Combien de cold cases dans le frigo de la Belgique?

Les affaires non-résolues fascinent. Combien y en a-t-il en Belgique et comment sont-elles prises en charge? La situation, chez nous, semble plus préoccupante que ce que l’on pourrait croire.

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Les tueurs du Brabant, LE cold case de l’histoire judiciaire belge. © BelgaImage

“Mais mon métier, Monsieur, je le dois justement à un cold case!” ­Christian De Vroom, le légendaire policier qui fut le “premier flic de Belgique” au tournant du siècle, raconte, avec son légendaire talent de conteur le premier cold case connu de la vie criminelle belge: le “meurtre de la rue des Hirondelles”. Une petite fille de 8 ans, Jeanne Van Calck, revient au domicile de ses grands-parents où elle réside après avoir passé, comme d’habitude, une heure ou deux en compagnie de sa maman, ­Françoise Van Calck, à quelques centaines de mètres de là. C’était la première fois qu’elle faisait le trajet seule. On ne la reverra pas vivante. Vers minuit, un machiniste du Théâtre de l’Alhambra, la plus grande salle de spectacle de Bruxelles de l’époque, découvre un paquet suspect devant la porte du 22 de la rue des Hirondelles à Bruxelles. Avec deux autres per­sonnes, il portera le colis jusqu’au commissariat de police de la place du ­Nouveau Marché aux Grains. Des policiers inspectent le paquet. Un caban bleu, une robe à carreaux… et le cadavre encore chaud de la fillette qui a été découpée puis emballée dans du papier journal.

Cette histoire a fasciné à l’époque. Des détails scabreux ont amplifié la résonnance de ce fait divers. La fillette avait été violée et on lui avait fait ingérer une grande quantité d’alcool. Un auteur parisien en a fait un livre. C’était en 1906. On n’a jamais trouvé l’auteur de ce crime épouvantable. La police judiciaire est née en 1919 des suites de ce cold case…” Depuis, d’autres cold cases sont venus parsemer la vie judiciaire de notre pays. Le meurtre de la champignonnière, les tueurs du Brabant, sur lesquels Christian De Vroom avait enquêté. Mais aussi le dépeceur de Mons, l’affaire Kim et Ken et de nombreux autres crimes sans coupable. Des ­crimes qui ne font pas forcément les gros titres. Et ceux-là sont les plus nombreux. Dans quelles mesures exactement?

“Je vous demande d’arrêter”

Cela n’est pas faute d’avoir essayé. Des demandes par mail, plusieurs, à différents moments. Et toujours la même réponse – lorsqu’il y en a une – de l’autorité judiciaro-policière: “Nous ne souhaitons pas communiquer sur le sujet”. Pourtant, nos questions, envoyées à l’avance, n’avaient rien d’intrusif. Quand un directeur de la police judiciaire acceptera avec l’accord de son procureur du Roi de nous accorder un entretien, il devra faire marche arrière suite à l’injonction faite par le service presse de la police fédérale. On aura même droit à un appel de ce même service nous demandant de ne plus chercher à prendre contact avec des membres de la police judiciaire. Nous avions toujours pensé – et constaté – que les services presse des institutions publiques étaient destinés à faciliter le travail des journalistes. À notre grande surprise, la police fédérale, en l’occurrence, fait exception. On aurait bien voulu obtenir, officiellement, des chiffres, des informations sur la manière dont les cold cases sont gérés: de manière centralisée ou pas, de manière proactive ou pas, de manière systéma­tique ou pas… Il nous faudra nous contenter de “off” et d’un travail d’extrapolation sur les statis­tiques disponibles.

En Belgique, depuis le début des années 2000, il y a en moyenne 200 homicides intentionnels par an. Certaines années un peu plus, d’autres années un peu moins. Le taux d’élucidation de ces homicides est, d’après la littérature judiciaire en la matière, de 80 %. Un score excellent dont on aurait aimé ­confirmer l’exactitude avec les autorités. Soit. Pour donner du relief à ce chiffre, il suffit de regarder ce qui se passe chez nos voisins. La presse française rapportait, en fin d’année dernière: “En France, en 2016, le taux d’élucidation pour les homicides s’élevait à 70,3 %, contre 62,6 % en 2020”. Le Japon serait à 95 % d’élucidation, les États-Unis à 60 %. Bref, 80 % est le taux qu’on retiendra pour notre pays. Si l’on prend ce taux et qu’on l’applique à la moyenne des homicides, on obtient par déduction le nombre approximatif de cold cases qui frappent les annales judiciaires de notre pays. À 200 homicides, cela fait 160 affaires résolues et 40 cold cases par an. Un cold case tous les 9 à 10 jours. Quant à leur prise en charge, on sait qu’il existe une ­cellule cold cases à la police judiciaire fédérale de Liège, quelques cellules dédiées à certaines affaires spécifiques (dépeceur de Mons, tueurs du ­Brabant…) et que la police fédérale bruisse de la rumeur selon laquelle une cellule centralisée “cold cases” serait en cours d’installation.

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Sur les 200 homicides intentionnels enregistrés en Belgique par an, 40 deviennent des cold cases. © Isopix

Médecine légale et criminologie

Il s’agit de toutes les affaires qui n’ont pas été élucidées et qui ne sont pas sous le coup d’une prescription”, définit le Dr Philippe Boxho, ancien vice- président de l’Ordre des médecins, criminologue, professeur de médecine légale et directeur de l’Institut médico-légal de l’ULiège. “Mais il m’est déjà arrivé que le parquet ou le juge d’instruction me demande d’intervenir sur une affaire prescrite et de déposer des conclusions. Non pas pour poursuivre un auteur, puisque la prescription jouait, mais pour les familles des victimes. Pour qu’elles puissent avoir ­certaines réponses aux questions qu’elles se posaient légitimement.” Le praticien criminologue ­confirme le chiffre global annuel des cold cases en Belgique. À une nuance près. “Les chiffres que vous avancez – 20 % de cold cases – sont exacts. Avec cette réserve: encore faut-il que la justice ait connaissance de l’homicide…” Le docteur Boxho explicitera plus tard le sous-entendu.

J’ai évidemment travaillé sur des cold cases. Je me souviens d’un homme. On m’avait appelé chez lui, il était mort face à son armoire. L’affaire ne menait à rien. On n’avait pas d’éléments de preuve. Et puis, 15 ans plus tard, on coince des gars dont un dénonce l’auteur de ce meurtre. Celui-ci avait suivi cet homme qui sortait d’un café après y avoir pris ­quelques consommations. Et l’avait tué chez lui. Je me souviens, les policiers n’y croyaient pas au départ. Je leur avais dit que la victime, étant donné le type de trauma, n’était pas tombée mais avait bien été projetée contre l’armoire. Mais rien à faire, les policiers n’y croyaient pas. C’est grâce à cette dénonciation, 15 ans plus tard, qu’ils se sont rendus à ce qui me semblait être une évidence.” Le docteur Boxho déroule un autre cas. “Celui d’une petite dame qu’on retrouve morte dans l’entrée de sa maison. J’étais persuadé qu’elle avait été étouffée par un tiers vu les lésions buccales. La police, pas. Et j’avais raison. On a coffré l’auteur cinq ans plus tard pour tout autre chose.” Philippe Boxho loue par ailleurs les techniques ADN qui permettent de résoudre les affaires en les reliant grâce à des empreintes génétiques stockées dans des banques de données.

Le chiffre noir

Les deux exemples cités par le docteur comportent en eux-mêmes un début d’explication du sous- entendu “encore faut-il que la justice ait connaissance de l’homicide”. La police n’y croyait pas, au contraire de la médecine légale. Il développe. “On ne réalise pas des autopsies en suffisance. Assez rapidement, le parquet classe en avançant qu’il n’y a rien de suspect et on en reste là. C’est comme ça. C’est la justice belge aujourd’hui. Peut-on appeler ça des cold cases? Je n’en sais rien. On pourrait dire des “very cold cases”… Ou des “unknown cases”… En tout cas, le manque de moyens financiers pour réaliser des autopsies – ou le manque de volonté politique d’allouer ces moyens – a une résultante claire. On passe à côté de nombreux meurtres.” Seulement un à deux pour cent des décès donnent lieu dans notre pays à une autopsie. Soit, par exemple, 12 à 25 fois moins qu’en Grande-Bretagne. Ou 4 à 8 fois moins qu’en Allemagne. Une étude réalisée par Jean-Pol et François Beauthier et Philippe Lefèvre parue en 2013 évaluait entre 10 et 15 % le taux des homi­cides ignorés. Soit 20 à 30 par an. Ajoutés aux homicides non élucidés, on a une image plus exacte de notre pays en matière de cold cases. Un tous les cinq à six jours…

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