferme Fourmanoy. L’inéluctable réalité de ce dévouement entier de la cité au ­Doudou fait donc son retour, après deux ans où les Montois ont dû se contenter d’évocations. Avec toutefois beaucoup d’imagination, puisqu’en 2020 et 2021, des citoyens de la ville et des villages voisins ont paradé à la Trinité avec des reproductions de dragons en papier ou des déguisements des personnages du Lumeçon! D’autres ont recréé les temps forts de la Ducasse avec des Playmobil, l’Académie a réalisé un travail autour de la danse et de la musique pour offrir sa vision lyrique de l’événement, alors que des versions jazz, latino et folklorique de l’air du Doudou ­circulaient sur le Web. “Tout s’est fait dans le but de transmettre ce patrimoine malgré l’absence d’événement, raconte Manuela Valentino. Les Montois ont créé une atmosphère pour noyer leur tristesse.

Cette année, pour célébrer ce retour à la fête, la ville de Mons a remis en vente 266 places VIP pour le fameux Lumeçon, prévu le dimanche. Résultat? Les acheteurs ont fait la queue la veille de l’ouverture du guichet et tous les billets sont partis en quelques heures. Les commerçants se sont enquis de l’avancée des travaux de la stratégique place ­Léopold, bloqués dans l’attente de livraisons de matériaux, faisant même pression pour qu’elle soit prête au coup d’envoi des festivités. Il faut dire que la Ducasse, étalée sur une longue semaine de fréquentation, représente un chiffre d’affaires très important pour l’ensemble du secteur. “C’est l’événement de l’année”, lance Hilele Henini, le directeur de l’ASBL Gestion Centre-Ville Mons qui promeut l’activité des quartiers commerçants. “Ce Doudou est le premier événement d’importance sans contraintes sanitaires. On organisera donc la ­traditionnelle braderie du samedi au mardi, sans activités supplémentaires. La Ducasse est déjà tellement extraordinaire et son programme chargé que cela ­risquerait de congestionner l’événement.

Le retour de Saint-Luc

Comme d’habitude, le Doudou sera constitué de deux “jeux” marquants. Le samedi, place à celui “de sainte Waudru”, lui-même divisé en trois étapes, dont la première est la descente des reliques de la protectrice de la ville, placées toute l’année dans une châsse accrochée au-dessus du maître-autel de la collégiale. Vient ensuite le déplacement de la châsse sur un carrosse, le Car d’Or, à travers la ville. Pour la première fois cette année, le cortège ne partira pas de la place du Chapitre, mais de l’autre côté de la collégiale, sur la rampe Sainte-Waudru. Pour la dernière étape, en fin de parcours, le public se rassemble massivement derrière l’attelage et, dans une atmosphère bouillonnante, des centaines de sympathisants se pressent pour pousser le Car d’Or (quatre tonnes!) au sommet de la rampe Sainte-Waudru, une pente de 20 %. L’effort ne dure qu’une trentaine de secondes, mais la légende dit que si le Car ne gravit par le raidillon d’un seul élan, un malheur s’abattra sur la ville. Ce fut le cas en 1914, en 1940 – la Ducasse en réalité n’avait pas eu lieu – et donc en 2020 et 2021. Autant dire qu’il ne s’agit pas de se louper cette année…

Car d'or à Mons

Objet de dévotion, le Car d’Or s’offre une procession avant la fameuse montée où il est aidé dans sa course par les Montois en folie. © BelgaImage

Pas de malheur!”, s’exclame Jeanne Verlinden. Cette professeure d’histoire de l’art participera à sa première Procession du Car d’Or, puisqu’elle fait partie de l’Association Saint-Luc, la dernière à avoir rejoint le cortège, plus de 500 ans après la naissance de la confrérie de l’Institut, en 1518. “On a retrouvé des traces via un vieux drapeau entreposé dans nos bâtiments, glisse-t-elle. C’est une ­tradition qu’on a eu envie de relancer, d’autant que les institutions scolaires sont peu associées au folklore montois, c’était l’occasion d’impliquer les jeunes dans le patrimoine. Après les deux années de pandémie, on voulait aussi mettre en avant les racines de notre saint patron, qui est aussi celui des médecins et du personnel soignant, en retissant le lien social.” Jeanne ­Verlinden a réalisé des recherches iconographiques sur les costumes, accompagnée par l’ASBL de la Procession et par les ateliers de couture de Saint-Luc. D’autres sections ont également été mobilisées, comme la menuiserie et la soudure, et l’équipe qui portera saint Luc durant la cérémonie sera composée de douze professeurs et élèves.

Le combat dit “Lumeçon”

Le second jeu prévu est celui du combat dit “Lumeçon”. Le dimanche, à l’issue d’un petit défilé dans la rue des Clercs, saint Georges, le ­dragon et leurs acolytes respectifs se lancent dans un affrontement sur une arène de la Grand-Place appelée le “rond”. Un duel à l’issue connue d’avance, mais qui nécessite néanmoins une ­préparation minutieuse. “Dès que j’ai su qu’on était autorisé à faire la Ducasse, j’ai tout de suite fixé mon calendrier de réunions et pris mes contacts. Ça a été plus serré que d’habitude, puisqu’on a dû s’organiser en quelques mois seulement, mais on a trouvé tous les acteurs nécessaires”, explique Joëlle Wattier, réalisatrice générale du Lumeçon, qui confie avoir ­ressenti un besoin, une excitation et une impatience partagés par rapport à la Ducasse. Le groupe d’acteurs du combat a l’habitude de se rencontrer toute l’année pour des réunions préparatoires, des activités festives, la désignation des futurs comédiens. “Ce qui donne du sens aux ­choses, c’est la façon qu’ont les Montois d’appréhender la Ducasse dans sa totalité, reprend Joëlle ­Wattier. Les gens s’investissent fortement tant lors de la partie plus religieuse de la Procession que durant celle, plus folklorique, du Lumeçon parce qu’ils savent qu’elles forment un tout et qu’il existe des interpénétrations constantes entre elles.

L’esprit montois

Situé au sein de l’ancien Mont-de-Piété, au beau milieu du magnifique jardin du Mayeur, le Musée du Doudou est moderne, épuré et interactif. On peut ainsi y observer des reliques de sainte ­Waudru, des lances utilisées par saint Georges lors du combat, mais pas le dragon. Le lieu où il se terre est en effet tenu secret depuis 1957 et son rapt par quelques étudiants dont la blague a retardé le début de la cérémonie, causant la fureur générale. À Mons, on ne rigole pas avec le Doudou! “La fête donne un rythme à la ville pendant toute une année, confirme Manuela Valentino, la conservatrice du musée. Seules deux personnes sont employées par la ville pour organiser l’événement, toutes les autres sont bénévoles et vivent l’événement pendant douze mois. À travers le mythe qui entoure le dragon, mais aussi via les légendes et les appropriations qui fleurissent à côté du scénario principal. La Ducasse est un moment fort de cohésion sociale où les gens se rencontrent et où, lors du combat, un microcosme reprend le dessus sur le désordre représenté par le dragon. Cela va au-delà d’une simple manifestation.

C’est exactement ce qu’Aurélien Baroiller décrit dans son article Faire vivre le folklore. Dynamiques de transformation de la Ducasse de Mons. L’anthropologue parle du combat dit “Lumeçon” comme d’un drame communautaire. “Une foule théoriquement toute-puissante (puisqu’en surnombre par opposition aux acteurs et policiers du “rond”) peut ou non renouveler le “miracle” annuel en se pliant aux règles d’un jeu conçu comme le produit de l’identité collective. Ce faisant, la foule affirme collectivement son désir d’appartenir à la communauté.” Plus loin, Baroiller explique que les effets du ­respect collectif des règles du jeu imposées tout au long de la cérémonie sont présentés comme le résultat des vertus de l’identité montoise. “Les ­participants à la fête se plaisent à souligner qu’elle fait peu de blessés malgré le danger que représente une foule en mouvement (notamment lors de la montée du Car d’Or – NDLR) et expliquent ce “miracle” par une discipline et une empathie collectives propres à Mons.”

Une vérité qui semble récente puisqu’au cours des années 60, plusieurs éditions marquées par des débordements violents et une chute de popularité ont poussé les organisateurs à adapter la Ducasse. Georges Raepers, réalisateur du combat de 1972 à 2002, fut ainsi chargé d’accorder la cérémonie à la sociologie et aux sensibilités locales. “Il codifia aussi les symboles de la fête, les couleurs, le nombre et la nature des personnages, accentuant le rôle majeur du scénario dans l’institutionnalisation des innovations, note Aurélien Baroiller, toujours dans son article. Allant jusqu’à anticiper certains changements inévitables, Raepers ajouta également des person­nages féminins dans le scénario festif pour éviter la féminisation des rôles existants.” Une recherche de multiculturalité et de mixité toujours en cours aujourd’hui. Et cette année, exceptionnellement promue par saint Georges et le dragon.

La procession du Car d’Or et le combat dit “Lumeçon”. Le 12/6, Grand-Place de Mons.

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